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 "Mains Armées". Un film de Pierre Jolivet avec Roschdy Zem, Leïla Bekhti, Marc Lavoine, Nicolas Bridet, Nina Meurisse, Eric Bougnon, Adrien Jolivet, Cyril Guei, Simon-Pierre Boireau, Nicolas Marié. Sortie le 11 juillet 2012. Crédits photographiques : Mars Distribution.
INTERVIEW DE PIERRE JOLIVET POUR  Votre premier film en 1985, s’intitulait « Strictement personnel », « Mains armées » ne l’est-il pas aussi, strictement personnel ? Sans aucun doute ! Les mêmes thèmes se retrouvent dans mes films, sous des habits différents. Cette fois, j’avais envie de tourner un vrai polar, genre que j’affectionne. Une fois que l’on a dit ça, on sait qu’il va falloir se démarquer des séries policières tellement abondantes à la télévision. Pour ce qui est de l’authenticité, de la crédibilité, je suis paré, travaillant depuis dix-sept ans avec Simon Michael, un ancien de « la grande maison ». Des histoires policières, il en connaît d’innombrables, mais il nous importait d’en trouver une qui déborde les lois du genre, qui ait des résonances, qui serve à raconter quelque chose de significatif, de métaphorique qui m’intéresse. Le sujet est-il le fruit de votre imagination où est-il issu de la réalité ? Les deux. Si le sujet de « Mains armées » peut paraître romanesque, il est pourtant né de situations authentiques vécues par des proches, aussi bien ceux de Simon Michael que les miens. Un homme trop jeune fuyant la responsabilité de devenir père trop tôt, et qui se trouve face à l’enfant qu’il n’a pas connu. Voilà Lucas Skali, voilà le personnage que joue Roschdy Zem. Et ce personnage existe dans la vraie vie. Le sujet était là. D’ailleurs à sa naissance, le projet s’intitulait « La chair de ma chair », posant la question essentielle : à quel moment une connexion charnelle, viscérale, inévitable se fait avec cet enfant inconnu. Lucas et Maya ne se touchent jamais dans le film, jusqu’à ce qu’il mette la main sur elle pour essayer de la sauver. A cet instant-là, toutes les barrières sont franchies et la chair, le corps, parlent. Pour parvenir à ce moment-là, il y a tout un processus complexe, qui m’intéressait. Ce processus rejoint une réalité physique, pas une posture intellectuelle. On en revient à la thématique de votre premier film… C’est vrai. Après avoir beaucoup travaillé avec Simon Michael, lorsque nous avons achevé la première version du scénario, je me suis aperçu que c’était « Strictement personnel »… à l’envers. Hier : un fils qui revient, qui va enquêter sur son père et renouer avec lui. Aujourd’hui : un père qui va renouer avec sa fille qu’il a à peine connue…Thème de quête, récurrent, qui s’est imposé. Et c’est tant mieux. Ayant commencé à travailler l’intrigue policière, nous avons très vite compris qu’elle ne serait intéressante que si elle était intimement mêlée à l’histoire père/fille. Et cette histoire ne devait en aucun cas intervenir sous forme de digression. L’enquête constitue une bonne raison de mettre de la distance dans leurs premières rencontres, ils appartiennent à des services différents, il y a des tâches précises à accomplir. Pendant l’écriture avec Simon Michael, j’employais souvent cette image : « Je voudrais faire un grand fondu-enchaîné » qui commencerait par l’enquête pour se terminer par la quête. Pour le besoin du travail en cours, pour l’enquête policière à accomplir, les deux personnages, conjointement, s’approchent l’un de l’autre… jusqu’à ce que leur quête personnelle dévore l’histoire policière. Avec en corollaire paradoxal, l’obligation de structurer le plus fortement possible la trame policière afin qu’elle demeure crédible et intéressante. Pourquoi avoir choisi comme toile de fond de « Mains armées », le trafic d’armes ? Lorsqu’on écrit un polar on tente d’aborder des univers qui n’ont pas été trop explorés. Ainsi celui du trafic d’armes. Il fait souvent son nid en Europe de l’Est, il n’y a aucune idéologie, aucune morale à chercher, on est en face de la violence pure. On n’a pour repérer, débusquer ces trafiquants, aucun repère politique ou religieux. Ce qui permet pour un film de genre comme « Mains armées », de se lancer sans état d’âme, sans redouter de pécher par simplification dans la traque de criminels sans pitié. Et d’asseoir également un des ressorts de notre scénario, le mariage entre la drogue et