16 décembre 2018
Focus

Alien : Aux sources du mythe

LA SAGA ALIEN

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Sigourney Weaver dans Alien.


Le premier "Alien", mis en chantier en 1978, et distribué en 1979, aura connu, dès sa diffusion en salles, un vaste retentissement.

A partir d'un scénario plutôt conventionnel, Ridley Scott a conçu un monument du cinéma fantastique. Il sera suivi par James Cameron, David Fincher et Jean-Pierre Jeunet, à notre grand regret pour le dernier cité sans parler de "Prometheus" et de "Alien Covenant".

Au moment de la rediffusion de l'ensemble des films actuellement sur Canal Plus, nous vous proposons un dossier complet centré sur la genèse et la réalisation des trois premiers épisodes. Et le quatrième, me direz-vous ? Nous avons décidé de ne pas l'évoquer. Tout d'abord, car nous estimons qu'il est raté et indigne de la série. Ensuite, parce qu'il fut tourné aux USA et non en Angleterre !

Sur ce point particulier, vous avez bien évidemment le droit de ne pas être d'accord avec nous. Or, nous estimons, à tort ou à raison, que la patrie d'origine d'"Alien" est et doit demeurer les studios Pinewood, dans la banlieue de Londres. Ridicule, penserez-vous ? Tant pis ! Nous sommes comme ça ! Des affectifs mais aussi des nostalgiques au sein de l'équipe. Qui plus est, n'oubliez pas Le Quotidien du Cinéma est originaire de Lille (peut-être ne le saviez-vous pas ?). Nous demeurons proches du Royaume-Uni. A moins de 300 km de ses magiques studios. Cela doit certainement jouer sur notre inconscient...

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Tom Skerritt dans Alien

LES ORIGINES DU PROJET

L'idée du film "Alien" provient d'un échec, celui de l'adaptation de "Dune", le magistral roman de Frank Herbert. A l'origine, c'était un projet mené par le producteur français Jérôme Seydoux. La mise en scène devait en être assurée par Alexandro Jodorowski et le rôle-titre revenait à Salvador Dali. Dès le milieu des années 1970, cette entreprise pour le moins hétéroclite s'appuyait sur une mine de talents : Moebius, Giger, Pink Floyd pour la partition musicale voire Tangerine Dream et Magma.

L'ensemble apparaît donc clairement démesuré. Le budget final atteint les 20 millions de francs de l'époque, somme trop importante pour un film de science-fiction, genre qui n'a pas encore fait ses preuves auprès du grand public. Néanmoins, "La Guerre des Etoiles", qui débarque en 1977, va alors tout bousculer. En effet, l'essentiel de cette production a été réalisée en Angleterre, plus précisément aux studios Elstree. Ainsi, la dimension technique d'un tel projet n'apparaissait plus comme un obstacle insurmontable. "Starwars" bénéficiait d'un budget de 75 millions de francs et son succès donna des idées aux producteurs. Mais, progressivement, l'idée d'adapter le roman de Herbert est abandonnée au profit d'une autre intrigue.

Cette évolution majeure, on la doit aux scénaristes Dan O' Bannon et Ronald Shusett. Le premier est un fidèle complice de John Carpenter avec lequel il a conçu "Dark Star", une fabuleuse parodie des films de science-fiction. Le second le rejoint pour développer une intrigue dont la source d'inspiration première s'appuie sur des histoires de "gremlins". Celles qu'évoquaient des pilotes de bombardiers pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le premier jet scénaristique s'intitule "Star Beast" et s'inspire ouvertement d'un film de Mario Bava, datant de 1965 : "La Planète des Vampires". On peut également penser à "It ! The Terror From Outer Space" (1958, une réalisation d'Edward L. Cahn, un ancien monteur longtemps confiné dans la mise en scène de séries Z, mais aussi auteur de quelques westerns remarquables). Ajouté à cela, un recueil de quatre nouvelles signées A.E. Van Vogt : "La Faune de l'Espace". Bref, l'essentiel des grandes influences, facteur inévitable dans tout processus de création, est au complet. Après moultes discussions, le projet est rebaptisé "Alien".

