15 décembre 2018
Festivals

Arras Film Festival 2017 – Jour 4

ARRAS FILM FESTIVAL DAY FOUR !



Les traits commencent déjà à se tirer ici à Arras, alors que la fraicheur hivernale s'est brutalement invitée aux festivités et encourage plus que jamais les gens à se réfugier dans l'intérieur cosy du chapiteau. C'est d'ailleurs dans cette enceinte que la deuxième grosse tête d'affiche du festival était attendue, après la venue Karin Viard vendredi, Nawell Madani, qui venait présenter son premier film après avoir conquis les planches de stand-up.


Inspiré de son propre parcours, "C'est tout pour moi" s'annonçait comme un feel-good movie énergisant boosté par la personnalité hors-norme de sa réalisatrice/productrice/interprète. Et c'est à peu près le sentiment qui prédomine à la sortie de la projection. A l'instar d'Orelsan sur "Comment c'est loin", Madani a su s'entourer de personnes compétentes pour son passage derrière la caméra, permettant à "C'est tout pour moi" de se situer tranquillement au -dessus de la mêlée des comédies françaises en termes de mise en scène. Rien de transcendant en soit, mais le film évite l'écueil du one woman show que l'on pouvait craindre en laissant de l'espace aux seconds rôles pour s'épanouir et fait montre d'une étonnante rigueur dans la gestion de son timing comique.

A l'instar du métier du stand-up qu'elle décortique pour dévoiler les rouages permettant à la mécanique de se dérouler sur scène, Madani aborde la comédie au cinéma en termes de technique plutôt qu'en gigantesque terrain de jeu raccordé au petit bonheur la chance au montage. C'est tout pour moi est un film sur une personne qui apprend son métier réalisé par quelqu'un qui tourne son premier long-métrage.

Il est salutaire de constater qu'au cours de son passage d'un médium à l'autre que Madani n'ait pas arrêté de considérer le rire comme un artisanat qui se doit d'être traité avec sérieux et opiniâtreté. L'amour du travail bien fait en somme.



Ce n'est pas la volonté de bien faire qui manque à "Tueurs", film belge de François Troukens et Jean-François Hensgens. Le film s'inspire des mystérieux meurtres ayant défrayé la chronique en Belgique pour en tirer cette histoire où un braqueur incarné par Olivier Gourmet se retrouve malgré lui le bouc-émissaire d'une machination politique remontant en haut lieu.

Très ambitieux dans sa volonté de marier les genres et les intrigues pour générer un film qui réponde à la fois à une mécanique de genre tout en questionnant frontalement les institutions litigieuses du pays (comme pouvaient le faire les polars italiens des années 60/70), "Tueurs" échoue malheureusement sur les deux plans. La faute notamment à une durée bien trop ramassée pour accueillir la densité de l'ensemble.

A force de vouloir verser l'eau d'un bassin dans un dé à coudre, le film se met à accuser incohérences scénaristiques, ellipses embarrassantes et parti-pris discutables qui achèvent progressivement l'entreprise. La sur-citation du cinéma de Michael Mann pour donner une contenance cinématographique à ce qui tient davantage du téléfilm bouclé à la va-vite n'y change rien. 

A l'inverse, "Soleil Battant" se repose sur un argument beaucoup plus simple, où un couple et ses deux enfants se retrouve en vacances dans la maison familiale du père de famille au Portugal en tentant d'ignorer le drame fondateur qui s'y est déroulé quelques années auparavant.

Visuellement travaillé et interprété avec justesse (mention spéciale à la superbe Ana Girardot), "Soleil Battant" laisse pourtant le spectateur sur le carreau. Le film confond illustration léchée et point de vue et ne parvient jamais à solliciter intuitivement le public pour déduire le trauma qui se tapit dans les superbes paysages mis à contribution.

Contemplatif mais jamais immersif, "Soleil Battant" laisse de côté la question de l'affect pour se borner à un déroulement somme toutes très programmatique.


Interview de Nawell Madani

Le Quotidien du Cinéma : A un moment, un des personnages De votre film dit que les rêves, ça se partage . Etait-ce aussi pour cela que vous êtes passé au cinéma, pour partager ce rêve avec d'autres personnes, d'autres comédiens, sachant que la scène est plutôt un exercice solitaire ?

