15 décembre 2018
Festivals

Arras Film Festival 2018 ! Clap de fin, cap franchit ?

C’est avec les yeux rougis, les sens endoloris et le vague à l’âme inhérent aux fermetures des parenthèses enchantées que votre serviteur prenait son clavier il y a quelques temps maintenant pour clôturer l’aventure de cette 19ème édition de l’Arras film Festival.

Alors que la manifestation cinématographique française la plus importante au nord de Paris célébrera officiellement sa deuxième décennie d’existence l’an prochain, les festivités semblent avoir pris un peu d’avance sur le calendrier. Car, de l’avis général, le niveau global fut singulièrement élevé cette année. Très élevé même, au point de contester à la seule compétition européenne son statut de pôle d’excellence d’un festival dont la voix dépasse désormais la vitrine officielle. Et plus spécifiquement la sélection d’avant-premières françaises. Une section dont la singularité des propositions de cinéma n’a d’égal que la cohérence de leur agencement dans une même programmation.

Soyons clairs : les propositions solides s’alignant sur la ligne humaniste et sociale du festival sans forcément décliner le cahier des charges « conscience du monde » inhérent au cinéma hexagonal n’ont jamais manqué à l’AFF. Mais la nature même des long-métrages concernés cette année suggère que les préceptes défendus par la manifestation sont en train de se poser comme les marqueurs du renouveau tant fantasmé de la production française. Comme si chaque film (ou presque) de la sélection constituait l’épiphénomène d’un mouvement de fond généré par l’état d’esprit défendu par la manifestation, désormais aux avant-postes d’un cinéma français qui se présente non pas tel que le veulent ses différents prescripteurs, mais tel que l’on en a besoin.

Concrètement, cela s’est traduit par une cohérence thématique inattendue, où chaque film était susceptible de rebondir sur une proposition antagoniste sur le papier quelques jours après. Ainsi en-est du dépassement de soi et la transcendance par l’effort, au cœur de projets aussi différents que "L’Incroyable Histoire du Facteur Cheval"de Nils Tavernier, "Pearl" d’Elsa Amiel, "Au bout des doigts" de Ludovic Bernard, l’immersion par la fiction dans les institutions et les corps de métiers fermés avec "L’Ordre des Médecins", "L’intime conviction", "Sauver ou Périr", la vocation martyrielle des engagés dans la lutte contre les injustices du monde qui parcourt "Les Invisibles", "Les Bonnes Intentions", "Pupille"…

On évitera de prétendre à l’exhaustivité, chaque film cité ci-dessus étant susceptible d’être concerné par une autre catégorie que celle qui lui a été alloué. Plus largement, on relève une volonté globale d’aller vers le spectateur avec des sujets difficiles (le handicap, l’exclusion sociale, la maladie…), de traiter ses univers frontalement sans pour autant se vautrer dans un pathos misérabiliste qui tendait les bras à la plupart des films précités. Les mots de Nils Tavernier, qui définissait son film comme une œuvre gagnante se refusant à plomber le moral du public, se répercutaient quelques jours plus tard dans ceux de Jeanne Herry, qui déclarait considérer (à raison) son très beau "Pupille" comme un film d’action avant tout ; ou encore dans la proposition délicate de L’ordre des médecins, qui aborde la mort pour mieux célébrer la vie…

Faire du cinéma, c’est aussi réserver un espace au spectateur qui ne soit pas celui de l’écoute passive aux malheurs du monde (comme c’est malheureusement le cas avec "Nos Vies Formidables"), mais de l’interaction vivante avec ses aspects les plus abrasifs. C’est penser l’image comme un lien vers l’autre plutôt que comme un point d’observation, un moyen de connecter les individus entre eux à une époque où le flux indistinct de contenus tend à isoler chacun dans ses certitudes. Une profession de foi en filigrane qui a sans trouvé une raison d’être éloquente dans l’éloge des personnalités en marge qui parcourait la sélection, et dont le one-woman show ébouriffant de Fanny Ardant dans "Ma mère est folle" fit office d’illustration XXL.

