26 novembre 2020
Classics

Balada Triste : Le Grime farpait

Par Pierre Tognetti


Sortie le 22 Juin 2011, "Balada Triste", réalisé par Alex de la Iglesia, dépeint le parcours d'un clown, recruté de force par les troupes républicaines. Cruel, il massacre des combattants nationalistes à coup de machette avant d'être arrêté puis détenu. Il ne laissera qu'une consigne à son fils, un gage ultime de bonheur : la vengeance.

Aussi loin que mes souvenirs me ramènent, le clown symbolisait merveilleusement le rire et l’amusement. Malgré certaines discordances de comportement parfois assez surprenantes, elles ne retiraient rien du pouvoir de fascination qu’il exerçait sur le môme que j’étais. Mais ça c’était avant ! A partir des années 70, avec les meurtres de John Wayne Gacy Jr, dit le « clown tueur » ( il avait pour habitude de se déguiser en clown pour amuser les enfants dans les hôpitaux), la donne va s’inverser. Le cinéma s’empare de cette affaire et commence à profondément révolutionner son image. Surgit alors toute une génération de psychopathes au look de plus en plus creepy, qui inoculeront dans notre inconscient le virus traumatique de la coulrophobie. A l’heure où le monde de la recherche lutte contre une terrible pandémie, hélas bien loin des délires fictionnels, retournons précisément dix ans en arrière. Quelque part chez nos voisins transpyrénéens, pour (re)découvrir un pitre qui, s’il a conservé un semblant de l’image iconique de nos comiques d’antan, n’est pas du genre à jeter des bonbons aux marmots. Alors gardez vos masques, et tous en piste !

Alex de la Iglesia est sans conteste le réalisateur ibérique le plus proche de ma vision du Bis, avec surtout cette formidable gestion de l’humour noir lui permettant de tirer cette distanciation idéale afin de divertir sur des sujets sérieux. Arrivé dans le milieu du cinéma par la porte de décorateur, cet ancien dessinateur de BD occupera ensuite la fonction de directeur artistique. Séduit par son court métrage "Miranda asesinas" (1991), Pedro Almodovar lui permettra l’année suivante de réaliser son premier long, "Action mutante".

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Ce grand fan d’Hitchcock (encore un !) installera un style décalé dont il ne se déparera jamais pour ses neufs films suivants, une règle confirmée par l’exception, en l’occurrence son bien trop british et sérieux "Crimes à Oxford", en 2008. Cependant, deux ans plus tard, il va réaliser cette satire circassienne noyée dans les heures sombres de la guerre civile espagnole et ses lendemains qui ne chantent pas. Avec "Balada triste" le metteur en scène revient donc aux affaires courantes et livre une fable sur les conséquences d’une société encore marquée au fer rouge du franquisme, dispersée entre la chronique naturaliste et militante d’un Ken Loach, la comédie acide a la Ettore Scola et l’ultra violence esthétisée à la Quentin Tarantino.

Il va y étaler tout son amour des Genres avec un cocktail plus détonnant que jamais, en passant au shaker les ingrédients du thriller, de la comédie, du mélodrame, de d’horreur, le tout saupoudré d’un zeste de sexe. L’intrigue se situe d’abord en 1937 ou un cirque ambulant tente de survivre en pleine guerre civile. Le clown Auguste (Santiago Segura) est recruté de force par l’armée républicaine. Au cœur de la bataille, accoutré dans son costume de scène et emporté par la violence régnante, il va se battre et faire preuve d’une grande cruauté en tuant les nationalistes à coups de machette (Quentin a dû apprécier !). Capturé, il demandera vengeance à son fils.

Javier (Carlos Areces) en parfait enfant de la balle devient donc clown à son tour dans une troupe ou il partage le quotidien peu ordinaire de ces marginaux. Un couple au bord de la crise de nerfs, un dompteur d’éléphant, un dresseur de chien, un homme canon, une acrobate (canon aussi d’ailleurs, mais cruelle…) et un autre clown, Sergio (Antonio de la Torre), un personnage violent et désespéré (et cruel aussi d’ailleurs). Les deux « comiques » vont se disputer le cœur de la cruelle (et canon, donc) Natalia, incarnée par Carolina Bang, future madame de la Iglesia ( pour son coté cruelle probablement…).

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Si dans toutes les pellicules du réalisateur, on est toujours très loin des clichés hollywoodiens véhiculés par des images glamours, l’univers du cirque est ici naturellement propice à un défilé de « gueules ». Avec cette peinture au vitriol Alex de la Iglesia ne se fait pas prier (absoudre, probablement…) pour faire dans l’abrasif, tout en s’aventurant beaucoup plus profondément dans les arcanes de la tragédie que ne le laissait augurer le ton subversif de la première partie (le massacre du clown avec sa machette est vraiment jouissif !). Du coup,  "Balada Triste" joue sur de brutales ruptures de tonalité, alternant des plans d’extrême violence, des scènes de sang et de sexe, le tout dans une ambiance très « freaks » ou animalité et humanité se confondent avec des plans d’un romantisme déconcertant, pour finir en ascenseur émotionnel.

Si l’affrontement final entre les deux prétendants pour séduire la belle est esthétiquement très réussi, deux superbes plans exaltent à eux seuls l’indéfectible amour que porte l’espagnol au cinéma. Celui du clown au sol prêt à être achevé et qui asperge son bourreau avec ses fleurs en plastique, et celui des deux antagonistes dans le véhicule de police ou quand l’Auguste et le clown blanc redeviennent des personnages circassiens. La justesse de l’interprétation évite à ces pourtant très fortes caractérisations de tomber dans le piège de la caricature, malgré le décorum, ce qui confirme une fois de plus la très grande qualité de directeur d’acteur (entre autre) du réalisateur.

Entre odyssée baroque et brûlot politique, Alex de la Iglesia réalise avec "Balada Triste" son œuvre la plus riche, tour à tour intimiste, engagée, déjantée, sexy et surtout extrêmement aboutie. Entre conte de faits divers et mélodrame ordinaire, rire et larmes, réalité et fiction, horreur et amour, il nous livre son plus beau concerto, rythmé par un tempo de Bis-polarité très clownesque en somme, sans tambour mais avec une trompette (et une machette !). Puisque la période de confinement, heureusement achevée, nous a privé de nous rendre au cirque pendant un temps, enfourner la galette et tous à toile ! Mais gardez votre masque, por favor !

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