13 décembre 2018
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La Ballade de Buster Scruggs : OK Chorale !

Initialement envisagé comme une mini-série, le dernier film des frangins du Midwest nous arrive finalement sous la forme d’un long métrage… à sketchs. De quoi sourire lorsque l’on connaît l’insolente prédisposition des Coen à casser les codes cinématographiques et à se jouer des clichés, surtout avec un récit sur les pionniers du grand ouest américain et ses miles… de lieux communs ! A moins qu’avec cette anthologie ils dégainent à nouveau, comme en 2010, le six coups de leur western respectable. Alors : True grit or not True grit ? That is the question… A laquelle je vais humblement m’efforcer de répondre.


Le grand sot.

Pour dissiper le moindre doute sur leurs véritables intentions, les Coen frappent fort avec ce premier sketch. Si le format « tranches » n’augure pas forcément de ce que sera le reste du métrage, l’entrée en scène de ce cow-boy chantant et à la faconde intarissable se révèle bien trop burlesque pour imaginer la suite baignant dans un trop plein de sérieux, un modus operandi aux antipodes de leur mantra.

Avec Buster Scruggs (Tim Blake Nelson) accoutré comme un acteur de Wild West Show avec son steston surdimensionné, traversant ces vastes paysages rougeâtres, en fine gâchette, dans un monde où la respectabilité se mesure a la vitesse ou l’on dégaine son colt, on pourrait légitimement taxer ce passage d’exagérément cartoonesque. Toutefois, il suffit d’observer le panorama aride du Nouveau-Mexique, ces palissades colorées abritant son lot d’ivrognes, de joueurs de poker, de duellistes, etc. pour y voir un télescopage d’emprunts a la culture des livres d’histoire avec celle populaire inscrite dans notre imaginaire depuis les « dernières séances » de l’age d’or hollywoodien. Un décorum avec lequel les grands iconoclastes du cinéma moderne tirent de cette désopilante introduction toute la moelle de leur style décalé, bercé par un humour de « délicat » à très corrosif !

Mort ou vil.

Le segment suivant, bien que moins Tex Averesque, prolonge la tonalité satirique mais avec une coloration nettement plus nuancée. Alors que défilent à la vitesse d’un cheval au galop (c’est l’épisode le plus court) d’autres gros clichés westerniens (la banque, le guichetier, les hors-la-loi, les indiens, la pendaison) l’humour tire vers ce fameux noir, un leitmotiv indissociable de la filmographie du tandem. A souligner, à ce titre, l’interprétation savoureuse de James Franco, absolument irrésistible dans ce rôle à contre-emploi dans ses santiags de loser, le tout orchestrée par une mise en scène parfaitement ciselée et proprement jubilatoire.

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James Franco


Fardeau.

Après ces grosses cordes scénaristiques, le duo opère une fulgurante rupture de ton. La perte d’horizontalité des paysages et de leur aridité, la photographie verdâtre et embuée, l’image naturaliste et la mise en scène théâtralisée contribuent à nuancer une narration soudain « plus sérieuse », pour un segment de transition assez déconcertant. Une ambiance « flocons et gel » qui nous rappelle celle de l’histoire d'un certain Jerry Lundegaard....

Le thriller neigeux laisse ici sa place à une succulente farce macabre avec cet homme tronc (Harry Melling). Un freaks John Merrickanisé dans sa roulotte et exhibé de ville en ville a des spectateurs de moins en moins nombreux, managé par un impresario alcoolique (Liam Neeson) dont la cupidité ira jusqu’à voir leur association tomber à l’eau (…). L’ensemble dans un esprit cent pour cent minnesotien.

Ce qui ne tue pas rend plus or.

Le manteau blanc laisse sa place à une nature verdoyante traversée par quelques daims, sous un ciel cristallin où tournoient quelques volatiles, pendant qu’au milieu coule une rivière… Trop bucolique pour être vrai ? Assurément. Mais on sait pertinemment que chez les Coen Brother ce qui est trop paisible et trop hygiénique n’est pas amené à le rester, un pressentiment que vient corroborer la voix rocailleuse de ce personnage hirsute surgissant plein écran.

