16 décembre 2018
Interviews

L’interview de Sophie Marceau

Interview de Sophie Marceau

Réalisatrice & interprète d'Hélène


Après dix ans de silence en tant que réalisatrice, vous revoici derrière la caméra. Pourquoi avoir attendu si longtemps ? 

Je suis du genre à m'octroyer de longues périodes de vide, mettre mon imaginaire à contribution en quelque sorte, pour me sortir du « rien faire » qui me rend dingue. Je brasse tout le temps des tas de projets, mais pour que je les mette sur pied il me faut un déclic. Pour Mme Mills, ce déclic s'est produit à une soirée. J'ai entendu un acteur dire qu'il aimerait jouer un rôle de femme. Comme je raffole de tout ce qui touche au déguisement, à la métamorphose et au changement d'identité, ça a tout de suite fait tilt. Dans la seconde même, j'ai eu envie d'écrire un film romanesque qui vous embarque, comme ça, à toute allure, comme un toboggan. Une comédie, bien sûr, parce que c'est idéal pour les histoires rocambolesques, que ça permet d'échapper aux pesanteurs de notre époque, et puis aussi parce que j'adore ça. 

Pour l'humeur ? Pour le tempo que cela implique ? 

Les deux. J'aime aussi les histoires qui font rire et je suis une obsédée du rythme. Les metteurs en scène avec qui j'ai travaillé m'ont appris que, lorsqu'on embraye sur une cadence, sous peine de perdre l'attention du spectateur, il ne faut pas mollir. Quand on est sur scène, et surtout si on y est seul, on sent tout de suite ces moments où le public est prêt à vous échapper. Il faut immédiatement se débrouiller pour le « rattraper ». Parce qu'après, si on laisse filer, quoi qu'on fasse ou dise, on est mort !  Au cinéma, comme en musique, il y a une variété infinie de rythmes. L'important c'est de trouver le meilleur pour l'histoire qu'on va raconter. Et de le tenir. Sinon, c'est fichu, surtout dans une comédie. Travailler là-dessus m'a passionnée. 

Votre premier film, Parlez-moi d'amour, était une chronique dramatique autobiographique, et le second, La disparue de Deauville, un polar hitchcockien… La comédie est un genre que vous n'aviez pas encore abordé… 

On change, on évolue. J'ai bientôt quarante années de carrière derrière moi. J'ai « vécu » beaucoup de choses, parfois assez sérieuses, à travers mes rôles. Aujourd'hui, peut-être parce que j'ai l'impression d'être devenue plus légitime dans ce métier, je suis moins « tendue ». Et après des années de vie un peu éprouvante j'ai eu besoin de me sentir plus légère aussi, plus libre, de m'amuser. D'où cette envie de me lancer dans une comédie. Je n'en avais encore jamais écrit mais j'en ai beaucoup joué, et beaucoup vu aussi. Je vois beaucoup de films, sans hiérarchisation de genre ou d'époque. 


Vous avez écrit votre scénario en partant d‘une image : celle d'un homme qui se déguise en femme. Comme il donne son titre à votre film, on s'attend à ce qu'il en soit le pivot. Or, paradoxalement, au bout du compte, si cet homme en est le personnage clé, on a l'impression qu'en fait, Mme Mills n'a été qu'un prétexte pour faire le portrait d'une femme. Une femme, qui, en l'occurrence, semble avoir beaucoup de points communs avec vous… 

Etant assez pudique, et pour me protéger, aussi, des inconvénients de la notoriété, je m'exprime très rarement en public. Sauf s'il s'agit de parler de mon travail dans un film ou parfois d'une cause qui me tient à coeur. Mais cela ne m'empêche pas d'avoir envie de partager des expériences et des émotions d'être humain comme tout le monde. Parce qu'il permet toutes les transpositions, un film est le meilleur vecteur pour le faire.  Ce n'était pas prévu au départ, mais au fil de l'écriture, puisque c'est par elle que l'action avance, Hélène est insensiblement devenue le « moteur » du scénario. 

