28 septembre 2021
Amazon Prime Video

Framing Britney Spears : bien plus que la biographie d’une star

Par Dina Bennis

Framing Britney Spears, documentaire du New York Times et premier long métrage de la journaliste Samantha Stark, est sorti le 5 avril 2021 sur Prime Video France. Se centrant sur la tutelle de Britney Spears, icône de la pop américaine, par son père Jamie, il est cependant loin d’introduire le sujet au public.

En effet, depuis 2019, le mouvement #FreeBritney fait parler de lui partout dans les réseaux. Des fans de la star ont pris l’initiative d’organiser des manifestations pour demander qu’on libère Britney de la tutelle et de la captivité dans laquelle elle serait maintenue. Différentes parties prenantes de l’histoire prennent la parole : des proches de Britney, des fans, comme Tess Barker et Barbara Gray, qui analysent le compte Instagram de la star dans un podcast en ligne, des avocats des deux camps, et même des paparazzis. Or, ce documentaire va bien plus loin que ce scandale. Le récit de la chute de Britney Spears, c’est aussi celui du voyeurisme de notre société, dont on a sûrement déjà tous été complices, et d’une industrie pop toujours aussi pétrie de misogynie.

Et si ça avait été un homme ?

Le premier album de Britney Spears, « Baby One More Time », est sorti en 1999, alors qu’elle n’avait que dix-sept ans. Sur la couverture, on voit une jeune Britney souriante sur fond rose bonbon. L’album fait sensation, la jeune fille banale d’une petite ville de Louisiane devient une star du jour au lendemain, nous raconte Felicia Culotta, une amie de Britney qui l’a connue lorsqu’elle avait à peine cinq ans. Partout, on parle de Britney, on écoute ses chansons, on veut en savoir plus sur elle. C’est la Miss Americana parfaite, la jeune fille de bonne famille, chrétienne, éduquée, et vierge. A dix ans déjà, lorsqu’elle chantait dans une émission, le présentateur lui demande avant toute chose si elle a un copain, car que pourrait-on demander d’autre à une petite fille ? La sexualité et le corps de Britney deviennent chose publique dès lors qu’elle est hissée au rang de star planétaire. À dix-sept ans, dans ses nombreuses conférences de presse, on lui demande sans aucune gêne si elle est toujours vierge, comme si Britney nous devait cette réponse.

Britney est devenue célèbre au moment du scandale Lewinsky. Bill Clinton, alors président des États-Unis, aurait trompé sa femme Hillary avec sa secrétaire, Monica. On parle alors de sexe comme on ne l’avait pas fait depuis longtemps, on interroge, on débat. Dans ce contexte, la sexualité de plus en plus affirmée de Britney gêne. On la voit en jupe courte et ventre dénudé dans le clip de « Baby One More », en tenue légère en couverture du magazine Rolling Stones. Quand on lui demande pourquoi elle cultive cette image, la chanteuse répond : « Je pense que nous sommes toutes des filles, et ça fait partie de nous. Ce serait un mensonge si vous disiez que vous n’aimez pas vous sentir sexy ».

amazon-britney-spears1
Cette confiance en soi, cette affirmation sans tabou de sa sexualité, effraie beaucoup. Alors que des boys band de la même période sortaient des chansons au caractère sexuel très clair, comme « Digital Get Down » de « N Sync ou encore “Faded” de Soul Decision, on ne pointait du doigt que Britney pour le “mauvais exemple” qu’elle donnerait aux enfants. Pour la contrôler, une jeune femme qui affirme ses désirs doit forcément être objectifiée pour lui enlever ce pouvoir, ce contrôle. C’est à partir de là, en voyant que, quoi qu’elle fasse, on la critiquera tout de même, que Britney a voulu s’enlever cette image de marionnette contrôlée par l’industrie. Elle a donc commencé à affirmer ses choix artistiques, aussi provocants soient-ils pour le public.

