Classics

Caligula de Tinto Brass : Orgie Mécanique

Par Pierre Tognetti


Je dois d’abord avouer que je n’avais plus revu "Caligula" (sorti le 02 Juillet 1980 en France) depuis une de mes innombrables et éclectiques soirées VHS entre potes, au début des années 80. Il me restait en mémoire les effluves malodorantes d’une énorme partouze, de sexes exhibés, de mélanges de corps, de saphiques cunnilingus, de gays fellations, de pénétrations… Ben une énorme partouze quoi ! Des visions pornographiques qui n’étaient pas de nature à m’effaroucher, car il m’en fallait quand même un peu plus à cette période « open rent » et mes abonnements dans une dizaine de vidéo-clubs.

Cependant, je me souviens pourtant d’avoir rembobiné pour le moins chagriné… D’abord parce que j’étais devenu assez exigeant coté trash avec une réelle affection pour les déferlements de gore avec lesquels les magazines spécialisés de l’époque m’avaient « vendu » la chose. Et ce n’est pas un ventre ouvert et une tête tranchée qui allait rassasier un ado en pleine période slasher, cannibalisme et autres joyeusetés ! Ensuite parce que voir le droogie de chez Kubrick se dandiner la majeure partie du métrage avec sa teub à l’air m’avait un peu refroidi. Cette grossière caractérisation se trouvant radicalement éloignée de celle plus travaillée sur la psyché déviante de ce sociopathe qui m’avait perturbé auparavant dans le sulfureux "Orange Mécanique" (1971).

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Novembre 2019. Je lance un deuxième visionnage de "Caligula" pour lui donner une nouvelle chance. Bien m’en a pris car je n’ai pas du tout la sensation d’avoir vu le même film, preuve supplémentaire, s’il le fallait, que revenir sur ses classiques réserve bien souvent des surprises, et parfois, comme ici, de très bonnes. J’ai d’abord été subjugué par la somptuosité des décors. Une sensation de réalisme d’une esthétique époustouflante, avec un incroyable soin apporté à chaque détail, chaque scène fonctionnant comme un véritable tableau de maître. Des vêtements aux armes, en passant par les bijoux, les coiffures, les meubles, etc. pour une reconstitution de l’Antiquité qui n’a rien à envier aux péplums Hollywoodiens de l’âge d’or. Même quand Tinto Brass est épris de gigantisme, comme avec cet incroyable navire de cent mètres de long posé au milieu d’une salle, c’est bluffant.

La raison essentielle de cette époustouflante prouesse tient principalement dans le travail du scénariste, Gore Vidal, un romancier scénariste américain rompu à l’exercice de traduction visuelle, ayant déjà œuvré sur des films « d’or » comme "Ben Hur" (1959), entre autre. Et pour rendre à Rome ce qui appartient à Rome, ils tourneront en Italie. Comme c’est précisément la ville ou l’on trouve à cette époque les meilleurs artistes du tissu et du métal du monde, le choix est plutôt judicieux.

Tinto Brass, qui a déjà livré avec son "Salon Kitty" (1976) une sombre et corrosive satire sociale, sulfureux mixage entre nudité et costumes du IIIème Reich, continue dans le film d’époque. Ici il va dépeindre le destin de Caligula, empereur romain despotique, sanguinaire et incestueux, à travers une gigantesque fresque dramaturgique, optant pour une mise en scène très théâtralisée. Bien aidé en cela par une distribution principalement britannique, tous rompus à cet exercice sur les planches. Et quelle distribution ! Pour donner la réplique a Malcolm McDowell, on retrouver Peter O'Toole, rentré au panthéon du 7eme art en officier Britannique ("Lawrence d’Arabie" 1962), dans le rôle de son grand-oncle Tibère. Helen Mirren deux ans avant sa transformation en fée Morgane dans "Excalibur" (1981) incarne Cæsonia, quatrième épouse de l’empereur. La Margherita de "Salon Kitty", Teresa Ann Savoy, campe Julia Drusilla, la sœur cadette du despote, marié à Longinus interprété par John Steiner. John Gielgud déjà le Cassius dans le "Jules César" de Stuart Burge (1970) est nerva, Juriste et proche de Tibère. Je me contenterai de cette liste, non exhaustive, histoire de ne citer que les interprètes les plus prestigieux… Tinto Brass va diriger ce beau monde en n’oubliant pas de glisser quelques jolies naïades de chez Penthouse, histoire de rendre le spectacle plus agréable.

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A l’arrivée cette adaptation retranscrit de façon frontale et crue ce pan obscur de l’antiquité, dans un monde de stupre et de fornication, de cruauté et de débauche, sur fond d’inceste, de viol, d’homosexualité, de torture, d’infanticide, de trahison et j'en passe... Le réalisateur prend le parti de ne rien nous cacher, surtout lors ces fameuses scènes orgiaques (celles qui confirment mes souvenirs de premier visionnage…). Mais après tout, l’histoire de "Caligula" ce n’est pas non plus celle du « Dialogue des carmélites » ! Toutefois, si ces exhibitions pornographiques peuvent paraître surprenante dans un film « historique en costume » elles se fondent parfaitement à l’ensemble, il suffit pour s’en convaincre de revoir la version expurgée. L’ensemble, porté par un McDowell (finalement) incroyable dans son attitude maniérée, est une belle réflexion sur le pouvoir, un regard satirique et noir sur la personnalité trouble et tourmenté de cet empereur, au final victime de ses aïeuls qui en ont fait un être tourmenté élevé dans le pêché. Ce qui le conduira à sa mort, dans une scène pré-générique qui s’avérera la plus bouleversante du film.

"Caligula" est donc un incroyable trip où les frontières entre imaginaire, visions fantasmées et onirisme, hallucination et réalité sont ténues, avec une artificialité dans la mise en scène très Fellinienne. Une œuvre qui fait presque figure d’OFNI dans son audace, mais qu’il serait difficile d’imaginer réalisée en dehors de ces années 80, dont il reste un des vestiges d’une époque bien révolue. Monumental !

Pour information il existe au moins deux versions de ce "Caligula". Une classée X, d’une durée de 145 minutes, montée par le producteur qui, au grand dam de Tinto Brass, inséra de véritables scènes pornographiques. La version qui fut exploitée dans le circuit traditionnel fait 45 minutes de moins et fait l’impasse sur ces scènes explicites. Autre indication : il y a parfois confusion avec le "Caligula, la véritable histoire", sorti quatre ans plus tard et réalisé par David Hills, plus connu sous le nom de Joe d’Amato. Le réalisateur, rompu à l’exercice de l’outrance, ne lésine pas sur le trash (on a même droit a une scène de zoophilie !) , mais oublie au passage de raconter une histoire. Malgré son titre, cette production tapageuse, mais désargentée, ne réussit jamais à rivaliser avec son prédécesseur.

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