15 décembre 2018
Interviews

Interview de Fred Cavayé et Stéphane De Groodt



Comme les protagonistes du "Jeu", les journalistes du Quotidien du Cinéma, le réalisateur Fred Cavayé et le comédien Stéphane De Groodt se sont réunis autour d'une table. Les micros et smartphones étaient posés pour discuter des secrets de cette comédie noire, lors de l'avant-première lilloise.



Quotidien du cinéma : Parlons de l'expérience collective de la salle. Le film touche des sujets qui peuvent parler à tout le monde. On pourrait se sentir aussi pris dans ce « jeu ».

Stéphane De Groodt : C'est une mécanique implacable, un schéma universel !

Fred Cavayé : C'est marrant que vous disiez ça, parce qu'il y a un truc quand on fait les conférences de presse. Souvent, quelqu'un dit que le personnage principal est Stéphane. Et une personne à côté va répondre que c'est Grégory Gadebois. Ça veut dire que chaque spectateur a son propre point de vue, c'est un film interactif. Je crois que le film est très impliquant et d'ailleurs ce qui résume bien le tout c'est qu'avant on me parlait lors des rencontres avec le public du film et, là, on ne parle pas du film, mais d'eux et de leur rapport au portable. De tous mes films, je pense que c'est finalement celui qui implique le plus le spectateur.

Stéphane De Groodt : Tout le monde se dit : « Qu'est-ce que je ferais ? », « Quelle serait mon attitude par rapport à mon mari ou ma femme ? », « Quelle est mon attitude, ou quelle serait mon attitude vis-à-vis de mon ami ? », « Quel est mon rapport à la bouffe, au vin ? ». Il y a plein de choses qui nous renvoient à nous-mêmes.



Vous disiez que cette fin relevait la noirceur mais, quelque part, elle se relève douce-aigre. Elle se résout au postulat « Ok, pas d'honnêteté ». On reste dans l'apparence, les faux-semblants en raison de ce que nous impose la société. On est trop enfermé dans les mensonges.

Stéphane De Groodt : Puisque ces mensonges-là sont énormes et font partie du social. Mais on a tous des choses à garder en nous. Ce n'est pas pour autant que nous sommes des menteurs éhontés. Il y a des choses qu'on ne dit pas forcément.


Bien sûr mais, là, c'est quelque chose de différent. Ce n'est pas dans n'importe quel cadre ou quelqu'un que l'on connaît peu. Ce sont des amis, des gens qui sont intimes. C'est votre femme, votre ami d'enfance, ce n'est pas le même rapport.

Stéphane De Groodt : Oui mais quand, par exemple, Suzanne dit : « je ne vais pas vous mettre le haut-parleur avec Steve Jobs », c'est parce que ça va gonfler tout le monde donc elle veut pas, elle a envie de le retenir et en même temps, c'est pas très intéressant. Ce que je veux dire est qu'il n'est pas toujours très intéressant de dévoiler les choses qui nous concernent.

Fred Cavayé : Je suis d'accord avec vous, cette fin est plus noire que si on s'arrête au moment où tout le monde part dans le couloir et d'ailleurs je m'amuse de ça parce que je connais bien le film. En salles, la première réaction de certaines personnes est de me dire : « pourquoi vous avez voulu faire un happy-end ? » et je leur dis que non, c'est l'inverse et en leur parlant, ils me disent : « Ah mais ouais ! ». C'est ça qui m'intéresse dans le système, surtout celui particulièrement cinématographique. C'est à dire que d'un seul coup, on se dit : « Oh merde, il ne pas nous édulcorer le truc pour qu'en fin de compte, il ne s'est rien passé parce qu'il a peur que ce soit trop dark » et c'est l'inverse.

Stéphane De Groodt : C'est une question de point de vue. Parce que tu pourrais dire que c'est un happy-end. Puisqu'il vaut mieux mentir pour que les choses se déroulent comme d'habitude.