les armes étant de plus en plus souvent avéré. Les filières se croisent et nos deux flics, Lucas Skali de l’office chargé du trafic d’armes de Marseille, et Julien Bass, de la brigade des Stups, ont de bonnes raisons de s’affronter. Après « Fred », « Ma petite entreprise », « Filles uniques », et « La très très grande entreprise », « Mains armées » signe votre cinquième rencontre avec Roschdy Zem. Comment l’avez-vous vu évoluer ? En quinze ans, il a changé. Il a grandi, s’est apaisé, dans sa vie de comédien et sa vie personnelle. Cela se voit, se sent. Il est passé avec succès à la réalisation et cette mise en perspective a profité à son travail d’acteur. Il va à l’essentiel et n’encombre jamais le travail du réalisateur avec des détails. Il a acquis une autorité, une présence qui ne se discutent pas, sensibles dès qu’il apparaît à l’écran, et quelque soient les personnages qu’il incarne. Le phénomène est assez rare dans le cinéma français où nous avons de formidables acteurs, mais peu ont ce poids. Et évidemment, cet homme-là, que je connais bien, et cet acteur-là, que je découvre à chaque film, est magnifique à filmer. Comment s’est faite votre rencontre ? Notre première rencontre, en 1987, s’est faite au téléphone. Pour « Fred », je cherchais un lieutenant de police d’origine maghrébine. J’avais vu une photo de Roschdy, physiquement il semblait convenir. Je l’appelle. Il me dit : « Ah ! Oui, c’est donc Frigo au téléphone ? ». Référence au numéro de clowns que nous faisions quinze ans plus tôt à la télévision avec mon frère Marc, où il était Recho et moi, en effet, Frigo. Déjà séduit, j’enchaîne : « Voilà, je voulais vous rencontrer pour un rôle, pas très important, mais… ». Il m’interrompt : « Très bien, c’est d’accord. Je connais votre travail, et puisque c’est pour Frigo… ». J’ai donc conclu : « Et bien, c’est d’accord pour moi aussi ». Nous ne nous étions jamais vus et nous avons pourtant décidé de travailler ensemble. Et cette confiance immédiate, mutuelle, réciproque, ne s’est jamais démentie. Dans le rôle de Maya, la « fliquette » des stups qui se révèle être la fille de Lucas Skali, LeÏla Bekhti s’impose d’évidence… Je l’avais remarquée dans le film de Roschdy Zem, « Mauvaise foi » où elle tenait un petit rôle, celui de sa soeur. Elle dégageait quelque chose qui me parlait, j’avais envie de la connaître, de la filmer. Il y a chez elle une sauvagerie, une spontanéité, une profondeur qu’elle cherche à vivre sans trop intellectualiser. C’était exactement ce dont j’avais besoin pour Maya, un personnage intelligent mais instinctif et qui va aller jusqu’à la limite. Leïla a joué le jeu en acceptant des costumes pas très glamours, elle a fait l’effort de faire des entraînements de course à pied, de tir. Tout ce qui fait qu’on ne se pose pas la question de la véracité de son activité de flic. Et il me semble qu’avec le personnage de Maya, Leïla a acquis une modernité, je dirais, une liberté de jeu qu’elle n’avait pas encore montrée. Dans vos films, le « méchant » est rarement incarné, en revanche, cette-fois, il l’est ! Et le comédien choisi pour endosser ses turpitudes est surprenant. L’idée m’a été soufflée par Marie, ma femme. « Pourquoi pas Marc Lavoine ? ». Qui reçoit le scénario, le lit, et se montre très circonspect. « Pourquoi as-tu pensé à moi pour ce rôle ?, interroge cet homme qui est tout sauf méchant ! Et à qui je propose un rôle d’ordure absolue ! Il finit par accepter. Arrive sur le plateau où je lui précise : « Il n’y a rien à jouer. Ne compose surtout pas un salaud ». Légèrement déstabilisé, il joue le jeu, et il est formidable. Je l’ai placé en effet dans une posture scénaristique où plus il apparaît charmant, plus ce qu’on peut comprendre de ses actes est répugnant. Vous dîtes souvent que la principale indication que vous donnez à vos comédiens est « de ne rien jouer ». Je leur dis « de ne rien jouer » à partir du moment où le principal est acquis. Où d’un commun accord la trajectoire du personnage a été déterminée, où sa structure mentale, psychologique a été fixée. Le talent, la personnalité de l’acteur font le reste. « Ne rien jouer » ne signifie pas ne rien faire, c’est délibérément, ne pas surjouer. Entrer dans la vie du personnage comme si c’était sa propre vie. Ainsi j’ai dit à Roschdy : « La clé pour devenir Lucas est de faire sentir qu’il a un secret. Un