Interview de Gilles Lellouche pour le film A Bout Portant.
Écrit par Quotidien Cinéma   
01-12-2010

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"A Bout Portant". Un film de Fred Cayavé avec Gilles Lellouche, Roschdy Zem, Gérard Lanvin, Elena Anaya, Mireille Perrier, Claire Perot, Moussa Maaskri, Pierre Benoist, Valérie Dashwood, Virgile Bramly.

Sortie le 01 décembre 2010.

Crédits photographiques : Gaumont Distribution.

 INTERVIEW DE GILLES LELLOUCHE POUR

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Comment vous êtes-vous retrouvé impliqué dans A bout portant ?

 On s’était rencontrés avec Fred il y a quatre ou cinq ans parce qu’il voulait me proposer le rôle principal d’une comédie qu’il avait écrite mais le film ne s’était pas fait. On s’est retrouvés il y a deux ans au Festival de Cabourg. Entre temps, j’avais vu Pour Elle que j’avais trouvé brillant, très maîtrisé et très réussi. Ce soir-là, à Cabourg, on s’est longuement parlé, on a sympathisé encore davantage et deux semaines après, il m’a envoyé le scénario de A bout portant.

 

Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce projet ?

Le scénario lui-même. Sa construction implacable, ses rebondissements incroyables, son culot – comme le retour dans le commissariat à la fin, il faut oser ! Ce n’est pas si courant dans le cinéma français. J’y ai vu un parti pris risqué mais audacieux. Ça m’a fait peur et en même temps ça m’a beaucoup excité. C’est toujours motivant de tenter des choses nouvelles. Et puis, ce qui m’a beaucoup plu, c’était cette possibilité de jouer un rôle vraiment physique. Pas un rôle qui repose sur une démonstration, sur une prouesse de combat, mais un rôle où tout ce que je dois incarner – la peur, la crainte, la fuite – passe par le corps, et pas tellement par les mots. J’étais ravi de tourner un film aussi peu dialogué, et d’avoir à faire quelque chose de totalement épuré, minimaliste et physique. J’aimais bien aussi l’idée de faire un film d’action en incarnant un anti-héros, un personnage totalement commun, banal, tiré de son quotidien et plongé dans une situation extraordinaire, et qui, en plus, doit faire front avec quelqu’un qui est tout son contraire… Tout cela avec ce ton nouveau, cette modernité, cette efficacité dont Fred a su faire preuve dans Pour Elle. Je savais qu’il avait la maîtrise qu’il fallait pour réussir ce projet. Dès que j’ai lu le scénario, j’ai dit oui. Ensuite, on s’est beaucoup vus. On a beaucoup discuté. Il m’expliquait comment il voyait le film, comment il allait le tourner, il me faisait écouter des musiques… C’était très motivant parce qu’il m’a fait croire à tout ça très vite. J’y suis allé sans me poser de question avec une confiance totale en lui.

 

Comment définiriez-vous votre personnage ?

Comme un chic type ! Quelqu’un de contemporain qui caractérise bien la société dans laquelle on vit, c’est-à-dire des vies pas si faciles, où on est obligé de travailler beaucoup, de se battre pour subvenir à ses besoins, pour élever sa famille convenablement. Samuel a une femme qu’il aime, ils vont avoir un enfant, ils ont des revenus modestes mais c’est un type déterminé. Il est aide-soignant et veut devenir infirmier. Ce n’est pas du tout un héros, ou alors un héros du quotidien, mais le destin va lui servir de révélateur. C’est un type gentil qui se retrouve vite dépassé par les événements et qui est bien obligé de leur faire face. J’aime bien que le film montre la capacité de tout un chacun à pouvoir devenir autre chose que ce qu’il est. Même si, là, Samuel n’a pas beaucoup le choix…

 

C’est la première fois que vous jouez un rôle aussi physique…

… ah oui !

 

… vous y êtes-vous préparé spécialement ?