Le moment d'une prise de contacts avec des artistes susceptibles de concevoir l'univers du film est venu. Le premier sollicité est Ron Cobb. Un dessinateur à la réputation déjà bien établi au milieu des années 1970. Pensé pour être au départ un petit budget, le projet "Alien" fait l'objet d'un accueil dithyrambique de la part des responsables des studios, notamment ceux de la Twentieth Century Fox qui viennent de connaître un succès fabuleux avec "Starwars". Intervient alors le réalisateur Walter Hill qui, avec sa société Brandywine, apporte au duo, constitué par Dan O'Bannon et Ronald Shussett, un soutien logistique appréciable. Un accord est signé avec la Fox. Walter Hill et son complice David Giler remanient alors le scénario et commencent à le faire circuler. Ce projet atterrit sur le bureau d'un certain Ridley Scott.

Ce dernier est un cinéaste reconnu pour ses créations publicitaires. Il a par ailleurs réussit un coup de maître pour son premier film de cinéma en signant "Les Duellistes", interprété par Harvey Keitel et Keith Carradine. Scott va profiter des travaux préparatoires menés par Moebius pour "Dune", en l'occurrence les scaphandres et les tenus décontractés de l'équipage du navire "Nostromo". Il découvre, dans le même temps, les dessins de H.R.Giger, publiés dans l'ouvrage "Necronomicon". Scott, designer de formation, se lance alors à corps perdu dans l'aventure, pressentant le potentiel que recèle le film.

Travaillant en symbiose avec Giger, leur collaboration débouche sur un monstre qui est le croisement de la chair et de l'acier. C'est Carlo Rambaldi qui apportera son talent pour la supervision des effets spéciaux mécaniques. Giger conçoit également la surface planétaire où l'équipage découvre l'Alien, le squelette extraterrestre pétrifié aux commandes de son télescope, les couloirs de l'épave, etc.

Il est alors décidé de profiter des structures anglaises de production. En effet, la banlieue de Londres offre de multiples studios pleinement opérationnels pour accueillir des tournages coûteux. A Pinewood, existe, depuis 1976, le plateau 007, utilisé notamment pour "L'Espion qui m'aimait". Ce dernier dispose de la superficie idéale pour recevoir les décors d'un film de science-fiction. Quant au casting, la production sélectionne Tom Skerritt, John Hurt, Yaphet Kotto et surtout Sigourney Weaver qui deviendra star grâce à ce film.

Le tournage est plutôt éprouvant. Un petit détail est révélateur du talent de Scott. Ce dernier, en parfait accord avec John Hurt, ne dit rien au reste de l'équipe au moment de tourner la scène de l'éclatement du ventre de Hurt, pendant le repas. Ainsi, la surprise de l'actrice Veronica Cartwright est-elle totale et pleinement sanguinolente...

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Explosion du torse de John Hurt dans Alien.




UNE PREMIERE SEQUELLE

La situation internationale a considérablement évolué au moment où s'ébauche l'idée d'une suite au premier film. Tout d'abord, les USA ont vu arriver à la présidence un ancien acteur, Ronald Reagan. Ce dernier, dans le cadre de son premier mandat, relance la propagande anti-communiste osant même comparer l'URSS à "L'empire du mal" ! Ceci va nettement affecter l'industrie hollywoodienne dont les productions prennent une tournure plus que militariste.

Ensuite, la production cinématographique américaine se structure  l'époque selon une forme de sécurité spécifique quant aux résultats attendus des films au box-office : on réalise donc des suites plus ou moins heureuses. Et cela n'a pas vraiment changé aujourd'hui, n'est-ce pas ? Ainsi, voit-on dans les salles "Indiana Jones et le Temple Maudit", "Rambo 2 puis 3", "Freddy 2 puis 3", "Ghostbusters 2", etc. Alors, pourquoi pas renvoyer Ripley dans l'espace ?