Si elle avait été un homme, son sex-appeal aurait été prôné, sa confiance en soi aurait été un modèle de virilité. L’homme, dans son œuvre artistique, a le droit de clamer haut et fort son amour pour le sexe, ses fantasmes les plus révoltants. Une femme, quant à elle, se doit d’être plus réservée. Alors qu’on penserait que cette inégalité de traitement aurait changé aujourd’hui, depuis le temps, on la retrouve pourtant toujours dans l’industrie musicale. Les rappeuses américaines Meghan Thee Stallion et Cardi B en sont un exemple parfait : leur chanson “WAP”, pleine de métaphores sexuelles, leur a valu des critiques dans tous les médias. Certains parlent même d’une “dépravation” de la culture américaine. De l’autre côté, on retrouve des rappeurs à succès comme Drake, A$AP Rocky ou encore Tyga qui rappent constamment sur leurs soirées arrosées, pleines de drogues et de prostituées, mais on semble davantage les aduler pour cela qu’autre chose.

“Elle avait besoin de nous, et nous avions besoin d’elle”

Non, ces mots n’ont pas été prononcés par un fan de Britney, mais par un paparazzi. Daniel Ramos, vidéographe de célébrités de 2004 à 2013, explique dans le documentaire que Britney Spears semblait aimer être prise en photo au début de sa carrière. On voit alors une compilation de vidéos de Britney encerclée par les paparazzis dans sa voiture, et pourtant tout sourire, leur racontant sa journée et riant à leurs blagues. Or, cette affirmation est loin d’être pertinente, et a déchaîné les fans de la star sur la toile. Ramos explique en effet que, dès le départ, une seule photo de Britney pouvait être vendue jusqu’à 1 million de dollars. Elle était une source de profit exceptionnelle pour les tabloïds, tout le monde voulait savoir ce qu’elle faisait, ce qu’elle portait, avec qui elle traînait. Et, à, une époque où les réseaux sociaux n’étaient pas aussi développés qu’aujourd’hui, les tabloïds avaient le monopole total sur l’image de Britney.

Dans le documentaire, quand on voit les Unes des tabloïds défiler, les photos et vidéos de Britney en public, essayant désespérément de se frayer un chemin dans la foule de paparazzis, on en a presque la tête qui tourne. On assiste à sa destruction en à peine quelques minutes. Si elle avait pu aimer cette célébrité au début, comment lui en vouloir d’avoir changé d’avis ? Au fil du temps, sa vie personnelle est devenue plus importante que son œuvre artistique, alors que, encore une fois, les membres des boys band en vogue à l’époque n’étaient pas sujets à autant de surveillance.

Après sa rupture avec Justin Timberlake en 2002, le déchaînement des médias commence. Très vite, c’est la version de Justin qui est prônée. Ce qui n’aide pas, c’est que le jeune chanteur tient des propos absolument sexistes et dégradants sur la jeune femme, qui ne sont pas le moins du monde sanctionnés. Lorsque, dans une interview, on lui demande s’il a “pris la virginité” de Britney, il acquiesce et en rigole. Non seulement il parle d’elle comme d’un bout de viande qu’il aurait dévoré au dîner, mais en plus de cela, il met toute la faute de la rupture sur ses épaules. Ainsi, dans les médias, on ne se demande pas “qu’est-ce qu’il s’est passé ?”, mais “qu’est-ce qu’a fait Britney ?”.

