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 "Ma Part du Gâteau". Un film de Cédric Klapisch avec Karin Viard, Gilles Lellouche, Audrey Lamy, Jean-Pierre Martins, Zinedine Soualem, Raphaële Godin, Fred Ulysse, Kevin Bishop, Marine Vacth, Flavie Bataille. Sortie le 16 mars 2011. Crédits photographiques : Studio Canal.
INTERVIEW DE KARIN VIARD POUR  Votre première rencontre avec Cédric Klapisch remonte à loin… Oui, c’était sur son premier film, RIENS DU TOUT. J’ai passé le casting et il m’a dit : «Ça ne va pas pour le rôle, mais je voudrais que tu sois dans le film, je vais t’en écrire un autre !» J’ai joué une vendeuse du grand magasin. Ça a tout de suite marché entre nous. On a développé des relations d’amitié, tout en faisant des films chacun de son côté. C’est quelqu’un qui adore les acteurs. Mais un bon acteur ne lui suffit pas. Il lui faut aussi une «bonne personne». Je veux dire la bonne personne pour lui, qui lui convienne en tant qu’être humain. En ce sens, il est très moral. Il a peut-être ses névroses et ses failles, mais il est guidé par cette forme d’intégrité. Il a beau être d’une grande gentillesse, il peut devenir très violent face à quelqu’un dont il réprouve moralement le comportement. C’est rédhibitoire ! Le danger, dans ce genre de relation, n’est-il pas que l’affectif se mêle trop au professionnel ? L’affectif, je m’en méfie comme de la peste, parce que ça m’étouffe très vite. Je me sens tout de suite envahie par les affects des autres, et même avec la maturité, ça reste vrai. Certains réalisateurs sont très en demande de cela. Cédric, pas du tout ! Je ne me suis jamais sentie comme ça avec lui. C’est un être libre, indépendant. Ce qui est bien, c’est que s’il a quelque chose à me dire, il suffit qu’on se regarde : pas besoin de se parler, on s’est compris. Ça s’appelle de la complicité. Ce n’est pas un affect embarrassant ! Comment s’est effectuée votre collaboration sur MA PART DU GÂTEAU ? On s’était retrouvés sur PARIS, qui était pour moi une petite partition, et on s’était énormément amusés. Donc on s’est dit : ce serait bien de refaire un film ensemble. Il a d’abord écrit un projet qui ne s’est pas fait. Il y avait travaillé longtemps. Suite à cette déception, il a décidé de développer très vite un projet plus léger, avec des gens qu’il aimait bien. Quand il me l’a proposé, il n’y avait que quelques jalons, c’était loin d’être écrit, et j’ai dit oui, mille fois oui, tout de suite ! En quoi consistaient ces premières idées ? Un personnage, un ton, une envie de revenir à ses premières amours et de faire un film social, politique. Après PARIS, qui était un film très éclaté, avec une multitude de personnages, il avait aussi envie, je crois, de quelque chose de plus intimiste, de moins lourd. Finalement, avec sa façon de tourner, ça n’a pas été si léger ! J’ai un peu suivi l’écriture, sans intervenir. Ça me permet de comprendre où le metteur en scène veut aller. Par exemple, la fin a mis très longtemps à s’écrire, et pourtant il en avait l’intuition depuis le début. Même au tournage, elle a été compliquée à élaborer. Et j’adore cette fin ! Elle est forte, émouvante, lyrique malgré sa cruauté. Vous êtes allée à Dunkerque, rencontrer des gens proches de votre personnage… Oui, je crois que c’est surtout Cédric que ça rassurait. Moi, je connais ce milieu ! Je viens de là. Je suis normande, c’est moins au Nord, mais on y trouve ce même tempérament battant des classes modestes, sacrifiées par notre société. Pas question de s’apitoyer sur son sort. Avec le fantastique élan de solidarité des gens qui sont dans la mouise ! Le mélange de tons, entre la comédie et la gravité, était-il facile à jouer ? Ce que j’aime avec Cédric, c’est qu’il y a toujours plusieurs niveaux de lecture. Donc plusieurs niveaux d’interprétation pour nous. Les mêmes scènes peuvent se jouer avec un spectre assez large, du drame à la franche comédie. Son talent de directeur d’acteur consiste à mélanger les deux, à l’intérieur d’une scène. En jouant, on peut s’amuser à aller plus loin d’un côté, ou plus loin de l’autre. C’est ce qui donne ce sentiment, pour le spectateur, de ne pas savoir où on va, d’être surpris en permanence. Vous laisse-t-il faire des propositions ? Le scénario était très écrit, mais on pouvait se permettre des improvisations, avec les enfants, par exemple : toujours dans un cadre bien déterminé, je faisais un peu la meneuse de revue, en les laissant faire, en les orientant… C’est vraiment Cédric, le chef d’orchestre, mais ça se fabrique ensemble, dans la complicité. Le personnage de France est plus souple, plus fluctuant que celui de Steve. C’est dicté par l’histoire : elle est à un carrefour de sa