15 décembre 2018
Festivals

Arras Film Festival 2017 Jour 6

ARRAS FILM FESTIVAL DAY 6



Sixième jour pour l'Arras film festival, et première déconvenue de cette édition 2017 avec l'annulation de la venue pourtant très attendue de Mathieu Kassovitz, qui devait venir défendre "Sparring" de Samuel Jouy.


Ce dernier n'est cependant pas venu présenter son film seul puisqu'il fut accompagné de Souleymane M'Baye, ancien champion du monde incarnant le boxeur pour lequel le personnage de Kasso, amateur en fin de carrière doit servir de sparring partner en préparation d'un combat important pour le premier. Une fonction ingrate entre toutes, mais que le réalisateur élève à travers la trajectoire de son héros, loser magnifique s'inscrivant dans cette lignée d'outsiders qui ont imprimé leur destin sur le cinéma américain des années 70.

Récit d'un personnage qui n'en a pas eu, "Sparring" doit beaucoup à la prestation de Mathieu Kassovitz, mais aussi à la capacité de son réalisateur-scénariste à inscrire sa silhouette dans une mise en scène teintée d'un classicisme élégant, constamment à hauteur du personnage sans jamais en forcer l'identification. On pense parfois à "La Rage au Ventre" d'Antoine Fuqua dans sa capacité à éponger la brutalité du milieu dépeint dans la délicatesse avec laquelle la réalisation aborde sa traduction à l'écran. Un beau film habité où, in fine c'est le champion à qui il devait tout donner qui va lui donner un peu de lui-même pour s'élever. Une belle profession de foi humaniste parfois trop juchée sur son jusqu'au boutisme, notamment au cours d'un troisième acte qui referme brutalement le champ des possibles ouvert précédemment, mais qui livre de belles promesses sur l'avenir de son réalisateur.



Habité n'est pas le terme qui convient pour qualifier "L'Echange des Princesses" de Marc Dugain, malgré le postulat intéressant consistant à aborder le genre du film en costumes, parfois considéré comme la gourmandise des anciens, à travers le point de vue des enfants. En l'occurrence, ceux des familles royales françaises et espagnoles, auquel les parents vont arranger les mariages afin de nouer les alliances entre les deux pays, pour ne pas tirer un trait sur les guerres auxquelles ils se sont livrés…

Si le film fait un moment illusion dans sa volonté de montrer un monde prisonnier de ses postures et une enfance enfermée dans la raison d'état, le film se met très vite à patiner faute d'un scénario à la hauteur du sujet. On saura gré à Dugain d'avoir voulu aller à l'essentiel, mais le fait se retrouve ainsi tributaire d'une chronologie aléatoire et d'une tendance à expédier ses péripéties qui ne favorise pas vraiment l'identification, d'autant que l'académisme de la réalisation brosse dans le sens du poil plus qu'il ne subvertit les habitudes du genre.



Premier film de la compétition européenne, "Breaking News" partait sur des bases intéressantes à travers ce reporter contraint d'écrire un sujet sur la mort d'un de ses collègues au cours d'un incident survenant lors d'un tournage auquel il a lui-même survécu. Or, rien ne vient honorer les promesses du début dans un film au déroulement trop erratique et flou pour convaincre. Difficile de comprendre un personnage qui ne semble jamais savoir à quelle trajectoire se vouer. Epancher sa culpabilité du survivant ? Livrer une critique acerbe de médias intrusif ? Aider la gamine du défunt à faire son deuil ? Tout ça et rien à la fois, mais surtout rien tant "Breaking News" semble passer son temps à courir derrière un sujet comme le héros cherche à couvrir le sien.


Questions à Samuel Jouy, réalisateur de "Sparring".


LQDC : Votre film raconte l'histoire d'un homme qui n'a jamais eu son épopée (ce qu'aurait pu être Rocky par exemple). Qu'est-ce qui vous a amené à vouloir raconter cette contre-histoire de la boxe à travers la trajectoire de cet homme qui n'est pas appelé à briller sous les spotlights ?