Lorsqu'on écrit, on met souvent, inconsciemment ou non, beaucoup de soi. Ce n'est sans doute pas un hasard si Hélène se retrouve être une femme qui, par certains côtés, me ressemble. Mais ce que j'assume le plus de partager avec elle, c'est cette propension irrépressible de vivre par procuration, on a toutes les deux besoin de romanesque, elle parce que sa vie est répétitive et solitaire, moi, parce que c'est mon métier (plus sympa déjà !). J'adore me propulser dans l'imaginaire des héroïnes que j'incarne, qu'elles s'appellent Fanfan, Anna Karénine ou la Vic de La Boum ou encore la Chiara d'Anthony Zimmer et comme beaucoup de femmes aujourd'hui je m'interroge sur la vraie relation à l'autre, pas comme on nous l'a imposé c'est à dire sans explications, mais comme on le ressent véritablement. Hélène, qui volontairement ou pas, mène une existence plutôt solitaire, se fantasme en héroïnes des romans qu'elle publie, jusqu'au jour où le fantasme devient réalité, bien sûr ! D'où, d'ailleurs, cette idée de parsemer le film de petites séquences « oniriques » où, elle joue des personnages. Il y a la séquence russe, la séquence arabe, la séquence chinoise... et, pour terminer, la séquence où elle se déguise en homme. Un Charlot d'opérette, qui perd un peu sa moustache, et qui est là pour rappeler au spectateur que cette comédie, bâtie sur une imposture et des tromperies en tous genres, n'a eu d'autre but que celui de distraire. 

Puisque vous n'aviez pas, au départ, écrit pour Pierre Richard, qu'est-ce qui vous a fait penser à lui pour « être » Mme Mills ? 

J'étais en phase « peaufinage de scénario » et n'avais encore mis aucun visage sur Mme Mills. Un soir, à la télé, je vois un reportage sur Pierre qui avait loué l‘Olympia pour fêter ses quatre-vingt ans. Il avait invité tous ses potes pour leur raconter sa carrière, les personnages qui l'avaient marqué, les textes qui l'accompagnent partout… En regardant ce reportage, qui ne durait pourtant que deux minutes, on sentait sa passion, folle, pour son métier. J'ai compris qu'en fait, c'était pour lui, que j'avais écrit « ma » Mme Mills, pour lui et personne d'autre. Il avait tout de Mme Mills, sa finesse, son intelligence, sa filouterie, son côté burlesque, sa malice, son regard, sa dégaine, et même, sa morphologie. J'ai terminé mon scénario, j'ai fignolé Mme Mills, et j'ai contacté Pierre. Il n'avait jamais joué de personnage féminin. Mais il l'a rendu si crédible qu'aujourd'hui, il est indissociable du rôle. 


Il y a quelque chose de très ludique et de très enfantin dans votre film. Le scénario est très espiègle, très potache… 

Malgré la réalité de mon état civil, dans ma tête j'ai toujours douze ans. Quand j'étais petite fille, le rêve était mon terrain de jeu favori. Il est resté. Ma boite de production s'appelle Juvénile ! 

Mme Mills, une voisine si parfaite va sans doute surprendre. Venant de votre part, on s'attendait à une comédie romantique. Vous nous embarquez dans une comédie romanesque… 

J'aime le romanesque, ça nous rappelle à tous que l'ordinaire peut devenir extraordinaire. Le romanesque c'est le rêve qui devient réalité le temps d'un instant. On s'identifie sans cesse aux images, aux nouveaux héros des réseaux sociaux, et l'on devient soi-même un peu héros quand on sort tout juste d'un film. Le film met en scène la patronne d'une maison d'éditions de romans à l'eau de rose, voilà un personnage et un décor idéaux pour laisser le fantasme s'exprimer. Et le fantasme est libre de tout engagement et de toute logique. On a plus que besoin aujourd'hui de ces espaces libres où l'on peut se projeter sans crainte. On nous explique que le monde va mal, je voulais une note optimiste qui dit que tout est possible, le pire (c'est déjà fait) et surtout le meilleur (ce qu'il nous reste à faire). J'assume complètement l'idéaliste que je suis et l'esprit très crédule de mon personnage d'Hélène dans Mme Mills. Je pense que le film va surprendre il n'est pas là où on l'attend, mais j'aime ce jeu de miroir qui brouillent les limites entre la fiction et la réalité. Un peu comme ma vie quoi ! 

Source : Dossier de presse - UGC Distribution
Photos : LES FILMS DU CAP