Lost in Translation de Sofia Coppola avec Bill Murray, Scarlett Johansson, Giovanni Ribisi.
Écrit par Rémi Boîteux   
23-04-2012

Image

Sortie le 07 janvier 2004.

Crédits photographiques : Pathé Distribution.

Bob Harris, acteur sur le déclin, se rend à Tokyo pour touner un spot publicitaire. Il a conscience qu'il se trompe - il devrait être chez lui avec sa famille, jouer au théâtre ou encore chercher un rôle dans un film -, mais il a besoin d'argent. Du haut de son hôtel de luxe, il contemple la ville, mais ne voit rien. Il est ailleurs, détaché de tout, incapable de s'intégrer à la réalité qui l'entoure, incapable également de dormir à cause du décalage horaire. Dans ce même établissement, Charlotte, une jeune Américaine fraîchement diplômée, accompagne son mari, photographe de mode. Ce dernier semble s'intéresser davantage à son travail qu'à sa femme. Se sentant délaissée, Charlotte cherche un peu d'attention. Elle va en trouver auprès de Bob...

 

Image

 

1°)AVIS

Sofia Coppola, depuis la sortie de Virgin Suicides, son premier film, a toujours répété son appréhension de la deuxième oeuvre, manifestant même son désir de tourner rapidement un film qu'elle pourrait enterrer pour passer directement au troisième.

Au vu de ce Lost in Translation, deux possibilités sont envisageables : soit sa théorie du deuxième film a tout faux, soit il faudrait creuser dans son jardin pour y retrouver quelques bobines cachées... Peut-être même y dénicherait-on plusieurs films, tant la maîtrise dont elle fait preuve ici nous donne peine à croire qu'il s'agisse d'un film de début de parcours. Mais il est vrai que cette nouvelle réalisation avait tout pour être attendue au tournant, transformer l'essai magistral de la précédente n'étant pas une mince affaire.

Alors, défi relevé ? Réponse : oui, cent fois, mille fois OUI ! La trame narrative de Lost in Translation n'est pourtant pas d'une reversante originalité : un homme et une femme se rencontrent et quelque chose peut (se) passer entre eux. Mais une infinité d'éléments font de ce film une expérience singulière, remarquable et intime. Deux choses frappent en premier lieu: d'abord, l¹homme, c'est Bill Murray, et les occasions de le découvrir dans un rôle à la mesure de son génie (tous mots pesés) sont suffisamment exceptionnelles pour constituer en soi un événement. Son naturel, sa classe, la subtilité de son jeu sont ici au-delà de tout (et surtout du descriptible). Ensuite, la grâce et la sincérité avec lesquelles Sofia Coppola capte l¹état à la fois cotonneux et suprasensible des êtres "jetlaggés" (littéralement et métaphoriquement) se hisse à des sommets Olympiens... Juste à côté du jeu de Bill Murray, pour donner une idée !

Le film aurait pu être une comédie romantique rehaussée d'une exotique originalité, par son "sujet", ou bien une comédie burlesque, à travers le comique résultant du décalage culturel en univers inconnu. À ce sujet, nombre de notes d'humour -drôlissimes- pourraient donner à craindre un mépris d'ordre plus ou mois xénophobe à l'égard de la société japonaise: il n'en est heureusement rien, ce n'est que le regard porté par notre culture, elle-même composée de codes certainement indéchiffrables pour d'autres, qui crée cette sensation, admirablement rendue avec beaucoup d'intelligence, trop modeste pour être péremptoire, par la cinéaste.

Le spectateur pourrait, par instants, se croire devant un documentaire, magnifique et drôle, sur la découverte déboussolée de Tokyo. Nous sommes conviés à une promenade en apesanteur, bercée par une musique qui fait preuve d'une irréprochable sûreté de goût (My Bloody Valentine, Sébastien Tellier, Air, Phoenix, The Jesus and Mary Chain...). Sofia Coppola revendique encore ici, comme dans son précédent film, la tentation du clip, forme visuelle parfois décriée (occasionnellement à juste titre) qui, loin d'appauvrir son cinéma, vient ressourcer sa beauté comme ses qualités narratives et sensorielles.