Or, et c’est un point crucial s’il en est, le plus remarquable résidait dans la capacité de ces longs-métrages à articuler leur singularité heureuse au sein de carcans soumis aux à priori forgés par trois décennies de formatages télévisuels et d’habitus dogmatiques. L’intime conviction laissait craindre l’équivalent d’un prime-time hagiographique sur l’avocat préféré des plateaux-tv ? Son (jeune) réalisateur Antoine Raimbault en fait un thriller qui scrute les méandres de la psyché populaire et son rapport pervers avec l’institution judiciaire. Les bonnes intentions sentait le véhicule promo pour une Agnès Jaoui reconduisant son image d’égérie de la gauche caviar au moyen d’une louche d’autodérision aussi appuyée que factice ? Il se révèle être un beau film empathique sur un personnage insupportable et attachant qui n’hésite pas à habiter le burlesque au travers de sa galerie de seconds rôles. L’incroyable histoire…, une tentative de stimuler le public des "Choristes" et "La Bicyclette Bleue" ? Une sublime célébration du génie populaire et une véritable leçon sur la réflexion du temps et la durée au cinéma….

On pourrait le faire au cas par cas tant les films dans leur majorité, se refusent à s’élever artificiellement sur les épaules de la cause qu’ils représentent. Citons également "Pupille" de Jeanne Herry et "Les invisibles" de Louis-Julien Petit, deux œuvres qui font de leurs univers un enjeu de cinéma et non pas un prétexte à l’indignation sur cellophane et substituent l’empathie à la compassion. Ou "Pearl", qui sublime le parcours de son personnage à l’aune de la dimension mythologique du bodybuilding plutôt que de verser le commentaire racoleur…

Autant de films qui se présentent chacun comme les packagings d’un système qui n’aime rien qu’entretenir ses consensus les plus sclérosés sous couvert de défense de la diversité. Autant de films qui osent contrer les ornières institutionnalisées pour épouser leur profession de foi. 10 jours de festival et presque autant de défaites aux préjugés les plus ancrés dans l’inconscient du spectateur récalcitrant. Et ce n’est pas un hasard si "L’empereur de Paris" et "Mauvaises Herbes" se révèlent d’autant plus décevants à l’aune de leur propension à cocher toutes les cases du cliché dans lequel on est tenté de les enfermer avant même d’avoir vu une image.

Ainsi, l’audace transgressive et l’accomplissement précités provient véritablement de la propension des cinéastes à penser leur sujet en fonction des spécificités du médium. Comme l’écrivait Régis Debray, tout message est nécessairement et inéluctablement altéré par la spécificité du support qui allait prendre sa transmission en charge. En repoussant les réactions pavloviennes associant une histoire à un traitement ou un genre, la programmation de cet AFF 2018 fait plus que témoigner de la bonne santé de la production française. Il met en exergue une envie de cinéma, et un désir de raconter et un plaisir de faire qui infirme quelque peu les propos tenus par Jean-François Richet en conférence de presse, où il disait attendre le moment où un équivalent de "La Haine" allait mettre un coup de pied dans la fourmilière. Car c’est bien la vitrine du renouveau cohérent et organique du cinéma français que défends le festival. Loin des querelles de chapelles qui ont essayé des années durant de cheviller l’épiphanie tant invoquée à l’application dogmes figés dans le monde des idées.

L’Arras Film Festival prenait ainsi indéniablement ses quartiers dans la vie de la production hexagonale à travers cette 19ème édition. Un tournant qui n’aurait été mieux négocié s’il avait été prémédité comme tel. Pour preuve, l’aval symbolique attribué par la présence de certains invités de marque. Certains déjà cités comme Jean-François Richet et Vincent Cassel, fers de lance d’une contre-culture qui fit dérailler le chant du coq à la fin des années 90. Mais aussi Pascale Ferran, invité d’honneur du festival venue dispenser la traditionnelle leçon de cinéma. La réalisatrice de "Lady Chatterley", fondatrice du célèbre club des 13 a probablement entendu la résonance de son plaidoyer pour le « cinéma du milieu » dans la sélection. Sans compter la carte blanche accordée au vénérable Michel Ciment, mandarin de la critique et figure militante d’un cinéma qui n’oublie pas de s’ouvrir au monde pour mieux le penser.

Un effet de ricochet qui résume bien l’importance d’un événement qui un an avant son vingtième anniversaire, vient d’ajouter le titre « festival du cinéma français » à sa carte de visite. Pour peu qu’Eric Miot et Nadia Paschetto, respectivement délégué générale et directrice du festival, relèvent le sympathique coup de pression qu’ils viennent de se coller, voilà qui devait-être l’un des motifs de célébration majeur de l’an prochain. Nul n’est prophète dans son pays ? Il y a toujours une exception qui attends de confirmer la règle…

Auteur : Guillaume Meral

Tous les articles de "Guillaume Meral"

ça peut vous interesser

Les Aventuriers des Salles Obscures : 08 décembre 2018

Rédaction

Le projet de l’Empereur de Paris

Rédaction

Ils seront à la radio le 08 décembre !

Rédaction