En totale connexion avec la faune et la flore, cet orpailleur parle aux animaux et danse avec les trous qu’il creuse pour trouver le métal précieux. Un passage mythologique par la ruée vers l’or sous la forme d’une ode à la solitude et d’un brûlot sur l’avidité du genre humain. Tom Waits, personnage à la verve décapante, est un parfait cameo pour incarner ce rôle, ce chanteur à la ville dont le répertoire, mélange de bluegrass, de jazz et de blues, glorifie les âmes solitaires en perdition dans des lieux coupés du monde.

Dans cette anthologie, c’est assurément le protagoniste dont on se sent le plus proche, en dehors peut-être (pour ma part c’est certain) de sa Francis Lalanne attitude…

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Tom Waits


Les chariots de pieux.

Le tour de Far-West continue avec, comme attraction, ces chariots bâchés de colons traversant d’immenses étendues pour rejoindre de nouveaux territoires. Probablement très inspirés par ce décor pancake qu’ils affectionnent tant, Joel et Ethan vont s’en donner a cœur joie pour mettre en scène des individus au glamour très éloigné des icônes du cinéma de papa, et aux attitudes les plus anti-Fordiennes de « La Ballade ».

Après un repas familial, véritable éloge fendarde à la naïveté et à la bêtise, chaperonné par un concours du « plus moche que moi, tu meurs », le tout avec une condescendante ironie, l’intrigue va basculer à hauteur d’Alice, jeune femme gnangnan embarquée avec son frangin et son cleps dans une colonie mormone pour aller retrouver un mari commis d’office.

Cet opus qui marque le retour des indiens, fait un petit clin d’œil au western picaresque et contestataire d’Arthur Penn avec ce gamin qui marche à reculons. Mais il est surtout l’occasion, si besoin était, de démontrer que, si les Coen maîtrisent l’art de la lose, ils appliquent tout aussi brillamment celui de la grammaire classique du cinéma.

Fear West.

Cette ballade commencée à cheval ne pouvait pas s’achever autrement que dans une diligence, ce moyen de transport inséparable du folklore westernien. Un final qui revêt les attributs de l’hommage au classique de John Ford, cette chevauchée fantastique qui en 1939 lança la carrière de John Wayne.

Dans cette cabine, on retrouve de nouveaux personnages qui ont forgé la légende du far West avec des chasseurs de prime et un trappeur. Evidemment, encore une fois la forme cache le fond, celui satirique avec lequel les Coen vont lancer tout ce « beau Monde" dans un voyage à la destination mystérieuse, meublé par des conversations loufoques, entre vacuité physique et farces métaphysiques.

Dans cet étriquant huis clos on cause pêle-mêle des choses de la vie, a grandes logorrhées sur la notion d’amour éternel, d’« hygiène spirituelle », d’échelle de Jacobs, de partie de poker, de furets et de mort. Comme dans le sketch introductif, histoire de bien boucler la boucle, on chante. Des pauses musicales qui orchestrent cette sensation de gentil pornawak dans un sketch que le binôme enveloppe d’une photographie (superbe ), qui bascule en fondu d’encre noire pour donner à la destination un ton résolument crépusculaire.

Surtout avec ce personnage macabre du cochet Darkman, une apparence qui ne semble rien devoir au hasard, les Coen ayant passé une partie de leur pré carrière à bosser avec Sam Raimi a qui ils vouent une grande admiration. Dans une ville fantôme à l’esthétique gothique si singulière de l’épouvante Universalienne, les gars se la jouent farce tranquille avec un clap de fin sacrificiel, histoire de confirmer que la mort leur va si bien… au ton !

Le verdict est implacable : is not True grit ! Car  "Ceci est une histoire vraie. Ces événements ont eu lieu dans l’ouest des États-Unis d’Amérique au XIXème siècle. À la demande des survivants, les noms ont été changés. Par respect pour les morts, le reste est décrit exactement comme cela s’est déroulé."

Si vous croyez à ce message, il est encore temps de rajouter l’intégrale de leur filmographie à la liste du père Noël, afin de mieux décrypter les (nombreux) messages de cette "Ballade de Buster Scruggs", véritable œuvre testamentaire écrite à l’encre sympathique pour les yeux des néophytes du style Coenien. Quant aux autres, les fans, la nuit du 24 décembre ils n’oublieront pas de placer, comme moi, un broyeur sous la cheminée...

Auteur : Peter Hooper

 

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