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Sortie le 05 mai 2010. Crédits photographiques : Pyramide Distribution.
Le Caire, de nos jours. Hebba et Karim forment un couple de journalistes à succès, jeunes, riches et beaux. Hebba anime un talk-show politique, mais sa pugnacité anti-gouvernementale met en danger la promotion qu’attend son mari. Il lui met la pression ; elle promet de mettre un peu d’eau dans son vin. Son émission troque alors la politique pour des faits divers féminins. Le succès est immédiat : Hebba passionne des millions de spectateurs avec des histoires vraies, pleines de surprises, de violences, de rebondissements, les emmenant des bas-fonds du Caire à la jet-set, impliquant des membres du gouvernement, dans un tourbillon de sensualité et d’inventivité romanesque. Mais où s’arrête la politique, où commence la question de la condition féminine ? Hebba se retrouve très vite en terrain miné fait d’abus, de tromperies religieuses, sexuelles et... politiques. De conteuse, Hebba devient elle-même une histoire. 
Au Caire aussi, la moitié de l'humanité est de sexe féminin. Mais c'est une moitié qui compte apparemment pour pas grand chose. On en trouve pourtant des spécimens qui passent à la télé, à peu près indiscernables de nos modèles homologués. C'est le cas de Hebba, jolie animatrice de talk-shows politiques, habituée à ruser avec les langues de bois gouvernementales. Hebba a aussi un gentil mari qui pense tout de même beaucoup à la grande carrière de journaliste officiel de la presse officielle qui lui est promise, et que la liberté de parole de sa femme gêne aux entournures. Douces pressions conjugales. Pour le reste, Hebba semble vivre à Disneyland. Quand elle se renseigne sur les derniers produits Chanel dans un magasin de cosmétique, on se croirait devant « Sex and the City ». Mais quand la vendeuse, qui lui reproche de ne pas parler assez de la vraie vie dans son émission, l'emmène dans son bidonville en prenant une rame de métro où toutes les femmes sont voilées, on a changé de chaîne. Alors, Hebba fait mine de se plier aux pressions de son mari. Elle modifie le style de son émission, en passant en gros du modèle Christine Okrent à celui de Mireille Dumas : elle va faire le portrait de femmes opprimées mais remarquables. Ce point de départ, cousu de cordes blanches, est un excellent prétexte pour raconter d'autres histoires. Comme Sheherazade, l'héroïne des « Mille et une nuits » auquel le titre original du film fait référence, Hebba est une passeuse, un miroir de société qui l'entoure. L'essentiel du film est consacré aux récits des trois héroïnes ordinaires qu'elle choisit d'inviter sur son plateau, trois illustrations de l'aliénation ordinaire au pays du machisme ordinaire. Alors, faut être prévenu, on n'est pas dans le rythme ni dans le genre d'un film hollywoodien. La norme de référence, ici, ce serait plutôt Bollywood, ou les mélos du grand Youssef Chahine : le kitsch plus ou moins volontaire des décors et des costumes, la stylisation du jeu des comédiens, le caractère emprunté des dialogues. Pour des yeux et des oreilles d'occidentaux, habitués à un style plus naturaliste, ça semble d'abord manquer de subtilité, ça sent le théâtre et l'artifice. Mais la manière de Yousry Nasrallah n'est pas si éloignée des exubérances plastiques d'un Almodovar, et il filme souvent les femmes aussi bien que lui. Avec quelques touches personnelles : sa façon, par exemple, de s'attacher à certains gestes réflexes de ses personnages. Un sourire figé, un pied qui remue sont porteurs de sens. Dans ce film, il faut apprendre à décoder le langage des corps. Ils en disent souvent bien plus que les paroles conventionnelles qui s'échangent. Et puis, le côté ripoliné de la forme ne suffit pas à masquer l'audace du fond. Car en fait, ce film ne parle que de sexualité. Les trois récits illustrent tous la même chose : les pressions sociales énormes qui s'exercent sur les femmes pour faire rentrer dans le rang la moindre velléité d'indépendance, la veulerie et l'opportunisme des hommes. Ils montrent le sexe comme monnaie d'échange et quasi seul ciment des rapports entre les hommes et les femmes. Il y a beaucoup de sensualité, et quelques scènes sont carrément très gonflées : un meurtre sauvage, un avortement, des violences sans fard. Et la critique n'est pas que sociale, loin de là. Car évidemment, comme le répètent plusieurs fois les personnages eux-mêmes : tout est politique. Le film se fait ainsi l'écho d'une ambiance sécuritaire lourde. Toutes les femmes invitées par Hebba ont connu la prison ou l'hôpital psychiatrique. Du côté du manche (celui des hommes, bien sûr), c'est corruption et petits arrangements avec sa conscience à presque tous les étages de la société. Au point que, comme le suggère déjà la mystérieuse scène initiale, le Disneyland où vit Hebba s'avère ne pas être à l'abri des pires turpitudes. En voyant ce genre de film, on a l'impression d'avoir changé de paire de lunettes (non non, sans 3D). Il n'est pas formaté pour le public européen, mais c'est justement ce qui le rend intéressant. Parce qu'au fond, il donne des nouvelles d'un autre monde qui est aussi le nôtre. Isabelle Tellier |