21 novembre 2018
Interviews

Interview de Stephan Streker



Stephan Streker.


Il y a toujours quelque chose d'intimidant dans le fait de rencontrer le réalisateur qui se cache derrière le film qui vous a fait sortir de la salle en claudiquant. L'appréhension de voir se dresser devant soit une montagne de l'acabit de la réussite écrasante que vous lui attribuez disparaît cependant dès les premiers mots échangés avec Stephan Streker, le réalisateur de "Noces", gifle cinématographique de ce début d'année que vous êtes invités à recevoir en salles depuis le mercredi 22 février dernier. Non pas que le réalisateur affiche la mine de l'artiste impénétrable qui vous laissera seul avec vos ressentis pour cultiver le fantasme d'une œuvre en forme de forteresse imprenable. Bien au contraire : ce qui frappe chez lui, c'est sa facilité immédiate à désacraliser sa fonction à l'aune de l'importance qu'il accorde à vos réactions.


 

D'une certaine façon, Stephan Streker ne cesse pas d'être un passeur. Comme si, après avoir tenu le rôle d'intermédiaire entre ses lecteurs et les films des autres durant ses années de journaliste cinéma, il poursuivait désormais cette vocation entre les spectateurs et les émotions des personnages dont il raconte l'histoire. Car Noces est assurément le film d'un réalisateur qui n'estime son travail achevé qu'à l'aune de sa rencontre avec le public. C'est peut-être le secret du plébiscite recueilli par "Noces" jusqu'à présent, alors même que le film refuse cette facilité qui pèse souvent sur les sujets dits « de société » de considérer ses personnages comme des bêtes de laboratoires. Comme si imposer l'autre comme un étranger au spectateur constituait une caution à la neutralité, précaution d'usage pour ne pas être taxé de parti-pris sur un thème aussi délicat que le mariage forcé.



On le comprend : ce qui anime "Noces", c'est bien le signe d'une foi absolue dans la capacité du 7ème Art à inciter l'individu-spectateur à désacraliser ses croyances pour se mettre à la place de l'autre. Vivre de l'intérieur ce qu'on regardait auparavant de l'extérieur, confronter les convictions à l'empathie et impliquer personnellement le regardant. Soit l'inverse des réalisateurs faisant semblant de bousculer le public pour mieux le flatter dans ses certitudes. Et de fait, le thème du mariage forcé n'intéresse pas en lui-même le réalisateur, dont le regard est absorbé par l'héroïne et ceux qui habitent son univers.



Définitivement, le cinéma est une question de point de vue chez Stephan Streker. Non pas le sien en tant que tel, mais celui du personnage à travers les yeux duquel il choisit de raconter son récit. En l'occurrence l'inoubliable Zahira, jeune belgo-pakistanaise qui se voit imposer par sa famille un mariage forcé à l'aube de son entrée dans l'âge adulte. Pour ce faire, le réalisateur s'est imposé dès l'écriture une charte rigoureuse, ne laissant aucunes transgressions écorner la cohérence de ses partis-pris.



Une table de loi qui s'est naturellement prolongée en termes esthétiques, Streker élaborant avec son chef opérateur Grimm Vanderkerckhove les préceptes susceptibles de traduire sa note d'intention dans le cadre d'une mise en scène qui ne pouvait être autre que purement sensitive, afin de ne laisser au public d'autres issues que d'entrer « en contact » avec le personnage. Et pour cause, il est difficile de ne pas remarquer l'élégance et la beauté de la cinématographie de "Noces", à mille lieux du prêt-à-filmer documentarisant à l'œuvre sur des histoires estampillées « inspirées de faits-divers ». Pas question pour Streker d'inhiber ses envies de cinéma à l'aune de la dimension potentiellement sensible du sujet, ou de s'interdire de prendre de la hauteur en se laissant écraser par le poids sociétal du contexte.



Or, c'est précisément cette approche totalement assumée par le réalisateur qui permet à "Noces" de s'émanciper de la grille de lecture de son époque pour faire vibrer les cordes de sa dramaturgie dans une résonance intemporelle. La tragédie grecque convoquée par Streker ne fait pas ici partie de ces concepts vidés de leurs sens à force de servir d'éléments de communication. C'est une force motrice qui se répercute dans tous les compartiments de sa conception. Y compris vis-à-vis du casting, l'incroyable révélation Lina El Arabi réunissant dans le rôle de Zahira les critères qui ont rendu la phase de sélection quelque peu compliquée.



De fait, toute la force de "Noces" est de ne pas se contenter de jouer sur la note mélodramatique inhérente à ces personnages prisonniers d'un destin inextricable. Le film va en effet chercher dans la tragédie l'empreinte mythologique permettant à ces histoires d'interagir avec les individus à travers les siècles. 



Aller chercher ailleurs que dans son époque les réponses aux questions soulevées par son sujet pour dire quelque chose de pertinent sur aujourd'hui n'est pas la moindre des réussites de "Noces". Comme si, convoquer la puissance d'évocation du mythe constituait en creux une déclaration d'humilité du réalisateur face à son héroïne et l'héritage antédiluvien dans lequel elle s'inscrit. On prend les paris : le destin de Zahira est appelé à résonner dans les affects des spectateurs à travers les âges, à l'instar de toutes ces grandes héroïnes auxquelles elle renvoie.