16 décembre 2018
Netflix

La Ballade de Buster Scruggs : Il était une fois la révolution

On devrait avoir noirci suffisamment de papiers sur les prises de guerre de Netflix ces derniers mois pour ne pas avoir à revenir plus que de raisons sur la présence des frères Coen sur la plate-forme, qui propose le nouveau film du duo infernal depuis vendredi. Pourtant, la nature même de "La ballade de Buster Scruggs" invite à s’attarder sur ce mariage de circonstances qui débouche la proposition cinématographique la plus stimulante de cette fin d’année.


L’instrument du mythe
Le cinéma des frères Coen n’a jamais cessé de questionner la place de leur médium dans l’histoire de la représentation des mythes immanents à leur peinture de l’Amérique (souvent) profonde et des bras cassés qui la compose. Le débordement du quotidien par l’allégorie ne semble ainsi jamais être une question vraiment réglée chez eux. Comme si le 7ème Art était tout autant vecteur qu’observateur d’un surgissement dont il ne saisissait les mécanismes qu’au moment où ils se mettaient en action. Un mantra qui a grandement irrigué les caractéristiques associées à leur travail et largement déposées comme une marque de fabrique : le sens de l’absurde, la dérision existentielle, la cohabitation du contemplatif avec un burlesque cartoonesque…

C’est tout l’art des frangins : un numéro d’équilibriste permanent où les moyens d’expressions semblent constamment entrer en introspection à l’instant même où ils sont employés. Or c’est justement cette articulation, quelque peu grippée depuis quelques films, qui revient au cœur de leur cinéma avec "La Ballade de Buster Scruggs", western à 6 sketchs conçu sous le giron de Netflix. C’est même le dénominateur de segments très différents les uns des autres, qui déroulent chacun un archétype du genre concerné (la pendaison, le gunfighter, la diligence…). Autant d’images d’Epinal investies par les Coen pour balayer la totalité du spectre recouvert par leur carrière, qui recouvre le cartoon burlesque et violent (La ballade de Buster Scruggs, qui titre également l’ensemble), le conte existentiel lapidaire (Ticket Repas avec Liam Neeson) l’abandon au lyrisme des grands récits (La fille qui fut sonnée)…

Bref, tout le cinéma des frangins est contenu dans une œuvre à la palette tonale dense comme une filmographie qui s’étale sur plus de 30 ans. Du bonheur pour les fans, une initiation en accéléré pour les autres, mais surtout une cohérence qui permet à l’ensemble de surpasser la simple somme de ses segments. Pas du genre à se contenter d’un digest de luxe, les Coen structurent les sketchs autour d’un même principe narratif consistant dans le basculement du point de vue initialement instauré. Ainsi, si chaque morceau commence par adopter le regard du quidam (ou l’homme de la rue pour citer "Barton Fink") pour placer l’extraordinaire univers déployé à hauteur d’homme, le duo se fait un point d’honneur à glisser systématiquement et subtilement sur le point de vue du mythe qui lui fait face.


Mélodie du crépuscule
C’est ainsi que la litanie avenante du narrateur-troubadour du premier segment se révèle la mélodie de l’horreur d’un gunfighter aussi invincible qu’impitoyable. Dans celui consacré au comédien manchot-cul de jatte itinérant, on pense d’abord être situé du côté du public qui assiste à ses représentations, d’autant que son infirmité nous place d’abord en observateur de ses performances.

Puis, une fois que la dissipation de l’effet de curiosité fait écho à la diminution des spectateurs, nous basculons du côté d’un mythe qui vit sa propre démystification. Mais le coup de maître reste cet instant de La fille… où la narration, après avoir collé aux émois d’une femme faisant l’apprentissage de la vie dans la rudesse du territoire, pivote vers le cowboy taiseux contraint d’entrer en action lorsque le convoi se fait attaquer. S’ensuit le dialogue qu’il se retrouve à instaurer avec la condition humaine…

On le comprend, l’ambition des frères Coen n’est pas de se contenter d’enfoncer les portes qu’ils ont déjà ouverts par le passé, mais de narrer l’ouverture des grands espaces de l’Ouest depuis son intérieur mythologique. A l’instar de Neil Gaiman sur "American Gods", et la série qui en a été tirée, le duo adopte le point de vue des dieux et des légendes sur leur propre crépuscule pour narrer le basculement imminent d’un territoire d’une civilisation à une autre. La conquête de l’Ouest et la démocratisation de son espace, c’est finalement la mort de ses mythes fondateurs submergés par le temps des hommes. Comme s’ils contaient cet instant où cette coexistence allait forcément se payer au prix de la disparition des uns au profit des autres…

Or, c’est justement là que se révèle toute l’importance du support de diffusion dans la démarche des deux frères. Car "La ballade de Buster Scrugs" est imprégné d’un plaisir de filmer inhérent à ces cinéastes qui continuent de bruler à la flamme du feu sacré dont ils sont les dépositaires. Les jeux de perspective et l’inventivité scénique (on pense à George Miller et Sam Raimi dans le premier sketch), les paysages découpés dans des valeurs de plans à tomber par terre (voir le segment avec Tom Waits, où le territoire devient un véritable jardin d’Eden), le souffle épique et lyrique qui parcourt l’ensemble…

"La ballade de Buster Scruggs" est un film de jeunes hommes fait des vétérans (comme George Miller sur "Mad Max Fury Road"), ponctué d’instants de bravoure appelées à s’imprimer au fer rouge dans l’anthologie des figures de style et du genre abordés.


La forme est le fond
C’est simple, "La ballade de Buster Scruggs" a beau avoir été conçu pour Netflix, le film hurle le besoin de déployer ses trésors sur grand-écran. Comme si les Coen concevaient à dessein une expérience suscitant l’insatisfaction, et cherchaient à déborder les limites de leurs supports de la grandeur du patrimoine qu’ils dépeignaient sous leur objectif. Ce qui est au fond exactement le propos du film : un espace aussi éblouissant qu’impitoyable, appelé à faire le deuil de sa mythologie.

En faisant consciemment du cinéma de (très) grand écran sur un petit, les Coen achèvent ainsi de mettre spectateur devant le fait accompli. En spoliant les mythes du support de représentation à même de lui rendre justice, les frangins nous placent dans l’empathie de ce qui a déjà disparu.

"La ballade de Buster Scruggs" est un film sur la condition des légendes contraintes de respirer dans l’étau de la condition humaine. C’est un film de et SUR Netflix, sur le 7ème art, et les conséquences du bouleversement de ses supports. C’est une œuvre éblouissante et sybarite, pensée pour être reçue et vécue dans la frustration.

C’est le premier film de grand cinéma qui prend tout son sens sur l’écran de télévision. Des paradoxes comme les Coen en sont friands, et dont eux seuls peuvent venir à bout en somme.

Auteur : Guillaume Meral

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