22 janvier 2019
Dossiers

Justice League : anatomie d’un échec




Marvel est une réaction à DC Comics. À l'intérieur de la couverture de Fantastic Four : L'Intégrale ( 1961 – 1962 ), on peut lire que « La série Fantastic Four est différente de toutes celles qui la précèdent. De fait, les protagonistes n'ont rien à voir avec les héros de la Justice League. (…) Ils sont (…) dotés de fabuleux pouvoirs mais n'en perdent pas pour autant leurs caractéristiques humaines - amour, haine, jalousie, frustration – qui les amènent souvent à se disputer comme le commun des mortels. Ce sont des personnages extraordinaires tout en néanmoins proches de nous. Et ils vivent à New York, pas dans une ville fictive comme Metropolis. Une simplicité et un réalisme qui leur valent sans doute de remporter un immense succès dès 1962 et les années qui suivent. ».

C'est l'engouement pour La Ligue Des Justiciers qui a poussé l'éditeur Martin Goodman à réclamer à son directeur de publication, Stan Lee, la création d'une équipe de super-héros. La Ligue Des Justiciers, Les Quatre Fantastiques et tous leurs autres massives sont l'équivalent moderne des Thésée, Persée et autres demi-dieux de la mythologie grecque.

Pour parler d'un individu à moitié divin, on peut aussi parler de héros, soit un personnage capable d'un courage et d'exploits remarquables qui exerce une grande influence sur les Hommes et les événements. Aussi bien chez le Dupuis bouffeur de pain de viande que chez le Dargaud dégustateur de Twinkies, on retrouve donc des personnages faisant la jonction entre le divin et l'humain. Superman est une figure omnipotente qui partage avec l'Humanité l'aptitude au bien ? Spider-Man sera un humain qui fera l'acquisition de grands pouvoirs en même temps que de grandes responsabilités. En bref, et sauf cas particulier, le héros est un dieu humanisé chez DC Comics alors qu'il est un humain déifié chez Marvel Comics.

Ouais, ça vous en bouche un coin d'apprendre ça si vous ne connaissez de Marvel que son univers cinématographique et de DC que son univers étendu ? Si ces personnages résonnent depuis des décennies, c'est parce qu'ils obéissent de chaque côté à une philosophie dominante qui leur confère une vraie puissance mythologique. Et c'est d'ailleurs l'Univers Étendu DC qui est au final le plus proche de ce fil rouge mythologique grâce à la volonté affichée par Zack Snyder de questionner la figure du héros. Ça donne par exemple "Batman Vs Superman : L'Aube De La Justice", cas d'étude aussi passionnant que frustrant.

Perdu dans sa quête de lui-même et surtout dans son besoin de rattraper les années d'inactivité au cours desquels le concurrent faisait ses petites affaires, l'Univers Étendu DC vogue au gré du vent alors que l'Univers Cinématographique Marvel navigue en confiance sur les flots de l'inconsistance dramatique. À ce jour, le premier vaut le second car l'un réussit à moitié dans l'exigence quand l'autre prospère dans la facilité.



Joss Whedon.



Frankenstein Ou Le Persée Moderne

La prise pour argent comptant des impertinents cris d'orfraie - auxquels l'auteur de ces lignes ne donne même pas la moyenne, mais a envie de défendre parce qu'il en a sa claque des « Olol c nul parske c tro dark » éructés sur les réseaux sociaux au sujet du précédent travail de Snyder, compromettait déjà le chantier naval, mais une tragédie familiale aura rendu nécessaire l'octroi des services d'un autre capitaine pour tenter de mener le navire à bon port. Hélas, Joss Whedon a souhaité mener sa barque vers des rivages différents de ceux que Zack Snyder cherchait à gagner. Responsable des prises de vues additionnelles et de la fin de la postproduction mais aussi crédité comme scénariste suite à son travail, il a souhaité naviguer vers les contrées du plaisir procuré par l'évolution en équipe alors que le précédent meneur voulait se diriger vers les plages de l'héroïsme en les questionnant tout le long de la croisière.

Mener à bon port cette galère devenait déjà de plus en plus une gageure mais ces deux directions différentes ont achevé de rendre cette croisière complètement erratique et l'esquif mute progressivement au point de ne plus ressembler à ce qu'il était au départ une fois qu'il a jeté l'ancre. D'ailleurs, la compagnie maritime ayant exigé une réduction de la durée de ce séjour en mer, la croisière se doit d'offrir à ses passagers l'expérience promise en 1 H 48. De ce fait, l'embarcation progresse avec une précipitation de tous les instants et le voyage égrène à un rythme infernal les animations qui n'ont pas été annulées au fil de la navigation.

