19 décembre 2018
Interviews

Daphné : Interview du réalisateur Peter Mackie Burns

Interview du réalisateur Peter Mackie Burns


Avec Emily Beecham, Geraldine James, Tom Vaughan-Lawlor

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Votre film se déroule dans le quartier d'Elephant & Castle à Londres. Quelle influence a-t-il eu sur l'écriture du scénario ?

Je m'intéresse beaucoup aux grandes villes, particulièrement aux problèmes qu'elles génèrent pour leurs habitants. Je connais assez bien Elephant & Castle et je l'aime beaucoup. Ce quartier est très utile pour observer à la loupe le Londres contemporain. Elephant & Castle est une grande artère au coeur de Londres où vivaient à l'époque les ouvriers et les immigrés qui travaillaient dans les tanneries, les brasseries et les usines. 

Historiquement, le sud de Londres était un endroit sans loi en dehors des limites de la ville. On y trouvait des bordels, des tavernes et des théâtres, des lieux où les gens “respectables” ne s'aventuraient que pour s'encanailler. Charlie Chaplin est né dans ce quartier. Il y a passé son enfance. On peut même dire que son personnage de vagabond a été influencé par l'endroit et ses habitants. 

Le quartier possède encore aujourd'hui sa propre atmosphère. Il se développe à nouveau même si de nombreux habitants sont obligés de déménager et même de quitter la ville à cause de la hausse du prix du mètre carré. Londres est victime de son succès financier. Comme pour d'autres grandes métropoles, la façon dont la ville gère ses problèmes de logement constitue un marqueur essentiel de sa personnalité et de sa culture. 

Et donc, la façon dont les gens essaient de vivre ici, à Londres, a largement influencé l'écriture du scénario de Daphné.


Vous décrivez une ville “gentrifiée” qui vit à tout allure. Votre film nous fait penser à des oeuvres de Cédric Klapisch comme Chacun cherche son chat et Paris. Les avez-vous déjà vu ? Si oui, dans quelle mesure vous ont-ils inspiré ?

C'est un grand honneur d'être comparé à Cédric Klapisch même si je ne suis pas consciemment influencé par son travail. Je n'ai vu aucun des films que vous mentionnez mais je m'y emploierai. J'admire cependant beaucoup le travail de réalisatrices françaises contemporaines, et j'ai même regardé récemment des films de Claire Denis, Céline Sciamma, Rebecca Zlotowski, et quelques autres. J'en admire beaucoup d'autres et c'est un réel honneur que Daphné trouve sa place dans les cinémas français.

D'un point de vue personnel, le fonctionnement et les exigences d'une ville me fascinent. Mais aussi comment nous les surmontons, comment elles nous façonnent en retour et comment cela affecte la société. Daphné, notre personnage principal, est une femme de la classe moyenne âgée d'une trentaine d'années qui aime son quartier. Nous sommes arrivés à un stade tardif du capitalisme où nous nous sommes épuisés et où les pauvres sont de plus en plus nombreux. Londres ressemble à une ville où les travailleurs n'ont plus les moyens de vivre. 

Daphné fait partie de ces gens qui ont abandonnés leurs études à l'université. Elle a passé la dernière décennie à placer ses désirs avant toute chose. Le système qui a contribué à faire d'elle ce qu'elle est aujourd'hui se fracture. Même un certain niveau de privilèges ne pourra pas lui apporter une sécurité, du soutien.




Vous avez affirmé dans une précédente interview avoir d'abord écrit la biographie de Daphné. Ce travail est plutôt celui d'un romancier. A quel moment avez-vous pris la casquette de scénariste ?

Nico Mensinga, le scénariste du film, était impliqué à chaque étape de l'écriture. Nous avons simplement et heureusement eu des rôles complémentaires dans la façon dont notre travail a pris forme. Je me suis concentré sur la création des personnages pour leur donner le plus possible de profondeur et en discutant avec Nico, ça a nourri le scénario. Nous sommes très proches dans le travail. Nous discutons des thèmes, de la structure dans les moindres détails mais nous écrivons rarement dans la même pièce. Je suppose que c'est assez inhabituel mais je trouve ça agréable et rafraîchissant. Cette manière de faire a évolué assez naturellement et puisque nous aimons tous les deux les films basés sur un personnage nous avons pensé que ça valait le coup d'explorer cette possibilité. Nous avons travaillé en étroite collaboration avec nos producteurs Valentina Brazzini et Tristan Goligher pour développer et donner forme à la structure et aux thèmes du film.


