15 décembre 2018
Festivals

Arras Film Festival 2018 : Fleur de rose sur champ de betteraves

S’il un doute subsistait encore sur le fait que ce cru 2018 de l’Arras Film allait être spécial, alors la journée de mercredi en a offert une éclatante démonstration. Et pas forcément avec les bons films de cette journée d’ailleurs…  Derrière cette phrase mystérieuse se cache le nouveau film de Ludovic Bernard "Au bout des doigts", qui avait secoué le cocotier du box-office français avec "L’Ascension l’an passé".

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Sortie prévue le 25 janvier 2019

Le réalisateur raconte une nouvelle fois une histoire de mec de cité sorti de son élément à travers l’histoire de Mathieu, arnaqueur à la petite semaine dévoré par sa passion pour le piano. Sous l’impulsion du directeur du prestigieux conservatoire de musique parisien, il va avoir l’opportunité de mettre son don à profit…  Le cinéma français nous a habitué à attendre ce genre de projet le couteau entre les dents, prêts à éventrer les mélanges de bonne conscience de classe et de paternalisme social qui caractérise le cinéma hexagonal lorsqu’il verse dans la confrontation des mondes. Or, les problèmes d’"Au bout des doigts" ne concernent nullement ses intentions, mais sont strictement circoncis à l’exécution de l’ensemble.

La bonne volonté manifeste du réalisateur se heurte ainsi à une forme fascinante de bérézina générale où tous les compartiments se seraient concertés pour planter simultanément. Entre l’image perturbée par un étalonnage douteux et prise de saccades dès que les personnages se mettent à courir, les raccords hasardeux, l’interprétation déchirée entre évidences trop évidentes pour fonctionner (Lambert Wilson et Kristin-Scott Thomas) et incompatibilité d’usage (Jules Benchetrit, qui essaie ne ménage pourtant pas ses efforts), la playlist qui peine à s’harmoniser avec l’action… Tout dans "Au bout des doigts" évoque le cas du créateur confronté à la mutinerie de ses outils d’expression.

Pourtant, cette avalanche d’epic fails n’empêche n’interdit pas de se prendre au jeu. Car "Au bout des doigts" avance l’envie chevillée au ventre et un désir de cinéma qui essaie constamment d’accompagner le personnage principal (la très bonne idée, en tout cas sur le papier, de filmer les leçons de piano comme des entrainements sportifs, tirant même le film vers le genre). Jamais Ludovic Bernard ne convoque les clichés du genre pour les substituer cyniquement à leur compréhension intrinsèque (au contraire d’un Kheiron par exemple), ni déguiser la sincérité maladroite avec laquelle il les convoque. "Au Bout des Doigts" rejoint donc le rang (pas si dense que ça) de (très) mauvais films particulièrement attachants qu’on s’abstient de casser à la fin. Une véritable mélodie de fausses notes, qui finirait presque par générer son harmonie.

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Jérémie Rénier dans L'Ordre des Médecins

A contrario, "L’ordre des médecins" peut se targuer d’une conjugaison quasi-parfaite entre l’idée qui le sous-tends et son articulation à l’écran. Premier long-métrage (décidément…) de David Roux, journaliste de théâtre et scénariste s’étant inspiré de l’expérience de son propre frère médecin, "L’ordre des médecins" se construit sur les bases d’un concept extrêmement fort : une personne côtoyant la faucheuse sur une base quotidienne va réapprendre à vivre en accompagnant les dernières heures de sa mère. Une idée que le réalisateur se fait un point d’honneur à soutenir, notamment à travers une image de plus en plus chaleureuse à mesure que le film avance vers son issue inéluctable.

Ainsi, si le film commence par passer du côté du corps médical pour reconduire la relation quasi hiérarchique entre médecin et patient, le réalisateur-scénariste renverse intelligemment ce rapport de force à mesure qu’il déconstruit les certitudes de son héros. Jusque-là figure tutélaire du public guidé par son détachement et son assurance tranquille, le héros devient progressivement le patient du spectateur, à mesure que les événements sollicitent le retour du refoulé et ne l’incite à baisser sa garde pour appréhender ses émotions.

Une vraie belle proposition de cinéma d’un réalisme confondant (ça vaut bien le cinéma de Thomas Lilti), qui n’hésite pas convoquer des dimensions parfois antagonistes avec le milieu dans lequel il se déroule (voir la place très forte accordée au rituel) pour nous confronter avec nos peurs les plus ancrées. Un équilibre délicat qui doit beaucoup à son casting de seconds rôles (mention spéciale à la lumineuse Zita Hanro), mais évidemment à l’interprétation magistrale de Jérémie Rénier, qui confirme à quel point il est le grand acteur francophone le plus sous-estimé de sa génération. Interview de son réalisateur-scénariste à retrouver plus bas.