vie, tout lui est fermé, elle n’a droit à rien… et en même temps, tout est ouvert ! À un moment, elle dit : «J’ai appris à ne plus trop faire de plans». Elle ne sait pas où va la mener la vie, elle se laisse porter. D’après Cédric Klapisch, votre personnage de boulangère dans PARIS a influencé celui de Steve dans MA PART DU GÂTEAU. Sur le tournage de PARIS, il m’avait dit quelque chose qui m’aide encore beaucoup aujourd’hui, pour d’autres films : «Il faut assumer la caricature». De la caricature peut naître une chose très réelle et très sincère, on ne doit pas en avoir peur. Il faut juste avoir un film qui permette de le faire bien. Dans MA PART DU GÂTEAU , Gilles assume très bien cela. Ça aurait été un tort de vouloir le «sauver» à tout prix, parce que l’histoire se charge de le sauver quand même un peu, c’est suffisant. Votre personnage dans ce film, en revanche, provoque une grande empathie… Et en même temps, il y a plein de moments où on se dit qu’elle ne fait ,pas ce qu’elle devrait ! Où elle se trompe, où elle va droit dans le mur. Elle fait partie de ces personnages qui sont aussi dans la merde à cause d’eux-mêmes, parce qu’ils ne font pas les bons choix. J’adore ce genre de rôle, cette espèce de Robin des Bois des temps modernes, ou de don Quichotte qui va se battre contre des moulins, armé d’une poêle et d’un écumoire ! J’avais la volonté d’en faire une héroïne. Une héroïne qui nettoie les chiottes, mais une héroïne quand même ! En voyant ce film, on sent aussi votre plaisir de jouer à nouveau le personnage principal d’une vraie comédie. Il est très difficile d’écrire un très bon scénario de comédie, avec des personnages qui ne soient pas cousus de fil blanc. Et c’est vrai, quand on me propose cette partition, je la dévore ! J’ai beaucoup d’énergie, et souvent, je suis obligée de la mettre en sourdine. Donc quand j’ai cette occasion de rentrer dedans, même physiquement, c’est un immense plaisir ! Mais ces rôles-là sont très rares. Vous dites qu’il est difficile d’écrire une bonne comédie. Est-ce que c’est difficile à jouer ? Non, ce qui est difficile à jouer, c’est quand c’est mal écrit ! Quand on a l’impression qu’il faut qu’on rattrape les choses, qu’on doit créer une vie là où il n’y en a pas, quand on est forcé d’inventer quelque chose qui n’existe pas dans le scénario… Vous savez, des comédies comme LA NOUVELE EVE ou MA PART DU GÂTEAU sont bien écrites et très réussies, mais sur le papier, elles sont fragiles, aussi. Elles tiennent sur des petites choses subtiles, un équilibre ténu… Ce n’est pas de la grosse cavalerie ! Comment définiriez-vous Cédric Klapisch directeur d’acteurs ? Très attentif, dupe de rien, et sachant parler aux acteurs. Déjà, il les aime. Il ne s’en méfie pas, n’en a pas peur. Il part d’eux, il est curieux, intéressé… et très exigeant. Il met la barre haut : son exigence est à la hauteur de son affection. Cette affection, il ne la donne pas par principe, elle se mérite. Tout simplement, il ne veut pas être déçu. Comment s’est passée votre collaboration avec Gilles Lellouche ? Gilles est exceptionnel, parce qu’il est très viril, et qu’en même temps sa féminité vient de son humour, de sa légèreté, de sa vivacité. En tant que partenaires, on s’est très bien entendus. Et humainement, je n’en parle même pas ! Ceci dit, après la première scène, il m’a avoué qu’il était terrorisé à l’idée de jouer avec moi ! J’ai éclaté de rire. Je lui ai dit : «Pourquoi ? T’es dingue !» Je me rends compte de ça, maintenant ; je viens de faire un premier film, et tous les acteurs qui venaient pour une ou deux journées étaient tétanisés à l’idée de jouer avec moi ! Allez savoir pourquoi. Ils doivent penser que je suis une sorte de rouleau compresseur… Mais je ne me sens pas du tout comme ça ! D’ailleurs c’est un sentiment que j’ai du mal à comprendre : moi, je n’ai pas peur des gens ! Vous ressemblez donc au personnage de France… Non, je ne crois pas… Enfin si, peut-être. C’est vrai qu’elle n’a pas peur ! Bien sûr, il y a quelque chose de moi qui apparaît dans chaque film. C’est la somme de tous ces films qui donnerait la vision la plus juste de ce que je suis. Avec pour dénominateur commun l’énergie, l’envie d’être gaie, une grande anxiété sous-jacente. Oui, ça, c’est vrai que c’est moi. Construisez-vous pour chaque rôle la biographie du personnage ? Pas du tout, et ça ne m’intéresse pas de le faire ! Parce que je n’aime pas décider à l’avance de ce qu’est un personnage et de ce qu’il n’est pas. Ce qui va déterminer ce qu’est le personnage, ce sont les scènes. Dans cette scène-ci, elle est ça, et dans celle-là, elle est autre chose. Je ne veux pas partir d’un diktat, par exemple me dire : le