13 décembre 2018
Critiques

Wonder Wheel : La roue tourne

Est-il vraiment nécessaire de recaler "Wonder Wheel" au rang de quarante-septième oeuvre d'une production dont la longueur apparente dissimule en réalité une hétérogénéité trop souvent ignorée ? Rappelons-le, si Woody Allen a su bien souvent se trouver une place de choix dans la distribution de ses films, c'est qu'il a commencé très tôt à intégrer le casting d'autres productions prestigieuse telles que "Quoi de neuf, Pussycat ?" de Clive Donner jusqu'au récent "Apprenti Gigolo", de John Turturro. Paul Mazursky, Herbert Ross… L'acteur peut s'enorgueillir d'avoir été dirigé par les plus grands noms du cinéma américain sur plus d'une quarantaine d'années. Il lui faut ensuite très peu de temps pour passer de l'autre côté de la caméra. Ça n'est qu'après avoir réalisé deux films qu'il s'oriente vers le format télévisuel avec une satire politique en 1971, "Men of Crisis : The Harvey Wellinger Story", restée inédite à ce jour des deux côtés de l'Atlantique.

Woody Allen rattrape finalement ce rendez-vous manqué vingt ans plus tard en adaptant avec brio une de ses pièces de théâtre en téléfilm, "Nuits de Chine". Ça n'est que dix ans plus tard que le cinéma émigre pour de bon vers la télévision grâce aux opportunités que leur offre une chaîne comme HBO. Mike Nichols, Martin Scorsese, Todd Haynes… Tout le gratin hollywoodien y passe, faisant éclater les codes traditionnels de la série. Le format achève de se dématérialiser en réservant désormais son exclusivité aux plateformes VOD (Netflix etc). Woody Allen, quant à lui, ronronne tranquillement de son côté depuis une dizaine d'années, humant l'ère du temps au gré de ses escales en Europe. Les tous récents studios Amazon cherchent alors à entrer dans l'arène des grands en courtisant quelques grands noms du cinéma pour les inviter à venir rejoindre leur écurie. Leur attention se fixe très vite sur le réalisateur. D'autant plus que ses films rentrent pour la plupart dans leurs frais avec des coûts de production plus que raisonnables. Ainsi naît "Crisis in six scenes", en 2016, l'un des rares monstres alleniens dans sa dimension hybride, mini-série avortée d'un film lacéré à grands coups de ciseaux sur la table de montage. Reste alors un réalisateur soumis à l'avidité d'un studio prêt à tout pour mener une guerre féroce à ses concurrents. Aussi ne sait-il pas quoi faire du contrat signé avec Amazon. Cette fois, le rendez-vous manqué devient créance. Et fort heureusement, la roue tourne… 

"Wonder Wheel" donc, nouvelle production sous l'égide d'Amazon qui semble avoir tiré les conclusions de ses erreurs. Woody Allen revient sur les terres de son enfance, déjà explorées maintes fois depuis les années 70. Si la roue tourne en effet, ça n'est certainement pas pour user d'un filon nostalgique suffisamment exploité dans son œuvre depuis "Annie Hall" qu'on ne présente plus. D'aucuns s'empresseront pourtant d'assigner au personnage de Richie (Jack Gore) le rôle d'avatar du cinéaste. C'est que l'image d'un petit rouquin perdu sur les plages de Coney Island a valeur de mètre-étalon dans l'œuvre allénienne. Le réalisateur lui consacre même un film, en 1984, avec "Radio Days". Woody Allen délaisse à l'époque les règles de la dramaturgie pour faire ressurgir un passé sublimé par les tonalités ocres d'une photo signée Carlo di Palma. Le Coney Island de l'enfance, c'est celui de l'entre-deux guerres avec son ciel gris bas et lourd. On s'amuse à repérer les sous-marins nazis au large des côtes quand il ne pleut pas. Les garçons s'initient aussi à la sexualité en embrassant les filles à l'abri des regards sous les pontons de la plage. Le jeune Woody, lui, survit au milieu d'une famille juive ashkénaze aimante, bruyante et encombrante. Les parents se disputent à propos de la taille d'un océan tandis que l'oncle invite sa femme à téter le tuyau à gaz. Le réalisateur évacuera ensuite de son oeuvre pendant dix ans cette cellule familiale à fort investissement autobiographique. Ça n'est qu'à partir de 1994 que sa sœur, Letty Aronson, s'implique dans la production des films de son petit rouquin binoclard de frère.

Nous la retrouvons donc aujourd'hui au générique de "Wonder Wheel", attraction célébrée par les Mills Brothers dans la chanson d'ouverture, Coney Island. Le cinéaste nous signifie dans le monologue d'introduction de Mickey (Justin Timberlake) que les fantômes du passé ont déserté la plage de Coney Island. Le cadre spatio-temporel sert ici de décor à un récit aux ressorts dramatiques plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. Woody Allen choisit ainsi judicieusement Vittorio Storaro pour donner à voir une époque, les années 50 où le cinéma lui-même donnait à voir le monde en Technicolor. Le chef opérateur italien travaille comme à son habitude des lumières anti-naturalistes à l'aide d'une palette de tonalités primaires saturées. Et c'est bien ici que le choix du réalisateur se révèle pertinent. Car Storaro, en digne héritier des maîtres italiens de la Renaissance, a déjà démontré une certaine aisance à jouer sur la théâtralité et l'artifice au sein des relations humaines dans l'injustement sous-estimé (et méconnu) "Coup de Cœur" de Francis Ford Coppola. Coney Island offre ainsi dès le début un large champ de possibilités chromatiques au chef opérateur qui dit s'inspirer d'un peintre de l'époque, Reginald Marsh.