Samuel Jouy : Premièrement, il y a quelque chose qui m'intéressait dans la fonction même de sparring. Ensuite, il faut savoir que 80 à 85% des boxeurs sont des mecs comme Steve, qui ne seront jamais destinés à se hisser en haut du panier, et qui sont juste là pour donner la réplique. Ça m'intéressait de parler de ces gens-là parce que je trouve qu'on les montre jamais au cinéma. Je ne voulais pas qu'il y ait une possible accès à une étoile ou une possible rédemption ou quoi ou qu'est-ce. C'était un pari risqué, parce qu'après le risque était d'avoir un personnage avec une trajectoire horizontale. Mais je faisais confiance à ce personnage et à l'acteur qui allait l'incarner, je voulais rendre hommage à ces hommes de l'ombre. Si j'avais fait un film sur le cinéma j'aurais fait un film sur un figurant. Là, comme c'est la boxe je fais un film sur un sparring.


LQDC : Je trouve que votre film capture des moments qui ont tendance à être délaissé dans les films de boxe. Je pense à la scène ou Mathieu Kassovitz entre dans l'hôtel qui sert également de salle d'entrainement au boxeur incarné par Souleymane. On ressent sa nervosité, sa peur de monter sur le ring, son appréhension… Et ça passe par des détails de mise en scène qui ne sont pas ostentatoires mais pourtant bien présents, sur le cadre, sur le son…

Samuel Jouy : Complètement… Ça me fait plaisir que vous l'ayez vu. C'était un pari encore une fois risqué parce ce que je voulais quelque chose de sobre, de délicat. Exprimer des sentiments forts avec des moyens sobres. Et moi par exemple la violence de la boxe je voulais la raconter de manière physique, et je me disais que filmer un mec qui se réveille avec le visage collé à l'oreiller à cause de l'hématome, ça fait travailler l'imaginaire du spectateur sur la violence, et ça m'intéresse plus.

Le son on l'a travaillé à mort. Moi je fais de la boxe, et j'ai jamais entendu le son que je connais des gants de boxe dans un film de boxe. Parce que c'est quelque chose de presque délicat, de soft alors que d'habitude on accentue le truc. C'est la culture de Scorsese, ou les mecs explosaient des pastèques pour faire le son de "Raging Bull". C'est un chef d'œuvre, je me compare pas à Scorsese, mais nous on voulait autre chose, de plus sensuel… Et il y a ça, ces moments ou le personnage met ses affaires dans la machine à laver, des bouteilles découpées dans ses gants, par lesquels je voulais raconter la vie du personnage.


LQDC : Vous faites quelque chose de très notable dès le début du film, c'est que vous imposez d'emblée le personnage à travers la silhouette et des détails immédiatement reconnaissable, comme ses épaules un peu crispées par exemple. Comment avez-vous travaillé avec Mathieu Kassovitz là-dessus ?

Samuel Jouy : J'ai passé 4 ans ce scénario. 4 ans c'est beaucoup pour un seul scénario. Avec mon producteur, on avait fait le tour de tous les acteurs du cinéma français, ceux qui vous amènent de l'argent comme ceux qui n'en amènent pas. Et je connais bien les acteurs, même des acteurs de théâtre totalement inconnus. Pourtant je ne trouvais pas mon personnage idéal. J'avais jamais pensé à Kassovitz, et un jour en fin d'écriture j'ai eu un flash et je me suis dit putain… Il est un peu plus vieux que le personnage que j'avais écrit, au départ son âge tournait autour de 38-40 ans, alors que Mathieu en a déjà 48-50. Quand j'ai pensé à lui, je me suis dit mais ouais c'est fait pour lui. Je me suis renseigné, j'ai cherché s'il faisait de la boxe il en faisait… Et ce qui se passe c'est que les grands acteurs comme lui, c'est déjà des corps. Le premier plan de lui, ou on le voit avec le tatouage, il a déjà tout le personnage.

Et puis, Mathieu arrive à un moment de sa vie ou il a pris des coups, et il a eu l'intelligence de le mettre dans sa démarche. C'est un instinctif, c'est pas un mec qui intellectualise. Au et à mesure du tournage, je le voyais de plus en plus prendre la posture du gars, prendre le rythme dans sa façon de parler… Ce n'est pas un mec qui va se caser dans sa chambre d'hôtel pour penser à son personnage. C'est une éponge.


Guillaume Méral