secret qui lui pèse. C’est le sous-texte, primordial évidemment. Lucas bouge, agit, ordonne, organise. Mais en même temps, il est là sans être là, on perçoit toujours chez lui un deuxième niveau de conscience, où se tapit le secret qui l’obsède. C’est assez étonnant, mais la stagiaire monteuse voyant les premiers rushes, alors qu’elle n’avait pas lu le scénario a dit : « Roschdy semble habité, hanté par quelque chose ». Garder la bonne distance avec ce qu’on a établi en amont et ce qu’on tourne, obtenir de ne pas trahir ses intentions premières. C’est peut-être après tout ce qu’on appelle la direction d’acteurs… L’image, la photo, concourent aussi à marquer l’atmosphère, à se sentir dans un polar. Il faut saluer l’apport du chef opérateur Thomas Letellier avec qui je travaille pour la première fois, mais dire aussi que le polar laisse une grande liberté esthétique. Le genre a induit une imagerie codée, codifiée à partir de laquelle on peut broder à loisir. Le registre de la comédie est beaucoup plus compliqué à aborder, si on ne tient pas le rythme exact, si la lumière sur tel visage n’est pas posée à la seconde près, le gag ne passe pas. Tout en respectant un canevas réaliste, en s’appuyant sur la tension des scènes d’action, le style de la photo d’un polar permet de s’évader vers un univers plus troublant. Le décor, les décors ont aussi leur place. Oui, c’est grâce à Denis Seiglan et surtout à Emile Ghigo, mon décorateur depuis dix ans, et qui travaille également avec Bertrand Tavernier. Nous avons fait tous les repérages ensemble, le scénario n’a pas été finalisé avant que quasiment tous les lieux où se déroulait l’action aient été trouvés. Le « look » du film était à ce prix. La scène très courte où l’on voit Marc Lavoine au seuil de sa maison cossue portant dans ses bras un bébé blond idéal, symbolise toute la morgue de la réussite. La maison, trouvée après en avoir visité des dizaines d’autres, « joue » son rôle ! Adrien Jolivet tient un rôle dans « Mains armées », et il signe aussi la musique. Le lien d’Adrien et moi avec la musique a été constant. Nous avons toujours joué de la guitare ensemble. Même pendant ses années d’adolescence où il ne voulait pas parler à grand monde, la musique est restée notre moyen de communiquer. Dés que je parle musique, Adrien comprend à demi mots tout ce que je veux dire et parvient à le traduire en note. Il travaille avec Sacha Sieff, ils ont déjà co-signé la musique de « Zim and Co ». Et j’ai adoré travailler avec eux pour « Mains armées », dans la confiance et la connivence. Je ne voulais pas une musique de polar traditionnelle, dramatisant l’action en pléonasme permanent, annonçant tous les coups à venir. A l’évidence, vous avez privilégié le climat, l’ambiance sonore… Je voulais une pâte sonore faisant partie intégrante du film. Il arrive que des musiciens sortent des morceaux de leur besace, des morceaux déjà composés qui attendaient preneurs. Là, rien de tout cela. Sacha et Adrien ont travaillé très en amont, jusqu’à ce qu’en effet, ils trouvent l’inspiration de cette couleur particulière, cette adéquation de l’image et du son. Le monteur son m’a confirmé qu’il n’avait jamais rencontré de musiciens s’impliquant autant, l’interrogeant sans cesse : « Là, tu prends un bruit de train, tu as le choix entre trois trains, choisis plutôt celui-là qui correspond mieux à la musique de la séquence… ». Oui, je suis particulièrement fier de toute l’équipe de « Mains armées », où cohabitent harmonieusement les générations, où j’ai été heureux de travailler avec des jeunes musiciens, un jeune chef opérateur comme j’ai été heureux de retrouver Jean-François Naudon, monteur de Bresson qui avait monté « Force majeure ». Votre cinéma, même lorsqu’il s’agit d’un polar, évite l’ultra violence. Ainsi, « Mains armées » n’est pas une tragédie. J’ai grandi en banlieue. Je n’ai jamais pensé faire partie d’une élite. Je crois connaître encore un peu la vie des vrais gens. Et elle n’est pas facile. J’essaie de faire des films exigeants mais dont les spectateurs ne sortent pas plus déprimés qu’ils ne l’étaient en entrant ! Je suis moi-même trop grave, trop lucide pour ne pas laisser une chance à mes personnages. Surtout lorsqu’ils livrent un combat. Oui, c’est vrai, j’ai beaucoup de mal à tourner le dos à l’espoir.
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