Les métaphores maritimes siéent parfaitement à ce film dont le générique d'ouverture évoque au travers d'une réinterprétation par Sigrid de Everybody Knows de Leonard Cohen un bateau en train de fuir, ce que le long-métrage est lui aussi un peu au final. Plus largement, cette séquence est l'une de celles les plus imprégnées de l'identité de son réalisateur officiel puisqu'elle renvoie non seulement au générique d'ouverture de "Watchmen – Les Gardiens", mais surtout parce qu'elle synthétise également le potentiel de Zack Snyder et ses limites. Les paroles traitant d'un monde où l'idéalisme n'existe plus et où la justice est biaisée, elles peuvent être reliées à des images où la planète a toujours du mal à se remettre de la perte de l'un de ses protecteurs et est laissée en pâture aux criminels de toutes sortes. La désillusion est accentuée par le rythme plus lent et plus triste de la version de Sigrid par rapport à celle de Leonard Cohen.

Si la volonté de faire sens par la conjugaison de l'image avec le son ne s'accomplit pas pleinement, c'est parce qu'on dépeint une criminalité ordinaire qui ne rencontre (presque) plus aucun rempart depuis le décès de Kal-El. Toutefois, la lutte de Superman contre les braqueurs et assimilés était auparavant absente chez Snyder. Et, en plus, il y a un ralenti pour montrer un coup de pied rageur dans un cageot de pêches et c'est à se tordre. D'ailleurs, pour ce qui est du spectacle, les scènes d'action sont plus nombreuses que la moyenne (sept à huit contre trois à cinq d'habitude). Néanmoins, cela s'est fait au détriment de la durée. De plus, les ralentis ne subliment pas les mouvements mais les rendent juste lents et faibles. Il se pourrait que son budget de production, supposé de 300 000 000 $, en fasse le film le plus cher de l'histoire à égalité avec "Pirates Des Caraïbes : Jusqu'Au Bout Du Monde" dont ses effets spéciaux sont parmi les plus affreusement négligés vus cette année.

Le générique d'ouverture est imparfait. Pourtant, c'est, au final, la scène plus forte, la plus cohérente et la plus impliquante de cet assemblage de très courts morceaux entre lesquels il faut continuellement sauter sans jamais se poser. Scarifiée par un montage que l'on devine contraint d'évacuer un grand nombre d'éléments essentiels à la compréhension, la narration s'alourdit au fil de ses errements d'incohérences et d'informations perdues dans un flux verbal presque ininterrompu, outil retenu pour essayer de faire exister des super-héros n'ayant pas encore eu un film dédié. Si tous souffrent d'une exposition aussi confuse que superficielle, la réussite de la caractérisation de chacun est variable.

Le potentiel dramatique de Cyborg est fort mais semble avoir été édulcoré avant tout pour amener au fur et à mesure l'œuvre vers une tonalité légère. Il s'agit sans doute d'une réaction aux moqueries dont le personnage a fait l'objet par le passé. Par contre, la virilité d'Aquaman est tellement outrée qu'elle donne plus l'impression d'avoir un beauf qu'un dur à cuire. Le parcours personnel de Flash a beau desservir la consistance du personnage à force de mélanger le drame et l'humour, c'est au final le personnage le plus intéressant de l'équipe. Déjà, ça fait plaisir de voir pour une fois quelqu'un qui ne fait pas sa mijaurée quand on lui propose de travailler en équipe et c'est du dépassement de sa couardise ainsi que de sa maladresse que naîtra de l'héroïsme. De la même manière, Gal Gadot a pu un peu mieux s'approprier son personnage et il y a déjà un peu plus de grandeur et d'assurance dans son personnage même s'il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.




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L'implication de Whedon résulterait d'un adoubement de Zack Snyder. Cependant, étant le bonhomme qui a en partie influencé pour le meilleur et pour le pire la superproduction il y a cinq ans, il ne serait pas étonnant d'apprendre que ce sont les exécutifs qui ont requis sa présence. Malheureusement, ce que l'on devine être ses ajouts versent dans ce que l'écriture métatextuelle peut avoir de plus irritant. Ce n'est pas par ce qu'est le monde super-héroïque qu'on essaye de donner l'impression au spectateur qu'il est cool mais par l'explicitation de l'émerveillement d'un personnage. Histoire de montrer qu'on sait de quoi on parle, on finit par transformer Batman et Superman en des caricatures qui faisaient sens dans "Lego Batman : Le Film". Tel n'est pas le cas ici.

En parlant d'Henry Cavill, sa performance s'affaiblit avec l'évolution de sa caractérisation : capable de transmettre lors de sa toute première scène l'empathie, l'amour et la douleur qui habitent son personnage, il est beaucoup moins bon lorsqu'il ne doit plus jouer la bonté mais la cruauté et la vantardise.



Henry Cavill.


F3X, Le Choc Des Blaireaux

Aussi difficile à regarder qu'à suivre, "La Ligue Des Justiciers" est une œuvre complètement malade qui attriste donc plus qu'elle n'énerve. Malgré sa piètre qualité, le long-métrage semble tout de même parfois mieux saisir que la concurrence la quintessence du super-héros entre la sincère luminosité qui se dégage tout de même de ses personnages et le bref retour de la lutte contre des braqueurs de banques/preneurs d'otage tout juste armés de pistolets.

Rayane Mézioud