Et puisqu’un peu de légèreté ne fait de mal à personne, "Heavy Trip" était là pour souffler un parfum so 90’s qui devrait ravir les fans de "Wayne’s World" et "Radio Rebels". Si la nationalité finlandaise de cette histoire d’un groupe de métal essayant plus ou moins adroitement d’exister dans leur village paumé ne fait aucun doute, c’est bien la comédie américaine des années 90 qui semble avoir motivé le réalisateur. "Heavy Trip" va parfois même jusqu’à recycler (en moins bien) certains gags des titres les plus emblématiques du genre, levant tout doute possible sur l’affiliation spirituelle du bouzin. Du moins pendant ses deux premiers tiers, le récit bifurquant vers un WTF aussi réjouissant qu’inattendu dans sa dernière bobine. Une folie douce qui permet à l’ensemble de s’affranchir (un peu) de ses références, achevant de rendre "Heavy Trip" aussi oubliable que sympathique.


INTERVIEW DE DAVID ROUX


Le quotidien du cinéma : le film s’articule sur une idée très forte : celle d’un personnage qui va réapprendre à vivre au contact de la mort de l’un de ses proches. Etait-ce l’idée que vous aviez en tête au moment de le réaliser ?

DR : il y avait plusieurs idées, qui n’étaient pas aussi nettes que ça à l’écriture mais qui consistait à dire qu’à la mort succède une vie sous une nouvelle forme. Après il y avait le désir de montrer quelqu’un qui dans sa sphère professionnelle a appris à se protéger de la proximité de la mort, de cette menace qui rode en permanence. Et toutes ses certitudes sont remises en question quand la mort surgit dans une sphère plus intime. Il reconsidère effectivement tout ce en quoi il avait investis son existence, et ça a ses conséquences. Je voulais pas forcément déterminer ce qu’étaient ses conséquences, mais oui il réapprend à vivre, à s’ouvrir un peu à l’intimité chose qu’il avait peut-être un peu abandonné parce que l’hôpital est un monde qui est très chronophage, très vorace, et ça engloutit plein de choses.

LQDC : j’ai trouvé que ça ressortait fortement dans son évolution. Le personnage incarne au début cette autorité très rassurante pour les autres, et le rapport de forces s’inverse à mesure que le drame provoque un retour du refoulé. Comment avez-vous travaillé cette dimension à l’écriture, et était-ce qui vous avait motivé pour le choix de Jérémie Rénier, selon moi le grand acteur sous-estimé du cinéma francophone ?

DR : d’abord, je me suis interdit de penser à des comédiens en écrivant le scénario. Je voulais faire exister un personnage en l’écrivant, ce qui est aussi une façon de se prémunir contre les déceptions. Il se trouve qu’il a accepté très vite, dès la lecture du scénario, alors qu’on avait encore aucun partenaire d’engagés pour lancer l’aventure. Ce qui a d’ailleurs été décisif par la suite dans le lancement de la production. C’est l’un des premiers à qui on l’a fait lire et il se trouve que, je ne l’ai pas réalisé tout de suite, qu’il a une très grande ressemblance avec mon frère ainé. Il est médecin également, et c’est de lui que je me suis inspiré pour écrire ce personnage. Je me suis curieusement rendu de cette ressemblance extrême très tard.

Sur la question du personnage, oui il est très rassurant. Il a eu cette vocation, et a tout investis dans sa vie professionnelle. Il traverse à ce moment-là une sorte de crise de foi, il fait l’expérience de son impuissance et tout ce dans quoi il a investi, toutes ces certitudes sont remises en question. C’est toujours un moment sur les personnages très intéressant je trouve, très puissant même si le film travaille sur une forme presque de basse intensité qui laisse infuser les choses. Je savais que, par exemple, Jérémie pouvait faire laisser vivre les choses comme ça sans appuyer, sans être démonstratif; et pourrait incarner ce personnage au long cours. Comme il s’agit quand même d’une transformation assez psychologique, ténue, je savais qu’il avait ce charisme pour pouvoir incarner ça.

Bien sûr qu’il est autoritaire, il a cette présence au début mais c’était pour montrer que ces médecins que l’on montre toujours comme des héros passent eux-aussi de l’autre côté du miroir, c’était effectivement une des idées de départ.


LQDC : comment vous avez pensé votre mise en scène pour traduire cette évolution. J’ai trouvé que paradoxalement, les couleurs semblaient se réchauffer au fur et à mesure que le récit évolue…


DR : on l’a pas forcément travaillé forcément sur la colorimétrie, sur les décors,  ou sur l’étalonnage etc. Toutefois, il y a l’idée oui que le film se réchauffe. C’est pas tellement un travail sur la couleur… Par exemple, la seule fois où il y a des séquences en extérieur c’est à la toute fin. C’est une séquence très lumineuse, avec un soleil très printanier… Il fallait travailler le film sur un première partie très réaliste pour ancrer le film dans un quotidien, ou il fallait absolument faire en sorte que la reconstitution de l’hôpital soit crédible. Même si personnellement le réalisme n’est pas quelque chose qui m’intéressait. C’était pas tellement un enjeu, c’était davantage engager le film dans un chemin qui permettait au spectateur d’y croire.

Et, ensuite, le film se resserre vraiment sur le personnage de Simon et sa relation avec sa mère jouée par Marthe Keller, et autant au début on peut très nettement déterminer les heures du jour ou de la nuit, autant dans la deuxième partie le temps est un peu brouillé, aboli et on se concentre sur cette relation.  Ce sont des choix conscients, pour qu’on se retrouve très proche de ce lien qui se renoue et fait changer le personnage de Simon.

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