personnage est timide ; alors on va jouer la timidité du début à la fin ? Mais on sait bien que ce sont les timides qui sont capables des plus grandes audaces ! Bien entendu, il y a des grandes lignes qu’il ne faut pas perdre de vue, mais ensuite, on travaille scène par scène. Et à l’intérieur des scènes, il faut oublier ce qu’on a décidé avant ! Il faut être dans la vérité de ce qui se raconte dans l’instant. Cela impose un énorme travail en amont, toute seule, nourrie de tout ce que le metteur en scène vous a dit. Cédric me dit au départ : «C’est une femme de ménage qui obéit, et comment faire pour qu’elle ne soit pas dans la soumission ?» Cette phrase, ça me fait des semaines de travail ! Quand le tournage commence, vous arrivez donc préparée. Oui, parce que j’ai besoin d’avoir confiance en moi, de me sentir à la hauteur. Plus le rôle est lourd, plus j’en ai besoin. France, c’est un rôle génial, mais écrasant. Il ne faut pas le louper. C’est facile, aussi, de se casser la gueule ! Après un film comme ça, vous devez vous sentir vidée… Un rôle pareil, ça me vide… autant que ça me remplit ! Comme celui de HAUT LES COEURS. Même chose avec LA NOUVELE EVE. Des rôles aussi forts, ce sont des ogres : après, ce n’est plus pareil. À un moment donné, ma vie d’actrice et ma vie de femme se rencontrent dans un rôle. Ça révèle quelque chose, je ne sais pas exactement quoi. Ça m’échappe un peu. Mais c’est fondamental. Cela n’a rien à voir avec la «carrière». Quand j’entends un acteur dire : «Ce rôle-là, il fallait que je le fasse», je le comprends. Quelles ont été les moments qui vous ont le plus marqué pendant ce tournage ? Bizarrement, j’aime ce qui se passe à Dunkerque. Le travail avec les non-acteurs, la course de moto-cross avec un bruit infernal et les usines derrière… J’aime cet «esthétisme prolétaire». Avez-vous conscience d’être une actrice «populaire», je veux dire, proche des gens… Ça m’appartient dans la vie. Je n’aime pas trop le costume. Ça ne me passionne pas. Je me dis : pour le temps qu’on a à vivre sur cette terre, autant être vraiment dans la relation ! «Passer pour», je m’en fiche. Dans une scène, France est dans un grand dîner, en merveilleuse robe du soir, avec plein de gens. Je me disais : «Il faut qu’on y croie. Ça ne doit pas arriver comme une pirouette de scénario. Cette métamorphose n’est pas un déguisement ; il faut que ce soit complètement incarné.» Elle doit être capable de se dire : «Moi aussi, je peux être dans ce grand hôtel, j’y ai ma place !» Il faut qu’on sente, même si on la voit faire le ménage et qu’elle rame, que si demain, elle est en robe de soirée, elle sera crédible quand même. Les gens qui voient le film n’en ont pas conscience, mais dans le travail de l’actrice, c’est essentiel. S’il n’y avait pas eu cette scène en robe du soir à Londres, j’aurais construit tout mon personnage très différemment. C’est-à-dire ? Eh bien il faut lui donner, même dans les scènes les plus triviales, une sorte de panache. Qu’elle ait déjà ce potentiel-là. Que même en passant l’aspirateur, elle soit une héroïne ! Pour que Steve puisse la regarder en se disant : tiens, mais en robe de soirée, elle pourrait peut-être faire la blague ! Et puisque un tournage de film, c’est toujours dans le désordre, cela veut dire qu’il faut, à tout moment, garder à l’esprit la globalité du personnage C’est ça, le travail ! C’est un travail en amont, qui s’oublie sur le plateau, mais qui permet de savoir quelle est la vérité de la scène, à chaque fois, et comment cette pièce s’intègre dans le puzzle. Ça, c’est mon travail à moi, et à personne d’autre. En n’oubliant jamais la seule chose importante : être vrai et sincère dans l’instant. Parfois, c’est difficile, on n’y arrive pas, on ne sait pas comment faire pour parvenir à cette vérité… C’est un drôle d’animal à domestiquer ! Ce qui est bien, avec Klapisch, c’est qu’on peut prendre du temps avant, pour s’interroger ensemble. Il peut aussi faire des aveux de faiblesses ou de doutes, ce qui est merveilleux, parce que réagir aux doutes du metteur en scène permet à l’acteur de répondre à ses propres questions, qui semblaient insolubles ! Ça fait partie de la direction d’acteurs de leur dire : «Je doute un peu de ça, qu’est-ce que vous en pensez ?» Les metteurs en scène qui sont tout le temps en interrogation sont tout le temps créatifs. Cédric est comme ça, Christian Vincent aussi. Ils savent où ils vont, mais ne prennent pas leur scénario comme une chose immuable, coulée dans le bronze. Quelle a été votre réaction, à la première vision du film monté ? J’ai eu le sentiment que Cédric avait réussi à faire un film qui lui ressemble vraiment. Profondément. LA CRITIQUE DU FILM |