17 septembre 2021
Classics

Dracula 1979 : Le prince de la nuit selon John Badham dans toute sa gloire

Par Gabriel Carton

 

Le cinéma d’épouvante des années 70 a été le territoire irréfutable du roi des vampires, le personnage créé par Bram Stoker s’étant illustré dans une dizaine de films et téléfilms depuis le début de la décennie. Toujours plus fidèles (« Les Nuits de Dracula » de Jess Franco, « Count Dracula » de Philip Saville), toujours plus romantiques (« Dracula » de Dan Curtis) et toujours plus appréciées du grand public, anoblissant le conte horrifique comme la source d’un courant culturel dont le cinéma d’auteur n’allait pas tarder à s’emparer (« Nosferatu, phantom der nacht » de Werner Herzog). Il n’est donc pas étonnant qu’Universal, major parmi les majors, à l’origine de la célébrité du Comte Dracula (immortalisé par Bela Lugosi dans le film de Tod Browning en 1931) reparte au front de l’horreur gothique en dépoussiérant son approche première et en offrant, en 1979, une version qui ne pourrait être considérée autrement que comme définitive.

Dès les premières secondes, la musique de John Williams, auréolé des succès populaires retentissants de « Les Dents de la mer » (1975), « Rencontre du troisième type » (1977) et « Star Wars » (1977), nous indique que l’on ne se trouve plus dans le giron d’un genre déterminé, ce Dracula ne sera pas un film d’horreur comme les autres, les moyens mis en œuvre suffisent à le faire comprendre. John Badham, réalisateur encore jeune mais déjà vétéran du petit écran, vient lui aussi de triompher au cinéma avec « La Fièvre du samedi soir » (1976) et si cet exploit ne semble pas cadrer avec le CV attendu d’un homme choisit pour réaliser un film de vampire en cette fin des années 70 c’est parce que la volonté est tout autre et plus qu’une expertise sur le sujet, ce que l’on attend de lui, c’est du sang neuf.

Adapté, comme son ancêtre de 31, de la pièce de John Balderston et Hamilton Dean plus que du roman d’origine, Dracula cuvée 79 resserre l’intrigue en un lieu unique, Whitby, son port, son abbaye, son asile d’aliénés et son petit cimetière bordant la falaise, un cadre restreint qui respire le calme et l’ordinaire rural de l’époque édouardienne. Un cadre d’autant plus susceptible d’être bousculé par l’arrivée d’un élément extérieur.

"Dracula", le film, s’ouvre sur la fracassante arrivée du Demeter, cargo transportant le Comte Dracula incognito, bateau ivre se brisant sur les rochers, un mort pour capitaine attaché au gouvernail. Dès cet instant, le macabre ne cessera de flirter avec une certaine douceur. Les événements nocturnes, violents, sanglants, contrasteront avec les manières éclairées d’un Dracula que nous découvrons calme, peu enclin aux emportements, hôte élégant et cultivé, dissimulant un conquérant issu d’une histoire méconnue et sombre de l’Europe, manipulateur et, on serait tenté de lui donner raison, quelque peu méprisant sous le velours de son timbre hypnotisant.

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Grâce rendue à Frank Langella, qui n’a basé son interprétation sur aucun de ses prédécesseurs, même si l’évolution du vampire à l’écran nous laisse deviner une filiation avec l’aristocrate d’abord courtois puis bestial incarné par Christopher Lee (« Le Cauchemar de Dracula » de Terence Fisher) où le noble reclus entrevoyant la possibilité de retrouver son amour perdu et dont la mélancolie est tempérée par les traits durs et la diction colérique de Jack Palance (« Dracula » de Dan Curtis). Avec Langella, le vampire ne sera plus jamais vraiment un monstre dans l’inconscient collectif, objets de plus d’empathie que de détestation, de désir plus que d’effroi, il n’a plus besoin de ruse pour attirer sa proie, elle se jette dans ses bras, consciente du prix à payer : pour un mec pareil, ça vaut bien le coup (coût/cou ?).