Comme le cinéma fantastique ne s'est jamais aussi bien porté au niveau des entrées, la Twentieth Century Fox lance la production d'une séquelle et cherche le metteur en scène idoine. James Cameron, qui va obtenir un beau succès avec "Terminator" en 1985, pour le compte de la Fox, est contacté. Il écrit un scénario qui enthousiasme les pontes du studio.

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Aliens en 1986.

James Cameron n'est pas, au milieu des années 1980, un parfait inconnu. Il s'est déjà fait la main sur "Piranhas 2, Les Tueurs Volants", en tant que cinéaste. ll a également collaboré aux effets spéciaux sur des productions telles que "New York 1997" (le chef d'oeuvre de John Carpenter, en 1980), ou "La Galaxie de la Terreur" (1981). Cameron a été formé à l'école du producteur-réalisateur, pape de la série B voire Z :  Roger Corman. Aussi est-il habitué à privilégier son imagination pour pallier les insuffisances budgétaires.

S'ajoute à cela, sa culture personnelle qui le porte vers la science-fiction. Goût que partage son épouse de l'époque : Gale Ann Hurd, qui produira "Aliens". Il est décidé que la ladite production continuera à profiter des structures anglaises. Toutefois, et cela sera relaté par Cameron en personne, ses relations avec les techniciens d'outre-Manche ne seront pas des meilleures.

Vraisemblablement inspiré par des idées de scénario qu'il a exploité pour "Rambo 2", James Cameron a militarisé ce second volet. Au point, qu'à la sortie du film, il sera la cible de la critique qui lui reprochera d'être pro-militariste voire d'être fascisant. Des remarques qui, avec le temps, apparaissent moyennement justifiées.

Cameron met donc en scène un corps de marines, exterminateurs de créatures, et équipés d'une panoplie d'armes très sophistiquées. Ripley devient-elle pour autant un Rambo en jupon à leur contact ? Cela est plus que discutable. Cela ne dépend pas du film lui-même, mais bel et bien de l'impact du personnage incarné par Stallone sur l'environnement médiatique du moment. Si l'on veut bien avoir l'honnêteté de se détacher de cette influence, il faut reconnaître que Cameron a dirigé un formidable spectacle spatial. Qui plus est, il finit par donner le premier rôle à Ripley, s'inscrivant dans la logique du premier film. D'ailleurs, depuis, il est admis que cela fait  partie intégrante de sa thématique personnelle. James Cameron, un auteur ? J'entends déjà les mauvaises langues qui persiflent à la lecture de cette affirmation. Pourtant, c'est vrai ! "Abyss", "Terminator 2", "Titanic"  et "Avatar" ne l'ont-ils pas plus que brillamment démontré ?

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Newt en fâcheuse posture dans Aliens.

A ce titre, la version longue qui sera exploitée en vidéo ultérieurement permettra de mieux affiner notre connaissance du personnage de Ripley. On y apprend que l'héroïne avait un enfant sur terre, morte ensuite. Cette perte justifie alors son acharnement de mère frustrée à sauver Newt des griffes du monstre. Cette version longue permet également d'assister aux prodromes de la contamination de la colonie des terraformers par les aliens. Aspect qui fut purement et simplement occulté dans la première version projetée en salle.

Le film est aussi l'occasion pour Cameron de régler, avec une maestria sans égal, l'affrontement entre Ripley et la Reine. On découvre ainsi l'un des monstres parmi les plus terrifiants jamais conçu pour le cinéma. Agile, intelligente, implacable, la Reine constitue une horrible réussite que l'on doit à Stan Winston et à son équipe. Notons, à ce sujet, que le casting des techniciens a plus qu'évolué pour ce second opus. Giger ayant déclaré forfait tout comme Carlo Rambaldi. Stan Winston fut appelé. Si Ron Cobb restait aux commandes de la conception des décors, Chris Foss, lui fut remplacé par Syd Mead, dont les compétences artistiques étaient tellement visibles dans "Blade Runner", c'est tout dire !

Le succès d'"Aliens", dont la multitude des effets spéciaux donnent au film une ampleur totalement adaptée à son sujet, lança véritablement la série et sa déclinaison. Une palanquée de Comic books et un merchandisage, parfois outrancier, prolongeront le film et son univers.