Les dialogues du film sont empreints d'un fort réalisme. Avez-vous demandé aux acteurs de s'impliquer dans leur écriture ?

Nous ne leur avons pas demandé mais nous travaillons de très près avec eux sur la biographie de leurs personnages. Nous n'improvisons pas vraiment mais nous pouvons réécrire une ligne sur le tournage en cas de besoin. En ce qui concerne Emily Beecham, nous avons créé le rôle spécialement pour elle. Emily est une amie et nous avions précédemment collaboré sur un court-métrage. Nous avons simplement exploré son personnage en le rendant le plus dense possible. 

95% de ce travail est en sous-texte mais nous espérons qu'on le ressent dans le film. Nous avons essayé d'inventer un personnage de femme que vous pourriez rencontrer dans le sud de Londres ou même dans d'autres grandes villes. Je suis sûr qu'il existe d'autres comme elle à Paris ou à Copenhague.


Comment avez-vous découvert Emily Beecham? Pouvez-vous nous parler du casting ?

Nous nous sommes rencontrés il y a quelques années avec Emily grâce à mon agent. Il pensait que nous partagions un même sens de l'humour et que nous pourrions collaborer tous les deux. Je pense qu'Emily est une actrice formidable au point que lorsque nous avons fait un court-métrage ensemble, je n'ai pas eu l'impression de travailler. Nous n'avons donc pas fait passer un casting à Emily dans le sens traditionnel du terme. Nous avons plutôt créé un personnage pour elle. 

Les autres comédiens du film ont tous été recrutés de manière plus habituelle. Je connaissais personnellement ceux qui avaient déjà vu au cinéma ou au théâtre. J'espère que nous avons réussi à créer une bonne alchimie entre les personnages pour recréer à l'écran un monde authentique. Il faut souligner que nos directeurs de casting, Kahlen Crawford et Danny Jackson, ont été excellents. Leur contribution a été précieuse.


Emily Beecham vous rappelle Gena Rowlands, grande figure du cinéma américain indépendant connue pour son jeu réaliste. Cependant, nous lui trouvons plutôt une ressemblance avec Moira Shearer, plus connue pour ses rôles dans des adaptations de contes comme Les Chaussons Rouges. N'y voyez-vous pas là un paradoxe ?

Je pense que l'art du jeu est un métier mystérieux et Emily est une interprète pleine de vie. Elle explore des aspects surprenants et imprévisibles de son personnage. Un peu comme Daphné elle-même de temps en temps. Quand je dis qu'Emily me fait penser à Gena Rowlands, je fais référence à son physique, sa gestuelle, son regard, son incarnation complète, opaque et translucide selon les exigences de la scène et le moral du personnage. Je paraphrase ici Cassavetes quand il disait que s'il savait d'avance comment une scène allait se dérouler, ça ne valait pas la peine de la tourner. Il ne voulait pas savoir où la scène allait l'emmener et comment. C'est une profonde inspiration dans mon travail. 

Emily, comme la merveilleuse Gena Rowlands, est préparée à travailler de cette façon. Quand elle jouait, je ne suis pas sûr si l'un d'entre nous savait où on allait ni comment. Ken Loach parle de ne pas diriger les acteurs mais plutôt de créer une chaîne pour mieux avancer. C'est une merveilleuse comparaison. En ce qui concerne Moira Shearer, je peux comprendre qu'on puisse lui trouver une ressemblance physique avec Emily dans le rôle de Daphné. Et si c'est un paradoxe, c'en est un avec dont je m'accommoderai avec grand plaisir.




V
ous avez vécu dans l'appartement de Daphné pendant le tournage. Comment cela a-t-il influencé la mise en scène du film ?

Mes proches amis vivent vraiment dans l'appartement que vous voyez dans Daphné. J'ai donc spécialement inventé une histoire pour un petit appartement. L'immeuble est un ancien pub. J'ai loué l'appartement et je m'y suis installé pour aider à créer, m'immerger dans le monde de Daphné et son quartier. C'était une expérience singulière de vivre à l'endroit même où vous tournez. Heureusement, je pouvais aller à l'étage pour diner et dormir dans une chambre à part quand j'avais besoin d'air. En fait, vivre avec mes amis et leurs enfants  m'a permis de ne pas devenir fou. Emily a aussi passé quelques nuits sur place si je me souviens bien. Je suis resté vivre là-bas pendant le montage pour des raisons financières et parce que c'était une vraie deuxième maison dans un endroit dont j'ai aimé l'ambiance.