Oui, et… heureusement ! J’ai travaillé avec un coach. Et tous les jours, pendant trois mois, j’ai couru, couru, couru. Je suis assez sportif en général mais je n’aime pas trop courir, ça m’ennuie. Il a donc fallu que je me force un peu. Mais j’ai bien fait parce que, sur le tournage, c’était quand même assez compliqué. Ce n’était que des choses fractionnées : il fallait courir très vite, s’arrêter, repartir, ralentir, tourner, repartir encore plus vite… Ce n’était jamais le même niveau d’action. C’était plus épuisant que de faire un marathon ! Dès le premier jour, j’ai compris : je me suis retrouvé dans le métro à faire cinquante fois la même scène où je cours sur le quai ! Heureusement que je m’étais préparé. C’était tellement physique d’ailleurs qu’au bout de quatre jours de tournage, je me suis foulé la cheville ! Il était 5 heures du matin, on avait fait je ne sais pas combien de fois cette scène où je descends en courant et à contre sens l’escalator du métro, je commençais à bien la maîtriser, je me prenais même pour le Rémy Julienne de Melun ! Et Fred m’a dit : « Ce serait bien, que tu tournes ton visage vers la caméra, pour qu’on te voie bien. » Evidemment, en me retournant, le pied est parti et… boum ! J’ai eu la chance d’être bien soigné très vite, et heureusement les autres scènes d’action étaient plutôt sur la fin du tournage…

 

Lorsque le rôle est si physique, est-ce que ça change quelque chose au niveau du jeu, au niveau des émotions ?

C’est très excitant parce que, justement, c’est du jeu pur. Quand je joue, j’ai une capacité à croire très vite en ce que je fais, j’essaye de ne pas les intellectualiser, de ne pas les regarder ni de haut, ni de bas mais en face, à hauteur d’homme. Donc quand vous êtes dans un rôle aussi physique, vous êtes encore plus dans le jeu pur et dur. On pourrait presque dire que vous ne jouez même plus tellement c’est le corps qui dicte sa loi… Ce qui était aussi très jubilatoire pour moi, c’est que ça m’a conduit à tout jouer à l’instinct, sur la situation, au jour le jour, ce qui n’est pas du tout ma méthode normalement. D’habitude, je prépare énormément, je relis le scénario vingt fois, j’anticipe, et puis sur le tournage, je me mets dans certains états pour retrouver certaines émotions, je m’isole, je me conditionne… Là, j’ai dû le faire deux ou trois fois, notamment pour les scènes de la fin dans le commissariat, mais dans l’ensemble ce n’étaient pas des scènes que je pouvais préparer en me disant : « Voilà, je vais l’appréhender comme ça… » Quand vous êtes dans l’action tout le temps, vous devez forcément tout décider sur l’instant, sur l’instinct. Toute proportion gardée, il y avait quelque chose d’un saut dans le vide que j’ai beaucoup aimé. En plus, c’était presque aussi un plaisir d’enfant retrouvé… Faire ce qu’on ne fait pas dans la vie, qu’on ne peut pas faire, qui est interdit… Dévaler à contre sens un escalator bourré de monde, courir sur les rails du métro…

 

Sans parler du plaisir du fou de cinéma que vous êtes : faire comme Belmondo…

…et le faire à sa manière, en montrant des choses différentes, en se disant : « C’est à mon tour ! ». Alors que je n’aurais jamais imaginé pouvoir faire un jour ce que mon héros de jeunesse faisait avec l’immense talent qu’on lui connaît. Bien sûr que ça nourrit aussi mon plaisir d’acteur… Il n’y avait pas que Belmondo d’ailleurs pour m’inspirer mais aussi, paradoxalement, Dustin Hoffman dans Marathon Man, dans Les Chiens De Paille… Je m’en suis même inspiré aussi pour le look du personnage : Samuel a la même veste qu’Hoffman dans Les Chiens De Paille !

 

Fred Cavayé dit qu’il voulait faire un film qui aille vite tout le temps. Est-ce que c’est un objectif qui avait des conséquences au niveau de votre implication ? Ou laissiez-vous cette préoccupation à la mise en scène et au montage ?

Non, j’y pensais moi aussi. J’essayais d’insuffler une énergie sur chaque scène parce que c’est un tout. Si bien que sur le tournage, à un certain moment j’étais dans un état où il fallait à tout prix qu’on y aille. Quand j’étais chaud, j’étais chaud ! Il fallait vraiment tourner. J’adore cet état-là…

 

Avez-vous eu peur à un moment donné d’atteindre vos limites physiques ?

Non, mais ça, c’est le fameux truc du cinéma qui fait que, à partir du moment où il y a une caméra, les bègues ne bégaient plus, ceux qui ont des tics n’en ont plus, etc. Devant la caméra, je suis prêt à sauter du 3ème étage. Sans la caméra, en revanche, je n’ose plus rien, je suis mort de peur. C’est quelque chose qui me sidère : l’énergie que génère un tournage, la façon dont on peut totalement se dépasser pour un film… Il y a un effet magique. Et ça marche aussi bien avec le dépassement de soi physique qu’avec la mémoire. C’est comme s’il y avait une part enfouie du cerveau qui se réveillait, qui se mettait en mode tournage, une case qui était dédiée à ça… Tout ça pour dire que je n’ai quasiment jamais senti la fatigue pendant le tournage. Après… oui !