Nawell Madani : Exactement. Mais vous savez même si sur scène je ne suis pas seule, j'ai 17 danseurs avec moi. J'aime ce phénomène de troupe, ce travail en équipe. J'ai emmené un chef opérateur avec moi que j'ai cosigné en tant que coréalisateur parce que je voulais le mettre en avant. C'est ma façon d'être, 90% des acteurs du film n'avaient jamais fait d'apparition cinématographique avant. Certains avaient pris des cours, mais n'avaient jamais approché d'un plateau de cinéma. Donc oui je pense que les rêves sont fait pour être partagé, et je trouvais ça bien à ce moment de ma carrière de raconter cette épopée pour que les gens puissent s'y identifier. En France on aime bien raconter les success story de gens qui sont déjà morts, moi je trouvais bien de raconter cet accomplissement pour donner envie aux gens d'aller au bout de leurs rêves.


LQDC : C'est un film sur vous de toutes évidences, mais vous laissez énormément d'espaces aux autres comédiens pour s'exprimer. Vous partagez vraiment la scène avec les autres.

Nawell Madani : Oui, je tenais à ce que les personnages secondaires marquent, même s'ils ne font qu'un passage dans le film. Quand elle quitte ses co-détenues voilà on a la gorge qui se serre, pareil avec ses copines de Bruxelles ou le personnage de Doum même s'il lui fait un coup de crasse… Je voulais sublimer les personnages secondaires car c'est grâce à eux qu'elle devient ce qu'elle est. Fallait pas que ça passe à la trappe, donc j'ai essayé de les rendre attachants… Même les plus méchants (sourire).




LQDC : L'un des aspects les plus intéressants du film selon moi c'est que vous décortiquez vraiment le métier de comédien de stand-up à travers l'apprentissage de votre personnage avec celui de François Berléand. Est-ce que le film était aussi pour vous un moyen de montrer que la comédie découlait vraiment d'un travail rigoureux, là où en France on a souvent tendance à croire que c'est pratiquement une opération du Saint Esprit ?

Mawell Madani : Exactement. Les gens croient parfois qu'il suffit de monter sur scène avec un micro et parler pendant deux heures, alors que chaque vanne est rodée sur en moyenne 40-50 set avant de trouver une version qui fasse l'unanimité. On élague beaucoup et on garde très peu, on la teste devant beaucoup de publics différents. Vous prenez un hit, ça prend parfois un an pour faire un hit qui dure 5 minutes. Un an de préparation. C'est pour ça que lorsque les gens disent que ce sketch là ils le connaissent déjà ou demandent aux humoristes de se renouveler… Ça demande tellement de travail, et si à côté de ça on tourne des films… 

Un sketch c'est énormément de rodage, c'est pour ça que lorsque l'on a un hit on ne l'abandonne pas comme ça parce qu'il faut en créer un nouveau. Donc oui, j'ai voulu montrer l'envers du décor et que c'était énormément de travail pour monter un spectacle qui marche. De ne pas courir après le rire facile, le rire communautaire…

Comment faire en sorte que ça touche tout le monde, comment impliquer les hommes quand on parle de sujets de femmes, impliquer les autres quand on parle de ses origines… Comment quand on sort d'un spectacle on se sente transcendé, qu'on ne le réduise pas à un enchainement de vannes mais qu'on soit attaché au personnage, comment parler de son intimité tout en conservant une certaine distance avec le public pour pas que ça devienne intrusif…

C'est un travail qui est tout le temps sur le fil du rasoir et qui se façonne au fur et à mesure, de scènes ouvertes en scènes ouvertes. C'est pas parce qu'on fait rire à Paris qu'on fait rire en Province, c'est pas parce qu'on fait rire en Province qu'on fait au Canada, en Belgique ou d'autres pays francophones…. Ne pas des sketchs qui ne font rire qu'à Paris c'est un travail au quotidien, parce que ça coute de l'argent de bouger ailleurs. C'est pour ça qu'il y a beaucoup d'humoristes qui ont du mal à décoller, il y a ce plafond de verre qui les en empêche…


Bonus du jour : Pas de rétro aujourd'hui, mais un film de la section découvertes européennes : "1917 – The Real October", film d'animation allemand de Katrin Rothe essayant d'approcher la révolution bolchevique à travers l'animation de silhouettes de papier découpées.

Si théoriquement le travail peut avoir de l'intérêt, en suspendant le geste en cours d'exécution de l'artiste à sa capacité à s'approprier au fur et à mesure ce passage de l'histoire, le résultat se révèle pour le moins difficile à digérer.

Ecrasée par une voix-off assenant une somme d'informations à la minute d'autant plus inassimilable que l'image ne relaie jamais de point de vue sur ce qui est dit, la tentative ressemble davantage à de l'art contemporain qu'à du cinéma à proprement parler. Surtout à 14h00, dans une salle chauffée, où la post-digestion vous pousse dans les bras de Morphée…


Guillaume Méral