Comédie romantique, burlesque, documentaire, clip, etc... Lost In Translation est tout cela, mais transcendé par l'indicible magie de l'étrange sensation de décalage mêlée à celle de la naissance des sentiments. S'il faut beaucoup parler de sensations pour évoquer Lost in Translation, c'est que c'est par elles que le film offre au spectateur toute sa force : devant lui, nous ne retrouvons nous aussi dans cette état d'entre-deux mondes, parfois teinté de neurasthénie (le désenchantement, mid-life crisis ou non, a ici une place d'importance), mais il nous laisse à son terme étrangement revigorés : nous avons vu et ressenti l'infini des possibles et le pouvoir magique qui s'insinue dans les déchirures du temps et de l'espace.

Ainsi, ce couple formé dans une bulle par les deux "héros" (signalons que Scarlett Johansson est elle aussi remarquable), ce lieu où tout est différent, ce temps somnambulique, donnent à Sofia Coppola l'occasion de délivrer en toute simplicité apparente -la marque d'une grande cinéaste- des sensations singulières, un univers personnel, une expérience de spectateur inoubliable, un film étincelant, sublime. Un chef d'oeuvre !

Rémi Boîteux

 

2°)AVIS

Brève rencontre…

Après le magnifique Virgin suicides, Sofia Coppola confirme les espoirs que l’on avait placés en elle. Lost in translation est en tout point aussi singulier et unique dans le ton et dans la forme que pouvait l’être Virgin suicides. Entre ces deux films, les points communs abondent, preuve donc que Sofia Coppola est une authentique cinéaste qui en deux films seulement a déjà réussi à imposer un univers et un style qui finiront dans l’avenir par être reconnaissable dès les premières minutes, ce qui est la marque des grands.

Avec Virgin suicides, Sofia Coppola s’emparait du film de teenagers pour hausse ce genre d’un cran (et le mot est faible…). Pour Lost in translation, elle s’aventure dans le genre maintes fois représenté du Boy meets girl, de la Brève rencontre entre un homme et une femme (citons le film de David Lean bien sûr et plus récemment celui de Wong Kar-Wai, le très surestimé In the mood for love). Mais là encore, c’est la singularité qui l’emporte.

Soit Bob (Bill Murray) acteur en phase de devenir has-been, qui se retrouve à Tokyo afin d’empocher deux millions pour tourner une pub pour un whisky nippon et Charlotte (Scarlett Johansson) jeune étudiante censée accompagner son photographe de mari. Deux citoyens américains dans une ville hostile, à la culture et la langue différentes, finissent par se rencontrer. Bob et Charlotte vivent dans le même hôtel. Ils se croisent plusieurs fois et alors qu’ils n’ont rien en commun et que dans leur pays d’origine, ils ne se regarderaient peut-être pas, ces deux là, à cet endroit et à ce moment là, vont passer quelques jours ensemble. Malgré leur différence d’âge, ils ont en commun un même ennui (qui était déjà au cœur de la vie des 5 sœurs Lisbon dans Virgin suicides) et des doutes qui grondent: Bill sur son passé et Charlotte sur son avenir.

La grande réussite de Sofia Coppola est de rendre palpable grâce à sa mise en scène l’état de déboussolement dans lequel se trouvent les deux protagonistes. Par une attention fétichiste aux choses, elle crée un univers fragile dans lequel évoluent nos deux zombies, écrasés de fatigue par le décalage horaire et les insomnies. Nous dérivons comme eux dans ce Tokyo étrange, technoïde, bruyant et parfois terrifiant dans le bar ou la salle de gym du grand hôtel, les salles de jeux, les soirées karaoké…

Comme dans Virgin suicides (construit en un mélange de rêveries, fantasmes, souvenirs…), le temps est dilaté, ou plus exactement le temps n’existe plus car ne supportant pas le décalage horaire, Bob et Charlotte vivent essentiellement la nuit. Sofia Coppola construit son film en une série de scène-sensations, faisant fi des intrigues carrées où le spectaculaire domine. C’est aux instants de bonheur, aux choses et aux sensations les plus infimes que s’attachent à représenter la réalisatrice. Dans son premier film, elle regardait des garçons en train de regarder des filles. Ici, elle observe deux êtres perdus dans l’immensité d’une ville qui leur reste tellement étrangère qu’ils finissent par ne plus voir qu’eux et par se raccrocher l’un à l’autre.