 

Quel est, selon vous, le principal atout de Fred Cavayé comme metteur en scène ? 

 Son savoir-faire bien sûr, mais surtout sa volonté, sa détermination. C’est une grande qualité chez un réalisateur d’avoir une vision, d’aller au bout de cette vision, de ne rien lâcher pour avoir ce qu’il veut… C’est quelqu’un qui est tellement impliqué, tellement investi dans son film… Il est dévoré par le cinéma, il ne pense qu’à ça, il ne parle que de ça. Sur le plateau, c’est une espèce de force tranquille. Il est assez sûr de lui parce qu’il a beaucoup travaillé en amont. C’est très agréable, surtout avec un projet comme celui-ci qui repose sur la précision et l’efficacité de la mécanique… Sa mise en scène est toujours au service de son propos, sans jamais chercher à se mettre en avant. C’est passionnant de le regarder travailler avec son chef-opérateur [Alain Duplantier]. Ils ont une telle complicité, le même souci du cadre et de la lumière, le même sens esthétique assez pointu. Ils se complètent vraiment bien tous les deux, ils cherchent toujours un angle différent et ils essayent toujours de se placer ailleurs que là où on l’aurait imaginé.

 

Dans sa course effrénée, Samuel, votre personnage, est lié malgré lui à son contraire : un vrai gangster, joué, lui par Roschdy Zem. Mais, à un moment donné, on ne sait plus très bien qui est obligé de suivre qui…

Ce qui est bien dans le scénario, c’est justement qu’ils sont liés l’un à l’autre mais que leurs rapports changent de nature selon les événements. C’est un beau duo. Et c’était excitant de jouer ça avec Roschdy. C’est un magnifique compagnon de jeu. Il joue ici une note très minimaliste aussi, il n’essaye pas de faire le méchant ou le voyou type, il joue juste le type impressionnant, fermé, menaçant. Il a un physique et un charisme naturel qui marchent très bien pour ce rôle. Et puis, définitivement, c’est un grand acteur. On ne se connaissait pas beaucoup mais on s’est tout de suite très bien entendus. Et on a beaucoup ri. Ne serait-ce que parce que ça nous faisait drôle parfois de nous retrouver tous les deux à jouer ces situations incroyables qui ne sont pas notre quotidien d’acteurs, comme si, tout d’un coup, on se voyait jouer ensemble aux cow-boys et aux Indiens ! C’est d’ailleurs pour cela qu’on avait sans doute les mêmes préoccupations tous les deux : veiller à rester crédibles, à ne pas déraper dans un autre univers, à rester toujours connectés au réel…

 

Et lorsque vous retrouviez Elena Anaya qui joue votre femme…

… j’avais tout d’un coup le sentiment de jouer Hamlet parce qu’il y avait du texte ! Avec Elena, le plus compliqué était de réussir à créer immédiatement une complicité forte avec aussi peu de scènes. Leur histoire d’amour est essentielle au film, à la tension du film. On en a beaucoup discuté avec Fred avant le tournage et autant on a enlevé des dialogues au milieu du film – la peur est paralysante ou elle fait réagir, mais elle ne fait pas parler ! - autant on en a rajouté au début dans les scènes entre Samuel et sa femme. Pour faire exister leur histoire, pour donner chair à leur couple, pour humaniser le personnage de Samuel, pour qu’on ait de la sympathie et donc de la compassion pour eux. Il fallait les rendre amoureux pour qu’on tremble pour eux. Elena aussi, c’est une actrice fantastique, en plus d’être très belle. J’avais joué avec elle dans Mesrine et je l’avais trouvée étonnante. Elle tenait tête à Vincent Cassel avec une force incroyable…

 

Dans "Mesrine", il y avait aussi Gérard Lanvin mais vous n’aviez pas de scène avec lui. Là encore, vous ne faites que vous croiser…

On échange juste un regard ! J’espère qu’on finira par vraiment jouer ensemble dans un film car c’est quelqu’un que j’aime beaucoup. On parlait de Belmondo tout à l’heure mais quand j’avais 15 ans, j’étais tout aussi fan de Gérard. C’était mon idole. Avec sa gouaille, ce petit accent parigot… J’ai vu "Les Spécialistes" des dizaines de fois ! Si on m’avait dit que je ferais un jour du Belmondo sous le regard de Gérard Lanvin…

 

LA CRITIQUE DU FILM

Dernière mise à jour : ( 11-05-2011 )