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Mise en scène par David Fincher.

LE CHEMIN DE CROIX DU TROISIEME VOLET

A la fin des années 1980, la décision est prise de produire un troisième épisode d'"Alien". La principale difficulté réside dans le choix d'un metteur en scène qui soit à la hauteur du sujet tout en pouvant apporter une touche personnelle. On requiert alors les talents d'un jeune homme de 27 ans : David Fincher. Ce dernier se voit donc confier la pérennité de la série, tout auréolé qu'il est par l'impact des vidéo-clips qu'il a dirigés.

Il propose un scénario où Ripley est recueillie par des moines vivant comme au Moyen-Age sur une planète perdue. Cet aspect de l'intrigue perdurera. Cependant, elle sera complétée par l'apport de Brian Gibson, qui a concocté une autre mouture de l'histoire. De son travail, on retiendra essentiellement le code-barre visible sur la nuque des habitants de Fury 161, une planète pénitentiaire gérée par la compagnie qui, déjà par le passé, possédait le Nostromo.

Pourquoi la production s'est-elle apparentée à un tel chemin de croix puisque le scénario semblait tenir la route ? A cause de la pression de la Fox sur Fincher ! Le sentiment qui domine en étudiant ce qui s'est passé est que les responsables ont retenu Fincher en raison de son talent, mais surtout de son jeune âge dans l'espoir de mieux pouvoir le manipuler. La presse s'empare alors de multiples rumeurs : le scénario serait réécrit au jour le jour; la participation de Giger débouche sur un constat de discorde; même les interventions de Fincher sont dès plus lapidaires. Il rejette catégoriquement le film. Ne le considérant pas comme le sien propre, bien que sa signature apparaisse au générique.

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Réunion de famille dans Alien 3.

La production de cette nouvelle suite est partiellement assumée par Sigourney Weaver dont les acteurs louent les qualités professionnelles. Elle accepte par ailleurs la requête du cinéaste et se présente avec le crâne entièrement rasé. Le résultat final fait de "Alien 3" le film le plus noir de la série. Les survivants du précédent épisode sont immédiatement tués lors du crash de la capsule de secours du Sulaco. Ripley est la seule survivante et découvrira rapidement qu'elle a été fécondée d'une Reine.

L'action se déroule dans une prison rouillée où croupit une poignée d'hommes, violeurs, tueurs, plus ou moins convertis à une forme de christianisme. Ils n'ont pas d'autre choix que de rester dans cette prison de l'espace, pour surveiller des hauts fourneaux peu actifs au demeurant. Ce qui semble pour le moins singulier, c'est le décalage entre le rejet du cinéaste Fincher pour ce film et le résultat final. L'innovation est pourtant constante dans les plans, le cadre et la direction des comédiens. L'actrice principale appuiera la prestation du metteur en scène, devenant de fait, le porte-parole de la série. La terreur cinématographique est de nouveau au rendez-vous. Le seul aspect, pourtant inéluctable, et qui créera un divorce avec les fans du triptyque, étant la mort de Ripley.

En définitive, et après ce troisième épisode, la série "Alien" aura su se renouveler sauf dans le quatrième acte que nous n'avons choisi de ne pas intégrer dans cette étude. Depuis, la saga a connu de nouveaux développements plus ou moins aboutis tels "Prometheus" et "Alien Covenant". Et la rumeur court d'un "Alien 5". Neil Blomkamp, un temps pressenti, a annoncé l'échec de sa tentative en 2017. Echec qu'il impute à Ridley Scott. Et Scott ? Voudra-t-il y revenir ou préfèrera-t-il un "Prometheus 2"  ?

Dans l'espace nul ne vous entend crier. Et à Hollywood ?


Un grand merci à Bill Harrison pour son accueil lors de notre visite des studios Pinewood en juillet 1992, et pour nous avoir autorisés à consulter les archives disponibles à l'époque)

Auteur : Christophe Dordain
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