29 novembre 2020
Classics

Dune : Ce sable qui glisse dans la main

Par Pierre Delarra

Nous sommes en 10191 AG (après la Guilde), l’Epice est la substance la plus convoitée de l’univers, elle est le produit le plus recherché des mondes connus ; elle permet de voyager dans l’espace et dans le temps par compression. L’Epice ne se trouve que dans un seul et unique endroit : une petite planète aride et stérile dénommée Dune. C’est sur cette petite planète que vont s’affronter les plus grandes familles de l’univers : les Atréides et les Harkonnen ; combats et conflits arbitrés par l’empereur lui-même Padishah Saddam IV et sa suite. "Dune" est un film de science-fiction américain réalisé par David Lynch entre 1982 et 1984. Il est la énième adaptation du roman Eponyme de Franck Hebert paru en 1965 sous le titre « Le Cycle de Dune » qui devient très vite un best-seller. Plus qu’un titre il deviendra une saga.


Que dire de cette adaptation ? Il faut le rappeler car elle n’en demeure pas moins rocambolesque ! Les plus grands et les plus fous s’y inspirent. La production est mise en chantier par le producteur Dino de Laurentiis en 1978, le producteur heureux et vieux briscard de Cinecitta à la bonne réputation des superproductions telles que "Barrabas", "La Bible" et "Waterloo" mais aussi du si proche "King Kong". Ne faut-il pas rappeler qu’une année auparavant de petits jeunes ingénieux et surtout sans aucun complexe avaient osés défier le tout Hollywood avec un petit western intergalactique intitulé "Star Wars". La trainée de poudre fera long feu pour arriver aux oreilles droites érigées de Dino de Laurentiis et de sa charmante fille Raphaella. Les droits achetés par Arthur P.Jacobs, les producteurs sont à la recherche d’un réalisateur que rien ne pourra arrêter et en 1972 ils approche naturellement David Lean auréolé de son "Laurence Of Arabia". Tout est alors bouclé le tournage avec un budget conséquent pour l’époque (14 M$) avec pour rôle principal James Coburn va alors débuter. La malchance frappe de nouveau : le 27 juin 1973 Arthur P.Jacobs disparaît d’une crise cardiaque âgé seulement de 51 ans.

Ce projet allait-il s’enfoncer dans le sable ? Non ! C’est sous les bonnes augures du producteur français Michel Seydoux que renaît des sables mouvants le projet de « Dune ». Rachetant les droits, il approche Alessandro Jodorowsky pour réaliser le film avec un budget de 10M$. Ce projet devient Le Projet Du Tout Hollywood. La production est hors norme et naît par la même un casting inimaginable : les artistes tels que David Carradine, Orson Welles, Salvador Dali, Mike Jagger, Amanda Lear, Gloria Swanson, Geraldine Chaplin et Alain Delon son conviés sur les plateaux. Et ce n’est pas tout : Douglas Trumbll (SFX), Dan O’Bannon (Darck Star)), Chrisropher Foos (designer) et pour les partitions musicales : Pink Floyd, Magma ainsi que Mike Oldfield. Ce film devient pharaonique, le tout Hollywood est subjugué par le prodige de Alessandro Jodorowsky mais la pyramide s’effondre de nouveau sous les trois lettres célèbres de l’époque : LSD. Le sable prend l’eau et le château s’écroule. Alessandro Jodorowsky s’embrume sous les effets narcotiques pour ne plus jamais se relever. "Dune" s’enfonce de nouveau et Michel Seydoux de dire plus tard de son initiative de producteur : « Tout était génial…Sauf le metteur en scène ; » à sa charge avait-il sans doute les plus grandes raisons ?

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Le sablier semble alors vide, sans carburant ni essence ; mais non ! une fois de plus le script-Phoenix renaît de ses cendres ; et c’est un curieux réalisateur américain du Montana qui redonne vie à "Dune" : David Lynch. Il n’est pas étonnant que ce curieux personnage réalisateur fétichiste aux deux films couronnés, mais qualifié de cinéaste d’auteur aux films personnels voir incompréhensibles ("Eraserhead" - "Elephant-Man") se voit aux manettes d’une superproduction qui depuis « Cleopatra » n’aura jamais été entreprise. Nous sommes au centre de l’imbroglio hollywoodien : créer l’impossible par l’improbable. Et cela fonctionne plutôt bien, du moins au départ.

Le sable ne fait que s’enfuir dans d’inextricable sablier, quel sera donc le casting ? Très vite par compression un jeune homme acteur sort du lot, un débutant formé à l’art dramatique par six années au théâtre sur les scènes de Seattle, Kyle MacLachan ce novice sera préféré à Christopher Reeve, William Hurt ou Val Kimler et comme à ses bonnes vieilles habitudes Lynch a fort bien raison, ce jeune acteur, prodigieux, fera des merveilles et campera mieux que quiconque les costumes de Paul Atréides. Plus encore, Lynch ira chercher Jürgen Prochnow acteur formidable droit comme une équerre. Amoureux sans doute, pour trouver, la sculpturale Fransesca Annis, femme aux regards désireux d’audaces foudroyantes, délaissant par la même l’iconique Glenn Close. Kenneth McMillan aussi libidineux que vrai, vecteur préféré sans doute de David Lynch. Bien sûr le sourire et les yeux de miel de Sean Young, merveille accomplie de Ridley Scott, notre Rachelle dans "Blade Runner". A ce parfait casting n’oublions pas pour autant la furtive et la plus belle des apparitions cinématographiques, la princesse Irulan, car dans toutes les histoires et les contes il faut une belle et merveilleuse princesse dont Virginia Madsen prêtera ses traits dès le départ pour nous compter la prophétie du Messie de "Dune". L’aventure semblait parfaite, quels cailloux pouvaient enrailler cette machine si parfaitement huilée ? Le grain de sable sera le réalisateur lui-même : David Lynch.

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David Lynch est le véritable maître des horloges, du moins le pense-t-il. Bien vite les écueils arrivent en bon nombre, l’argent coule à flot mais ne donne rien dans ce sable devenu infertile. Les gigantesques décors sont des gouffres sans fonds. David Lynch et Raphaella de Laurentiis épongent un navire bien trop lourd, trop cher, trop extravagant pour eux. Le réalisateur voulait faire un film dans ses propres normes et finit par bâcler une production devenue sa chimère, et à savoir, les chimères ont raison de tous et de tout. Mais, voilà, David Lynch aura réussi à marquer son sceau au fer rouge : celui de l’ambiance de son film qui bientôt ne lui appartiendra plus. Cette marque est une marque industrielle, celle des usines du Baron Harkonnen, de ces fers, de ces chaines, des écrous et des boulons, de ces ocres poisseux, des cuivres érodés, aussi forts mais terriblement faibles. Il dira : « Pour moi les usines sont les symboles de la création, avec le même genre de processus organique qu’il y a dans la nature. » Alors David Lynch noyé dans le cambouis, les pistons et la vapeur ? Non pas, c’est un univers aussi retro-futuriste que néo-industriel qui s’exprime dans les plus belles manières ; ce pari-là, cette mise en scène est pour le coup tenue par son metteur en scène et cela d’un gant de fer.

Alors bien sûr le sable glissera toujours aux vents le long des crêtes des dunes, rien ne peut l’empêcher et à y prendre bien garde le cinéphile retiendra toujours au creux de sa main un ou deux petits grains de sable si victorieusement convoité.

Profitez de notre podcast consacré à Dune :

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