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Rommel : Un pont trop loin

Par Alexandre Duquesne

Ce biopic du «renard du désert» (proposé par la plateforme Amazon) débute peu après sa nomination par Hitler à l’inspection des fortifications du mur de l’Atlantique. C’est dire l’étendue de l’ellipse temporelle. Les trois quarts de l’existence de la vie de Rommel sont ainsi passés sous silence… Le choix de ce scénario a-t-il été uniquement dicté par les impératifs financiers de la production ? C’est difficilement concevable. En effet, quelques flash-back (pas forcément coûteux) auraient été bienvenus, ne serait-ce que pour rappeler son parcours dans l’Afrikakorps ou ses rares péripéties sentimentales.

Dès que l’on s’aperçoit de ce point de départ du scénario, la narration commence à perdre un peu de sa superbe. Façonner un mythe guerrier devient logiquement plus difficile sans un rappel de ses principaux faits de guerre. Cette approche scénaristique implique (naïvement) que tout le monde connaisse au moins les grandes lignes de l’histoire de ce personnage. Forcément, cela restreint le «bouche à oreille» à une caste de passionnés de la Seconde Guerre mondiale. Passez moi l’expression en utilisant le titre d’un célèbre film de guerre pour faire un jeu de mots, c’est un pont trop loin pour capter le public le plus large possible.

Une approche d'état-major, loin des théâtres d'opération

Le récit a pris le parti de focaliser sur l’homme de guerre sans s’intéresser outre mesure à sa vie privée, vie privée dont il reste pourtant encore quelques traces par le biais de lettres qu’il envoyait régulièrement à sa femme...C’est sûrement encore un impair, car les utiliser à bon escient aurait pu rendre le personnage beaucoup moins rigide et humain, à défaut d’être sympathique.

Dans ce biopic, Rommel passe la plupart de son temps à vagabonder d’état-major à état-major, à élaborer des stratégies tactiques, à batailler auprès de ses supérieurs hiérarchiques pour imposer ses points de vue. Et quand il ne se trouve pas dans ces états-majors ou dans des dîners informels aux forts accents militaires, il passe le plus clair de son temps sur les routes de campagne françaises, ne revenant que très rarement à son foyer où une femme docile l’attend quoi qu’il puisse lui arriver.

La raison de sa popularité auprès du peuple allemand n’est même pas effleurée. Sa position ambigüe vis à vis «des putschistes» de l’armée allemande ne bénéficie pas non plus d’un meilleur éclairage historique. C’est tout juste si le scénario fait émerger chez lui la réprobation de certaines pratiques du régime nazi. (en particulier en ce qui concerne le sort réservé aux juifs).

La guerre paraît toujours lointaine et n’émerge que par quelques images d’archives égrainées à intervalles réguliers, comme jetées en pâture par défaut. Nous n’avons droit qu’à une guerre de coulisses et l’on ne voit que très rarement le fameux «renard du désert» sur le terrain, lui qui semblait pourtant l’affectionner en Afrique. Et quand les contours de la guerre s’esquissent enfin sur le théâtre normand, ils prennent la forme de trois misérables épaves blindées alliées encore fumantes et de quelques maigres troupes disposées à côté d’un blindé allemand, le tout filmé en plan serré.

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Quelques atouts charme

Après avoir parlé des choses qui fâchent, parlons des choses plutôt positives. L’acteur allemand choisi pour incarner Rommel (Ulrich Tukur) éclabousse par son charisme et donne envie de le suivre jusqu’au bout. Il est aussi entouré par une belle brochette d’acteurs germaniques (Tim Bergmann notamment) qui font vivre l’ensemble par la bonne qualité de leurs interprétations.

Un bon complément au film Walkyrie ?

Toujours à mettre au crédit de ce film, l’apport historique non négligeable sur l’opération Walkyrie, déclenchée par les putschistes qui croyaient dur comme fer en la mort d’Hitler. Nous connaissions déjà ses répercussions concrètes en Allemagne grâce au film du même nom… Mais il est intéressant de se pencher aussi sur les conséquences du déclenchement de ce plan par les putchistes en France en zone occupée, et c’est ce que propose justement une partie de ce film.

Un biopic : pour qui et pourquoi ?

L’amateur de films de guerre pur et dur n’y trouvera pas son compte, le fil narratif le privant net de son pain quotidien de combats épiques et spectaculaires. Seul les férus d’histoire et du personnage poursuivront la lecture de ce biopic mais en ruminant un peu, par moment, à la vue de certaines longueurs et du manque d’envolées lyriques des dialogues. Pas foncièrement mauvais, "Rommel" est cependant assez loin d’accrocher le palmarès des meilleurs en la matière.

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