Kate Nelligan, Lucy Westenra, devient l’idéal de la victime consentante, archétype de la femme décorsetée qui aspire à un épanouissement intellectuel et sensuel que son mariage prochain lui refuse. Dracula n’est pas une fin pour elle, mais un moyen, d’ouverture, d’aventure, de respiration, elle est mordue bien avant de recevoir le baisé du vampire. La stratégie du Comte est de se rendre désirable pour ses proies, mais le jeu de la séduction se joue à deux, et Lucy ne manque pas de se montrer plus cavalière que le voudraient les mœurs de son temps, la barrière de l’inhibition ayant déjà cédé chez elle depuis longtemps, elle est vamp bien avant d’être vampire.

Rien d’étonnant alors que les personnages masculins « normaux » nous paraissent rétrograde, Jonathan Harker (Trevor Eve) ne voit comme horizon valable que le bureau de son étude et un mariage bien sage, Seward (Donald Pleasance) soigne l’hystérie à coup de laudanum et Van Helsing (Laurence Olivier) patriarche impuissant devient presque effrayant dans sa volonté de croisade contre le vampire, mettant toute ses forces grabataires au service de sa haine. Ce n’est pas dénigrer le travail des acteurs que de faire ce constat, ils sont tous extraordinaire dans leurs registres respectifs et les interactions de ce casting regorgent de confrontations jubilatoires.

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Dracula est aussi un festin visuel, la photographie de Gilbert Taylor (« Répulsion », « La Malédiction », « Star Wars ») magnifie les décors de Brian Ackland-Snow et les costumes de Julie Harris (dont ce sera l’un des derniers postes de costumière au cinéma avant une pré-retraite télévisuelle). L’équipe en charge des effets spéciaux redouble d’efforts pour rendre fluides les manifestations surnaturelles (Langella escaladant un mur à l’envers ou se transformant en loup en traversant une vitre) et exacerber la fantasmagorique érotique de l’acte vampirique (une scène d’amour sur fond de vortex rougeoyant débouchant sur un échange de sang en guise de paroxysme). Car, pour toute moderne qu’elle soit, cette adaptation de Dracula ne renie pas le folklore établi, ni les symboliques maintes fois discutées, Sous ses dehors mondains, Dracula est l’incarnation d’une nature indomptée, il réveille dans le monde civilisé la peur du loup et le désir primaire, une seule et même chose en vérité.

Il manquait à nos étagère une édition rendant justice à cette adaptation injustement reléguée au second plan depuis le braquage cinématographique de Francis Ford Coppola et son « Bram Stoker’s Dracula » (magnifique au demeurant mais sacré trop vite comme le seul et l’unique), mais ESC s’en vient combler cette absence avec un coffret Blu-Ray qui propose le film dans ses deux versions. D’abord la version la plus connue depuis l’édition du film en DVD, aux couleurs dé-saturées pour correspondre au désir premier du réalisateur de réaliser le film en noir et blanc.

Pour certains, "Dracula", le film, y a gagné une identité propre et une atmosphère unique, pour d’autres, le scandale était total et Dracula, pourtant plus vivant que jamais, s’en trouvait anémié. Qu’ils se consolent, la version cinéma est de retour gorgée de ses couleurs chaudes perpétuant presque la tradition flamboyante de la Hammer. C’est donc plutôt deux fois qu’une que nous aurons la joie de (re)découvrir ce chef-d’œuvre qui comme son personnage central semble imperméable à l’emprise du temps.

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BONUS
BR 1 :
Version Cinéma
- Dracula selon John Badham par Christophe Lemaire (20 min)
- "What Sad Music" : entretien avec le scénariste W.D. Richter (33 min)
- Bande-annonce et spots radio
BR 2 :
Version désaturée du réalisateur -1:49:23
- "King of my Mind" : entretien avec John Badham (32 min)
- Les fantasmagories de Maurice Binder par Alexandre Jousse (14 min)
- Du Sang neuf pour Dracula (40 min)
- Galerie photo
DVD :
Version Cinéma
- Dracula selon John Badham par Christophe Lemaire (20 min)

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