Reste désormais à creuser le scénario en compagnie de son auteur pour associer une couleur à chaque personnage. Ainsi naît sous nos yeux un petit théâtre où drames et passions s'orchestrent sur fond de fulgurances chromatiques. Cette féérie visuelle, c'est celle qu'on ne cesse d'apercevoir dans les arrière-plans d'une image savamment composée. Humpty (James Belushi) et Ginny (Kate Winslet) se déchirent ainsi dans une petite maison qui vibre au rythme des clignotements des néons à l'extérieur. La lumière diaphane d'un rayon de soleil à travers la pluie, autrefois érotisée par le cinéaste dans Match Point, rend ici toute sa grâce à la naissance du sentiment amoureux entre Mickey et Carolina (Juno Temple) au terme d'une sublime séquence en voiture. Le réalisateur achève enfin cette intrusion dans l'intimité des sentiments de ses protagonistes par une mise en scène fondée sur un panel de mouvements de caméra plus large qu'à son habitude.

Disons-le d'emblée : les derniers films de Woody Allen souffrent d'une relative inertie dans leur découpage. Wonder Wheel prouve au contraire que le cinéaste octogénaire ne s'est pas encore tout-à-fait sclérosé. Storaro use ainsi de la dolly pour réaliser d'amples mouvements de travelling quand il s'agit d'accompagner les personnages dans leurs errances intimes en intérieur comme en extérieur. Ce mouvement en avant met en exergue l'intensité du drame qui se joue sur une scène dans un huis-clos presque théâtral. Que nous montre alors "Wonder Wheel" ? Des archétypes filmiques qui se font du cinéma dans un réel métadiégétique où le narrateur, Mickey, participe aussi de cette grande illusion. Le réalisateur accomplit ici un exploit semblable à celui opéré dans "La Rose Pourpre du Caire". Il met en place un dispositif inédit grâce auquel le spectateur trouve plus que jamais à s'investir dans une image qui transcende les tensions dramatiques du scénario pour nous inviter à explorer un réel méta-filmique.

Cette exploration du réel se cristallise d'abord dans une scène à valeur de turning point, lorsque Ginny présente Mickey à Carolina devant… Un cinéma. L'affiche de "Winchester 73" sorti en 1950 sur nos écrans renvoie alors clairement à une réalité vécue comme un ailleurs où les personnages de "Wonder Wheel" cherchent à s'échapper. De son côté, le spectateur venu d'un autre monde, lui, parvient à s'oublier dans l'artifice de l'écran. Ou quand la magie du cinéma opère dans un double mouvement réflexif. Ce premier niveau de lecture s'incarne plus particulièrement dans le personnage de la serveuse Ginny qui rêve d'une carrière d'actrice abandonnée bien trop tôt dans sa jeunesse. Il faudra attendre la fin du film pour la voir revêtir sa tenue de scène et se perdre dans la contemplation d'un reflet pas tout-à-fait réel parce qu'inaccompli. 

Cette relecture du mythe de Narcisse renvoie enfin directement à l'œuvre du cinéaste elle-même, comme nous l'avons dit précédemment. L'effet miroir devient flagrant une fois les transferts opérés. Humpty apparaît ainsi par exemple comme une version prolétarienne de l'oncle Abe ("Radio Days") sortie en droite ligne d'une pièce du dramaturge américain Clifford Odets. Le rôle de la soeur pleine d'aspirations romantiques et artistiques, un temps incarné par Dianne Wiest il y a trente ans, échoue à une Kate Winslet désabusée et pathétique. Or, on connaît l'investissement personnel et thérapeutique de Woody Allen dans sa production des années 80.

Est-il alors question en 2018 de faire un bilan sur une carrière consacrée à enchaîner les films sans grande ambition publiquement affichée ? La réponse se trouve dans un personnage muet et pourtant central dans la structure narrative de "Wonder Wheel". Il s'agit du petit Richie, le fils unique de Ginny, perdu dans les déboires sentimentaux de sa mère. L'enfant rouquin démolit à grands coups d'incendies le Coney Island d'un cinéaste qui y a grandi. Sa mère l'envoie alors en consultation sur le divan d'un psy où Woody Allen a, lui aussi, passé une grande partie de sa vie. Richie se charge alors d'y mettre le feu, achevant ainsi tout à la fois un mouvement de protestation personnelle, de catharsis dramaturgique mais aussi de révolution dans l'œuvre du réalisateur.

"Wonder Wheel" nous démontre donc que la roue peut encore tourner au terme d'une carrière qui s'étend sur plus d'une quarantaine d'années. Le film opère en effet un tournant décisif dans l'œuvre de Woody Allen, bien longtemps consacrée à sa psychanalyse. Le réalisateur s'investit désormais davantage dans la dramaturgie visuelle de ses œuvres grâce à une pulsion destructrice longuement maturée et désormais entamée avec ce nouveau cru 2018. Le dernier plan du film nous montre ainsi Richie contempler les flammes du feu qu'il a allumé sur une plage déserte au crépuscule. Jamais Woody Allen n'avait su jusqu'alors faire preuve d'une aussi grande violence sans concession.
Auteur :Boris Szames
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