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Bas Fonds de Isild Le Besco avec Valérie Nataf, Ginger Romàn, Noémie Le Carrer, Gustave Kervern. Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Thomas Messias   
29-12-2010

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Sortie le 29 décembre 2010.

Crédits photographiques : Ciné Classic.

A la lisière de la civilisation, trois jeunes femmes, Magalie, Marie-Steph et Barbara, vivent perdues entre elles. Noyées d'alcool, elles se désirent, se prennent et se détestent comme des bouts de viande, emportées cependant peu à peu dans un jeu complexe de domination et d'amour. Magalie, la meneuse, subjugue de toute sa puissance mâle et son charisme bestial. Marie-Steph, sa petite soeur, est effacée et simplette, et Barbara, jolie sans le savoir, a rejoint la meute par amour pour Magalie. Un jour, à l'instigation de Magalie et presque par désoeuvrement, elles braquent une petite boulangerie et tue le boulanger d'une décharge de chevrotine. La vie reprend peu à peu mais plus rien n'est pareil.

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Le titre du nouveau film d'Isild Le Besco résonne comme un avertissement d'une honnêteté louable : pénétrer dans la salle revient à composter son billet pour un univers absolument abject, plus bas que terre, plus bas que tout, où le bonheur n'a aucune prise et seules la misère, la crase et l'hystérie ont droit de cité. "Bas fonds" est un film sans concession, dans lequel on plonge tête la première sans espoir de reprendre sa respiration. Bienvenue dans le quotidien de Mag, Barbara et Marie-Steph, trois filles qui vivent sans but dans un squat dégueulasse. Bière, porno, raviolis, terreur : tel est le menu d'une existence repoussant les limites du glauque puisque ne répondant à aucune règle d'ordre social. Pas de convenances, pas d'évolution, rien que des hurlements destinés à remplir le vide qui leur sert de vie. Leurs rapports sont curieusement hiérarchisés : vautrée sur son matelas, la grosse Magalie braille ses ordres avec la douceur d'un officier allemand, et la domination qu'elle exerce sur les deux autres semble sans limite. Marie-Steph, aussi laide que crétine, se laisse évidemment mener à la baguette ; de façon plus incompréhensible, Barbara délaisse chaque soir les bribes de sa vie sociale pour regagner le cloaque commun et se retrouver à nouveau sous l'emprise de celle qui l'a détournée des garçons. Bas fonds est avant tout affaire de fascination : celle qu'exerce ce gros tyran sur les deux autres, et celle que le film parvient à créer chez un spectateur qui devrait s'il était sensé, prendre ses jambes à son cou loin de cet enfer.

Bien qu'elle décrive des personnages marginaux forcément victimes dans un sens d'une société laissant plus d'un être sur la touche, Le Besco n'a visiblement pas l'ambition de broder un drame social, même si celui-ci est indubitablement présent à l'écran. Ce sont plus véritablement ces rapports de soumission / domination, difficiles à saisir à moins de se focaliser dessus, qui la captivent. Et on la comprend. Par petits morceaux, en refusant toujours de donner à son film un cadre et une intrigue, la cinéaste réussit une oeuvre incroyable dans la mesure où elle transforme le spectateur en créature bicéphale : une partie voudrait comprendre, compatir, trouver des raisons, quand l'autre ne songe qu'à fuir, s'indigner, se coller les doigts dans la gorge pour dégueuler enfin son aversion. C'est filmé en plan large, sans aucun tabou, et en même temps sans complaisance : Isild Le Besco atteint en fait un tel de gré de vérité et d'intimité qu'il est difficile de mettre en doute la véracité de l'ensemble et d'en refuser l'existence. Voilà pourquoi on accepte pour une fois de subir une heure ou presque de hurlements, de vociférations, d'hystérie pur jus, celle-ci se manifestant autant dans les actes que dans les paroles. Déjà au bas de l'échelle, les trois filles s'adonnent à des campagnes d'auto-humiliation, de reniement de soi, comme si elles souhaitaient se laver autant que possible de toute trace de dignité.

Au départ, le film semble théâtral, et il l'est, notamment dans la façon dont la réalisatrice dirige ses trois interprètes et met en scène leur solitude. Mais cette théâtralité, loin de contraster avec les aspirations réalistes de l'ensemble, confère à ces Bas fonds un surcroît de malaise qui rappellerait quasiment le ton d'"Orange mécanique". Idée renforcée par la discrète présence d'une bande originale dont l'atmosphère n'est pas sans rappeler celle du film de Kubrick. C'est un vrai travail de fildefériste auquel s'adonne la jeune femme, qui parvient no seulement à faire naître et cohabiter des sentiments opposés, mais transcende cet équilibre perpétuellement instable par le biais d'une mise en scène pas loin d'être élégante alors que ce qu'elle filme est d'une monstruosité totale. Le miracle, c'est qu'on ne saisit pas trop comment ce miracle a lieu. Mais il a lieu et l'on ressort totalement pantelant de cette soixantaine de minutes - Le Besco fait toujours court - qui parvient à être toujours aussi assourdissante même lorsqu'elle fait enfin sortir son trio fêlé de son autarcie tapageuse. Même maîtrise formelle, même dureté jamais feinte : c'est incroyable mais Isild Le Besco parvient en une grosse heure à se hisser au-dessus de tous les Pialat et à leur pisser au cul, comme ça, pas par effronterie mais parce que la vie est ainsi faite.

Finir l'année 2010 par une telle surprise est sans doute le plus "beau" des cadeaux de Noël.

Thomas Messias

 

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"LES AVENTURIERS DES SALLES OBSCURES"

Dernière mise à jour : ( 11-05-2011 )
 
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