Classics

Dieu seul le sait de John Huston

Par Christophe Dordain


Le caporal Allison, marine rescapé du naufrage de son sous-marin, échoue en canot de sauvetage sur une île du Pacifique où ne reste que sœur Angela, seule survivante d’une congrégation religieuse. Leur relation va évoluer au fil des événements, notamment lors de leur promiscuité dans une grotte, contraints d’y demeurer cachés lorsque les Japonais prennent possession de l’île après l’avoir bombardée. Le caporal, un homme fruste qui n’a jamais connu que la vie militaire, s’éprend de sœur Angela qui n’a pas encore prononcé ses vœux définitifs et auxquels il lui demande de renoncer. Bien que les épreuves les aient rapprochés jusqu’au débarquement final victorieux de l’armée américaine, sœur Angela, fidèle à sa foi, ne renonce pas à ses vœux, mais, Dieu seul le sait, aura peut-être éprouvé plus que de l’amitié pour le vaillant caporal…

"Dieu seul le sait" (actuellement proposé par TCM) n'est pas, et de très loin, le film le plus connu qui soit mis en scène par John Huston. Abordant un sujet au préalable brûlant pour ne pas dire scabreux, un Marine et une nonne perdus sur une île déserte pendant la Seconde Guerre mondiale, la direction prise par le film aurait pu conduite droit dans le mur avec un cinéaste moins précautionneux. C'était mal connaître John Huston qui, adaptant le roman de Charles Shaw, "Heaven Knows, Mr. Allison" (publié en 1952) pour réaliser "Dieu seul le sait", prit alors une direction bien plus flatteuse et ambitieuse...

Exit l'aventure sentimentale attendue par le public ou bien une pesante parabole philosophique jalonnée de longs monologues sur le devenir de l'humanité. Au contraire, place est faite à une formidable évocation d'un drôle de couple que la guerre a placé dans une position bien inattendue. Soeur Angela et le caporal Allison finiront par devenir des amis alors que tout les oppose (la servante de Dieu face à l'homme de guerre) et qu'ils doivent survivre dans un environnement singulièrement hostile. Le cinéphile averti pourra même opérer un rapprochement avec un film ultérieur, quoique différent dans son contexte et son approche globale (signé John Boorman en 1968) : "Duel dans le Pacifique" avec Lee Marvin et Toshiro Mifune.

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Magistralement soutenu par le duo formé par Robert Mitchum et Deborah Kerr, "Dieu seul le sait" relève de l'incroyable tour de force cinématographique qui nous fascine, car évitant avec subtilité tous les pièges auxquels un tel scénario pouvait amener. John Huston parvient aisément à captiver l'attention du spectateur en accumulant toutes les difficultés inhérentes à la survie sur une île déserte : l'accès à l'eau, le besoin de nourritures, l'adaptation à la vie dans la jungle avec tous ses dangers, etc. Autant de moments de bravoure qui ne nécessitent nullement la moindre scène d'action dans ce qui relève pourtant, au premier abord en tout cas, du film de guerre. Ajoutons, pour faire bonne mesure, la photographie signée Oswald Morris (il avait déjà collaboré avec John Huston pour "Moulin rouge" (1952) et "Plus fort que le diable" (1953)) et, ce qui est plus inattendu, une partition musicale composée par Georges Auric (bien loin de "L'Eternel Retour" et de 'L'Aigle à Deux Têtes"), mais qui avait déjà signé la musique de "Moulin Rouge" cinq auparavant.

John Huston, en refusant de mettre en parallèle voire d'opposer l'institution religieuse et le monde de l'armée, une institution à sa façon aussi (et qui sont toutes deux authentiquement démocratiques au fond puisque, parti de rien, on peut devenir évêque ou général), réalise avec "Dieu seul le sait" l'antithèse d'"une pièce sexuelle sur les rapports d’un Marine et d’une nonne." Lui qui voulait "obtenir des rapports purs, virginaux et extrêmement sensibles. » (Extrait de la revue Positif n°116 - mai 1970). Mission accomplie !

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