« Cécilia fut la première à partir » était la première phrase de Virgin suicides et d’emblée, elle évoquait l’issue fatale des autres sœurs. Dans Lost in translation, on apprend rapidement que Bob repartira chez lui plus vite que Charlotte, que ces deux-là peut-être ne se reverront jamais et c’est cet aspect éphémère qui rend leur non-histoire d’amour si belle et émouvante.

Lost in translation est sans conteste le premier grand film de cette nouvelle année.

Christophe Roussel

 

3°)AVIS

La parenthèse enchantée.

"C'était cette image que Tokyo donnait d'elle-même à présent derrière la baie vitrée de la piscine, celle d'une ville endormie au coeur de l'univers, parsemée de lumières mystérieuses (...) et j'eus alors fugitivement conscience de ma présence à la surface de la terre, impression fugace et intuitive qui, dans le douceâtre vertige métaphysique où je vacillais, me fit me représenter concrètement que je me trouvais à l'instant quelque part dans l'univers".

Jean-Philippe Toussaint, Faire l'amour.

Le deuxième film de Sofia Coppola, après le magnifique Virgin suicides, est un pur bonheur, une comédie romantique et mélancolique, totalement dénuée de sensiblerie racoleuse, où les élans du cœur s'accordent avec les effluves déchirantes d'une ineffable tristesse. L'histoire d'une brève rencontre, celle de Bob Harris, star de cinéma sur le déclin qui débarque à Tokyo pour tourner une publicité, et de Charlotte, jeune Américaine qui accompagne son mari, photographe de mode. Deux êtres privés de repères dans une ville étrangère, deux solitudes égarées dans cet univers presque indéchiffrable, qui vont s'approcher doucement, par le hasard d'insomnies tenaces, et se reconnaître insensiblement au gré de conversations et de balades rythmées par une bande son cotonneuse.

Entre songe nocturne et rêverie diurne, entre décalage horaire et interrogations existentielles, ce couple hors du monde, presque hors d'eux, conscients de leur propre absence à ce qui se joue autour d'eux, partagent d'abord leur sentiment d'étrangeté. Pas seulement celui qui passe par l'incompréhension d'une langue ou d'une culture, mais surtout la sensation de revenir à soi au milieu d'un fourmillement de signes illisibles et donc de redécouvrir une intimité, débarrassé des contingences et du familier. Projetés au milieu de ce royaume du simulacre où tout ce qui brille s'épuise et disparaît sitôt regardé, ils apprennent le détachement, celui qui nous libère de l'accessoire et nous fait vaciller, et s'accrochent à ce qu'ils avaient oublié, noyés sous le flot d'une perpétuelle agitation : leurs peurs, leurs désirs, leurs sentiments.

Lui est fatigué, plutôt blasé mais pas cynique ; elle est inquiète, vaguement stupéfiée par ce mari qu'elle ne reconnaît pas ; deux êtres flottants qui s'échouent sur les rivages d'un éloignement salutaire et retrouvent peu à peu le goût de l'autre par la grâce de regards à la dérobée. De longues discussions au bar de l'hôtel en promenades urbaines sous les néons scintillants en passant par une virée jusqu'à l'aube en compagnie d'amis japonais qui s'achèvera par un karaoké en guise de dévoilement d'impressions à fleur de peau, Bob et Charlotte succombent à l'impalpable, à l'émoi, mais laisseront leur désir à l'état de promesses ; se séparant à regrets non sans avoir échangé un fougueux baiser sur un trottoir fourmillant.

L'épilogue d'une œuvre émouvante et délicate, magnifiée par l'interprétation idoine de Scarlett Johansson et Bill Murray, traversée d'un humour décalé, entre burlesque et absurde. Un film enchanteur illuminé de moments de grâce comme cette séquence où Charlotte déambule seule à Kyoto, enveloppée par une sublime mélodie concoctée par Air, où la mise en scène fluide et subtile de Sofia Coppola nous emporte à l’écart du monde mais tout proche des vibrations amoureuses.

Patrick Beaumont

Dernière mise à jour : ( 23-04-2012 )