De cette façon-là, on a l'impression que le film s'est pas vraiment positionné comme vous le dites. C'était donc bien une volonté ?

Fred Cavayé : Si vous voulez, ce qui m'intéressait moi là, c'est toujours compliqué de dire ça car c'est un peu facile, mais c'est que ça pose plein de questions et que ça soit immersif, presque interactif et qu'il y ait une réponse par spectateur. C'est à dire que, même s'ils n'ont pas joué, chaque spectateur voit quelque chose de différent.



Le processus d'écriture d'une comédie est-il le même d'un film d'action ?

Fred Cavayé : Oui, j'ai essayé de renforcer ça parce que je viens de là. Dans l'adaptation, de jouer les fausses pistes. Par exemple, avec ce que Stéphane regarde au début du film. Dans le genre du thriller, on se dirait : « tiens, ça va être lui le coupable ». Et j'ai amené à l'original, qui est formidable, mon goût donc une comédie à suspens.


Comment vous-est venu ce projet ? Est-ce que vous avez vu le film original ou quelqu'un vous en a parlé ?

Fred Cavayé : J'ai fait des thrillers, puis j'ai fait "Radin" très vite. On m'a souvent dit « Mais c'est bizarre, pourquoi t'as changé ? ». Moi, je fais des films que par envie. Un producteur me fait lire le scénario de "Radin". Je pars un mois en Bretagne, j'écris pendant un mois, je rentre à Paris. « Bah écoute, ce n'est pas mal, proposons à Dany Boon », je le vois deux jours après et il me dit « Je peux tourner mais dans deux mois ». Et donc je me retrouve à faire ce film où beaucoup de gens me parlent de « plan de carrière ». Alors que c'est le film qui est à l'inverse de ça parce que je n'ai pas eu le temps de réfléchir même si c'était bien. Peut-être que si j'avais pensé en plan de carrière plein de trucs par rapport à d'où je venais, faire une comédie aussi éloignée, je l'aurais peut-être pas fait. Donc c'est une connerie, c'est comme en amour, faut pas trop réfléchir.

Et donc, ensuite, je me suis dit que j'allais faire du théâtre, je voulais rechanger de direction et aller vers un travail avec les comédiens. Mon agent m'a dit « Ecoute, il y a un film italien, faudrait que tu le vois » et, en fin de compte, il me connaît bien et elle a vu qu'il y a tous les axes qui m'intéressent et en plus que c'était le film en prise direct avec les comédiens et où je me suis plus régalé au théâtre. Le challenge de rendre cinématographique un concept qui ne l'est surtout pas, voilà qui est passionnant.


Le choix des acteurs s'est fait avant que vous écriviez ?

Fred Cavayé : Non, après.


Comment ça s'est fait parce que le casting est excellent. Bérénice Béjo, Suzanne Clément, qu'on ne voit pas beaucoup dans le cinéma français ?

Stéphane De Groodt : Pas assez.

Fred Cavayé : Qu'on remarque plus maintenant. C'est une immense comédienne, j'espère que mes camarades vont le voir avec ce film.

Stéphane De Groodt : Mais, grâce à ce film, par exemple, j'en refais un derrière avec Jean-Paul Salomé et je fais l'amoureux d'Isabelle Huppert. Salomé est venu voir le film, en avant-première, alors qu'il avait un acteur en tête et trois jours plus tard, il m'a envoyé le scénario.

Fred Cavayé : Forcément c'est mon film, donc je l'adore, mais je suis tellement fier de leur travail et de comment on l'a fait. Une plénitude de travail et un plaisir. Le film est pas encore sorti et d'autres metteurs-en-scènes voient le travail de Stéphane et vont changer de comédiens, c'est formidable car ça veut dire qu'on a bien travaillé. Faut pas se louper dans le casting !


Vous avez dit tout à l'heure que vous écrivez en Bretagne, est-ce la façon dont vous procédez toujours ? 