Quelles ont été vos influences pour la photographie du film ? Comment les avez-vous intégré dans votre travail avec votre chef opérateur ?

Le travail du grand Gordon Willis, le “Prince des Ténèbres”, est la référence visuelle principale pour Daphné. Nous avons aussi passé pas mal de temps à regarder des photos du grand photographe américain Saul Leiter, dont les cadrages et les compositions ont aussi influencé Todd Haynes pour Carol.


Vous avez beaucoup recours au grand angle. Cette focale a tendance à enfermer les personnages dans le cadre de l'image. Pourtant Daphné semble passer au travers. Comment l'expliquez-vous ?

Nous avons avant tout utilisé un objectif 40mm pour établir notre style de tournage. Le 75mm était réservé aux gros plans. Nous avons pu utiliser d'autres focales à quelques occasions selon le décor. Le langage visuel du film essaie d'inclure Daphné dans son environnement mais tout en séparant bien les deux. Quand la caméra essaie de s'approcher d'elle dans la première scène avec le psy, Daphné se lève brutalement et brise donc ce mouvement. Plus tard, lors de la deuxième séance, elle laisse la caméra venir à elle et s'en va doucement. Je pense que Daphné, comme d'autres femmes, a un problème avec le fait d'être le centre de l'attention.


Le film nous montre des personnages interagir sans véritable dialogue dans une ville ultra-connectée. Est-ce la seule raison de la solitude de Daphné ?

Je pense que que nous concevons nous-mêmes nos communautés et nos relations. Dans les villes, il y a beaucoup de micro-communautés auxquelles nous participons tacitement ou pas. L'un des problèmes d'enfance de Daphné, c'est qu'elle a du mal à interagir avec les groupes. Elle est trop égocentrique pour écouter les autres. Cependant c'est pour ça qu'elle sait ce qu'elle doit essayer de faire pour trouver un sens à sa vie. La thérapie de groupe lui donnerait probablement des sueurs froides.


Daphné ne peut faire face à la réalité  que grâce à l'alcool, entre autres choses. Žižek y verrait un fétiche pour la supporter. Votre personnage principal lit et cite beaucoup ce philosophe. Quel place occupe-t-il dans sa psyché ?

Daphné a étudié la philosophie et la littérature à l'université il y a de cela dix ans. Elle a décroché en deuxième année. Les sujets ne lui semblaient pas pertinents par rapport à la vie contemporaine. Daphné paye encore les emprunts pour ses études . Elle cite Žižek parce qu'il était très à la mode à l'époque et qu'elle possède quelques uns de ses livres. Ce philosophe est dans son esprit un grand provocateur et elle apprécie cette prise de position dans sa propre vie.

Daphné le lit encore quand elle a besoin d'une stimulation intellectuelle mais elle ne lit pas pour autant beaucoup de philosophie ou même de fictions ces derniers temps. Elle a encore un petit faible pour Kurt Vonnegut et Tchekov de temps en temps.


Pensez-vous que l'impossibilité de s'engager est spécifique à la génération de Daphné? En d'autres termes, en quelle mesure Daphné participe-t-elle au cynisme ambiant ?

Je me demande qui de cette génération ou de la précédente se verra reprocher les conséquences dévastatrices dans l'ultime chapitre féroce de l'histoire du Capitalisme.


Daphné appartient à une génération qui considère le temps comme un bien trop précieux pour être gaspillé. Pourquoi avez-vous alors choisi le braquage dans l'épicerie pour initier sa prise de conscience ?

D'un point de vue dramatique, nous cherchions un incident dont le personnage avait besoin, mais auquel il ne voulait pas se confronter pour le mettre face à des questions concernant sa vie et sa propre mortalité. Le braquage de l'épicerie par un drogué est malheureusement le genre d'histoire dont on entend trop souvent parler et qu'on s'empresse d'oublier. Engager Daphné à sauver la vie d'un homme, puis l'oublier, c'était l'occasion de trouver des points de tension et des contradictions intéressantes à explorer par rapport à son expérience, à la façon dont elle est reliée à elle-même et aux autres personnes de sa communauté.


Comment imaginez-vous Daphné et ses contemporains dans quelques années ?

Nous sommes en train d'explorer ce scénario en ce moment même et nous espérons  en tirer quelque chose très bientôt. Mais  il est encore trop tôt pour pouvoir en parler. 


Propos recueillis par Boris Szames
Crédits photos : Iztok Dimc / www.liffe.si