15 décembre 2018
Festivals

Arras Film Festival 2017 – Jour 5

ARRAS FILM FESTIVAL DAY 5


Le virage de la mi-parcours est déjà à portée de vue pour l'Arras film festival, alors que l'équipe attends fébrilement la venue de Christian Clavier, attendu pour présenter son nouveau long-métrage, "Momo". Un film totalement « autre » tant il pose jusqu'à la question de la communication nécessaire entre une œuvre cinématographique et le public jusqu'à l'absurde.


Impossible, en effet, pour le spectateur d'entendre quoique que ce soit à cette histoire d'un couple sans histoires voyant son univers se dérégler totalement le jour ou un homme atteint de surdité s'invite chez eux en prétendant être leur fils. Non pas que l'histoire soit difficile à comprendre, mais le film se révèle totalement inintelligible dans le comportement des personnages, qui réagissent de manière tellement arbitraire et téléphonées aux situations que l'ensemble semble évoluer dans une bulle complètement autiste. Un peu comme ce mec qui raconte une histoire qu'il est le seul à trouver drôle devant le silence gêné de l'assemblée. Adaptant sa pièce de théâtre à l'écran, Sébastien Thierry a visiblement confondu le tempo des planches et celui des plateaux. Pas vraiment de quoi arranger le cas de "Momo", qui aurait sans doute été mieux loti dans les mains d'un réalisateur à même d'assumer l'absurdité ubuesque du postulat.

Pas beaucoup mieux, "Jusqu'à la garde" raconte l'histoire d'une mère de famille qui essaye d'éloigner ses enfants de l'emprise d'un père abusif après leur divorce. Pas catastrophique, le principal défaut de Xavier Legrand réside dans son refus d'embrasser la mécanique du genre dans lequel il s'inscrit (le thriller domestique) quand bien même il en égrène toutes les ficelles. Or, en refusant constamment d'aller droit à l'essentiel pour essayer de repositionner son récit sur le terrain d'un réel tangible, le film dilue totalement ses enjeux et la tension qui en émane, au point de s'attarder à part égales sur les digressions que sur le cœur du récit. Il ne reste guère que la prestation habitée de Denis Ménochet pour éveiller l'attention de l'œil endormi du spectateur.




A l'inverse, le réalisateur du film de science-fiction russe, "Salyut-7", a manifestement parfaitement compris que le secret d'un film populaire réussit résidait notamment dans l'art d'intégrer les attentes du public à son cahier des charges.

Relatant la mission de sauvetage désespérée de la navigation spatiale russe dans les années 80 pour empêcher un satellite de s'écraser sur Terre, "Salyut-7" coche toutes les cases de son programme : Bons sentiments check. Glorification de la mère patrie à tendance nationaliste check. Mission impossible ou tu vois pas comment les personnages peuvent s'en sortir check. Femmes éplorées regardant vers le ciel d'un air inquiet check. Or, c'est aussi parce qu'il assume ses ficelles sans rougir que ce Houston nous avons un problème version popof fonctionne étonnamment bien. Notamment parce que la mise en scène de Klim Chipenko se révèle d'une efficacité redoutable (en dépit d'une propension à parfois tomber dans la monstration de la performance au détriment du récit lors des scènes dans l'espace), usant de plans minutieusement chorégraphiés et composés pour insuffler une tension permanente à son récit.  De plus, le cinéaste sait travailler l'humanité des personnages dans l'action, ne les asservissant jamais aux diktats de productions qui pesait de toutes évidences sur la conception. Y compris dans ces scènes bigger than life ou les héros arrachent l'impossible du bout des doigts quand tout semble perdu. 

Typiquement le genre de film que les américains ont de plus en plus de mal à faire à force d'avoir le nez dans le guidon de la franchise multimédia.

Interview de Christian Clavier

Le Quotidien du Cinéma : Le film est adapté d'une pièce de théâtre, est-ce que ça a impliqué un travail spécifique pour vous, ce passage de la scène à l'écran ?

Christian Clavier : Je vous arrête tout de suite, c'est Sébastien Thierry qui a réussi ça. C'est vraiment une question à lui poser, il a adapté sa pièce pour en faire un vrai film. Moi je l'ai abordé comme n'importe quel autre film. Je travaille beaucoup le texte avant et j'arrive sur le tournage avec le scénario complètement assimilé, comme on peut le faire au théâtre. Mais je le fais pour tous les films, pas seulement pour celui-là. 


Dans ce film vous incarnez le seul personnage normal, c'est à dire celui qui voit son univers se dérégler autour de lui. Etait-ce différent pour vous en tant qu'acteur des films ou vous étiez au contraire l'agent de ce dérèglement ?

Oui, mais il faut remettre dans le contexte. C'est surtout ce couple sans enfant qui voit arriver dans sa vie ce couple cet homme d'une quarantaine d'année, qui s'exprime avec difficulté parce qu'il est sourd et muet et est persuadé qu'il s'agit d'un imposteur. Mon personnage en reste persuadé pendant tout le film, et je me retrouve un peu dépassé par la situation comme pouvait l'être le personnage du bon dieu par exemple. C'est assez plaisant d'être dépassé par les événements, mais c'est vrai qu'il reste effectivement le personnage le plus proche de ce que peut penser le public dans une situation complètement absurde. C'est vraiment le thème de Sébastien Thierry, sa caractéristique d'auteur de partir sur une situation vraiment absurde de laquelle il s'amuse, pour ensuite faire rentrer la vie et l'humanité à l'intérieur. C'était très plaisant à faire et d'évoluer là-dedans. 


Le thème de l'incommunicabilité est d'ailleurs au cœur du film, sans trop dévoiler l'intrigue. Est-ce que c'était quelque chose qui vous avait séduit à la lecture du scénario, cette incommunicabilité que les personnages doivent apprendre à surmonter ? 

Oui, si vous voulez ce qui est intéressant dans une comédie c'est quand les gens se parlent mais ne s'écoutent pas vraiment. Il y avait ce qu'un scénariste américain appelait « parralel lines » : chacun est sur son chemin, et il faut tout un film pour qu'ils arrivent à se rencontrer. Bien sûr c'est passionnant, parce que les dialogues ne se répondent pas vraiment et que ça devient extrêmement amusant à jouer. 


Bonus du jour : Pas de bonus à proprement parler aujourd'hui, puisque le film qui nous concerne n'est ni une curiosité expérimentale, ni une rétrospective. En vérité, la seule bonne raison pour "The Final Journey" de figurer ici est de donner un premier rôle à Jurgen Prochnow, tronche emblématique du cinéma américain des années 80/90, ici revenu dans son Allemagne natale pour jouer un vieil homme partant sur les traces de son passé dans une Ukraine ravagée par son conflit avec la Russie après la mort de sa femme.

Road-movie forcément mélancolique au cœur d'une Europe qui ne peut s'empêcher de sacrifier ses générations aux conflits, "The Final Journey" accompagne ses personnages pour raconter l'histoire d'individus essayant de vivre sans être tributaire de la culpabilité historique des uns et les appels à la guerre des autres. Un appel à la vie conscient des réalités dans lesquelles il dispense son message (le conflit ukrainien en toile de fond offre un écho vibrant à la thématique traitée) pour ce très beau film dans lequel la gueule abimée de Prochnow se fait le parchemin éloquent des états d'âmes de son personnage.

Même s'il a parfois du mal à garder la grande histoire dans le rétroviseur, "The Final Journey" est un film émouvant qui interpelle le spectateur sans lui faire de pied.