Stéphane De Groodt : Ça, c'est un peu le problème... 

(rires)

Fred Cavayé : J'écris en Bretagne mais, quand j'analyse le truc, je me rends compte que j'écris plus dans le train. Et il y a un truc qui n'a rien à voir mais dont on peut parler, j'écris très bien dans le train parce qu'il y a...

Stéphane De Groodt : Le mouvement !

Fred Cavayé : Oui ! Le mouvement ! Ce n'est pas statique et je suis deux fois plus productif dans le train que dans mon bureau. J'écris autant dans le train qu'en Bretagne ou à Paris. Après je dis ça, c'est pareil pour Stéphane. A un moment, j'avais une vision un peu romantique avant d'être scénariste, qu'on écrivait et puis d'un seul coup L'INSPIRATION, ça n'existe pas. Tu te poses n'importe où, tu écris et tu es n'importe où. C'est magnifique l'écriture, c'est même un diesel. Si vous n'avez pas écrit depuis une semaine, on sent comme si le style avait du mal à avancer. 

Stéphane De Groodt : C'est Sylvain Tesson qui dit qu'il ne faut pas être inspirer pour écrire mais qu'il faut écrire pour trouver l'inspiration.



Le fait de jouer dans ces films-là, et votre expérience au théâtre, vous ont donnés envie d'écrire un long-métrage ?

Stéphane De Groodt : Moi, j'écris deux courts. J'ai commencé à écrire le mien et au moment où j'ai commencé à écrire, un projet s'est mis en place. C'est-à-dire que j'ai joué au théâtre avec Bérénice Bejo dans « Tout ce que vous voulez », une pièce qu'on a joué à Paris puis en tournée. On va la faire très courte, normalement, c'était les deux auteurs qui devaient réaliser le film de la pièce comme pour "Le Prénom" avec le même producteur. Au bout du compte, c'est moi qui ai repris le projet. Je suis donc en train d'écrire l'adaptation de la pièce.


Le film peut faire rappeler l'un des pitchs d'épisodes de la série "Black Mirror". Y avez-vous pensé ?

Fred Cavayé : J'y ai pensé après. J'avais pas vu "Black Mirror" avant de faire le film et effectivement, vu que ça parle des technologies. Il y a cet épisode qui a été récompensé où toute la vie est réglementée par les likes avec Bryce Dallas Howard. Quand je monte le film, avec le twist, je pense qu'il y a eu une influence "Black Mirror". Un mélange entre "Black Mirror" et "La Quatrième Dimension" sans passer par le fantastique. Dans la construction, ce que j'adore faire, c'est mettre la résolution dans le premier plan. Ce qu'il se raconte à la radio, ça annonce ce qu'il va se passer à la fin. En tant que spectateur, j'adore quand l'identité du meurtrier est dite dès le début, mais je ne la vois pas...


Il y a la même thématique de la double-identité entre "Le Jeu" et vos autres films. Dans "A Bout Portant", le personnage de Gérard Lanvin censé incarner l'ordre, mais qui est ripou au final...

Fred Cavayé : Bien sûr ! On me dit souvent en salles, lors des avant-premières avec les spectateurs, « Vous allez refaire un jour des thrillers ? ». Je pense vraiment, en tout cas, que je viens d'en faire un. Je n'en parle pas trop car c'est une comédie et ça rit énormément, mais c'est une comédie à suspens ! 

Stéphane De Groodt : On en parlait dans la voiture, il utilise des techniques de tournage et de prises de vue du thriller pour le mettre au service de la comédie. Quelques plans pourraient venir d'un thriller. Quand on voit Suzanne Clément pour courir vers son téléphone, il la filme comme s'il était poursuivie par un mec voulant l'égorger. Pas mal de codes du thriller y sont empruntés !


Propos recueillis par Victor Van De Kadsye et Auxence Magerand.
Crédits photos : Mars Films

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