Cette surveillance a explosé après la naissance de ses deux enfants, en 2005 et 2006. Si une chose est davantage critiquable qu’une femme, c’est bien une mère. Très rapidement, des scandales autour de sa maternité récente ont éclaté. Une vidéo de Britney manquant de faire tomber son enfant de ses bras a créé l’hystérie générale, ainsi qu’une photo d’elle conduisant avec son enfant sur les genoux. Après l’étiquette de “fille facile”, c’est celle de “mauvaise mère” qu’on lui a collée. Or, quand on est constamment filmé et pris en photo, il est impossible de ne pas faire de faux pas devant les caméras. On voit Britney essayer de se justifier dans des talk-shows, mais rien n’y fait, sa réputation est ternie.

amazon-britney-spears2
En 2007, au sommet de sa dépression nerveuse, la chanteuse se rend dans un coiffeur et se rase complètement la tête, sourire aux lèvres, devant les vingtaines de caméras stationnées devant la vitrine. Avec ce geste très symbolique, elle montre qu’elle ne sera plus la marionnette des médias, qu’ils ont définitivement détruit cette fille-là. Or, cet acte désespéré, au lieu d’être pris comme le signe qu’il fallait enfin la laisser tranquille, a été utilisé pour se moquer d’elle encore davantage.

Une quête d’identité à laquelle on peut tous s’identifier

Un fan de Britney, microphone à la main, explique comment la chanteuse l’a aidé à affirmer son homosexualité, à l’époque où il n’était qu’un jeune ado qui avait peur d’être différent. Ce genre de témoignages, il y en a beaucoup. Alors que certains ne voient en elle qu’une starlette à paillettes sans rien dans le crâne, elle a été pour beaucoup synonyme de pouvoir briser les codes, de pouvoir être plus que ce que l’on nous a prédestiné à être.

Dans sa chanson “Slave for you”, dont le clip très sensuel a définitivement rompu avec son image de petite fille parfaite, Britney chante les paroles suivantes : “Always saying ‘little girl don’t step into the club’, well I’m just tryna find out why ’cause dancing’s what I love”, “ils sont toujours en train de dire ‘petite fille ne va pas dans les clubs’, j’essaye juste de comprendre pourquoi, parce que moi j’adore la danse”. Elle s’affirme enfin en tant que femme, en tant qu’artiste indépendante, qui fait ce qu’elle veut et se fiche bien de l’avis de tous ceux qui l’épient constamment.

Bien sûr, la surveillance dont est victime Britney Spears est un sentiment qu’une personne lambda ne connaîtra probablement jamais. Mais nous nous sommes presque tous retrouvés étouffés par la pression sociale d’une manière ou d’une autre, même si nous n’en étions pas forcément conscients. De nombreux fans de Britney font partie de la communauté LGBTQ+, et admirent sa bataille contre les normes sociales, parce qu’elle leur a donné le courage de faire de même. De nombreuses femmes voient en elle la confiance et le courage dont elles ont besoin pour faire face à un monde d’hommes. Et beaucoup d’autres encore peuvent s’identifier à Britney.

De plus, en s’attaquant à une tutelle jugée injuste, le mouvement #FreeBritney ne bénéficie pas que la chanteuse. Il a soulevé un débat plus général sur la mise sous tutelle, ses conditions, ses limites. Dans le cas de Britney, on accuse son père d’utiliser la tutelle pour s’accaparer son argent. Cette accusation est introduite dès le début du film, lorsque Kim Kaiman, Directrice Marketing Senior de Jive Records de 1998 à 2004, explique que la seule fois où elle a parlé à Jamie Spears, il lui aurait dit : “Ma fille sera tellement riche qu’elle m’achètera un bateau”. Alors que Britney est censée être trop vulnérable pour faire ses propres choix, elle fait des concerts à Las Vegas, est juge dans des émissions de chant, joue dans des séries… En bref, elle gagne près de 60 millions d’euros par an, ce qui augmente encore davantage les interrogations du public quant aux intentions de son père. Or, si la chanteuse vit tout de même une vie assez confortable et peut continuer à travailler, on ne peut pas dire que ce soit le cas d’autres victimes de tutelle injustifiée. Ainsi, le combat pour Britney Spears permettrait finalement de mettre en lumière ceux qui restent dans l’ombre.

ça peut vous interesser

Pourquoi je n’ai pas aimé Delicatessen

Rédaction