Classics

Easy Rider : Bike to be wild

Par Pierre Tognetti


Voilà cinquante ans que "Easy Rider" est sorti (le 08 Mai 1969 au Festival de Cannes). A quelques encablures de fermer le livre de l’année 2019, il serait dommage de ne pas jeter un dernier coup d’œil dans le rétro.

En 1969, cela fait presque deux décennies que le système Hollywoodien fait sa mue, confronté à la concurrence de la télévision et au rajeunissement des spectateurs issus du baby-boom. Un phénomène qui voit les salles obscures se déserter au profit de celles des cinémas en plein air (les drive-in) et de quartiers (les fameux grindhouses). Les grandes sociétés de production états-uniennes, sabordées par l’autocensure du code Hays, n’ont pas anticipé ce changement de mœurs et continuent de propager une image rétrograde du pays.

Face à cet esclavagisme intellectuel et moral, des sociétés de production indépendantes apposent un contre-pouvoir. C’est la naissance de l’exploitation movie dont le credo est de s’adresser à ce jeune public en épousant leur point de vue et non plus celui de leurs « vieux ». Avec ce mouvement véritablement révolutionnaire, c’est le grand déballage ! Le succès de ce cinéma parallèle, et de seconde zone, tient dans la variété des thèmes abordés et leurs traitements frontaux.

A cette période et avec une fréquence sériesque naissent des kyrielles de Genres et de sous-genres comme les teens movies, les bikers movie, la sexploitations, la blackploitation, les roughies, les WIP (women in prison), les druggs movie… repoussant toujours plus loin les limites de la morale, pour des images toujours plus trash, rudoyant les valeurs étriquées du fameux puritanisme américain. Car fini de cacher dans les placards les images explicites de sexe, la nudité plein cadre, l’homosexualité, les couples interraciaux, la drogue, la prostitution. On assiste à une escalade dans l’exhibition où (presque) tout est mis en image, (presque) sans tabous, jusqu'à repousser parfois très loin les limites de la bienséance avec de l’ultra-violence, du sang (naissance du gore), des scènes de viols, des delirium sous substances illicites, etc.

Ces petites entreprises finissent par se transformer en véritables machines de guerre, distribuant à la pelle des micros-productions pour des gosses en quête d’émancipation. De ces nombreux producteurs anticonformistes, Roger Corman est, sans conteste, un des chefs de file, celui qui influencera plusieurs générations de cinéastes. Si ses œuvres ne trônent pas en bonne place à la cinémathèque, c’est pourtant celui qui va le plus contribuer à cette redistribution des cartes et à initier une autre révolution qui, elle, enterrera définitivement le format Scope de l’âge d’or cher aux dernières séances de Monsieur Eddy. Notamment en 1967 lorsqu’il réalise un film sans lequel "Easy Rider" n’aurait probablement jamais vu le jour : "The Trip", son voyage hypnotique, réunit en effet pour la première fois Peter Fonda et Dennis Hopper, pendant que Jack Nicholson co-scénarise.

Pendant ce temps, les grandes majors, alors qu’est abolie la charte du code Hays, veulent renaître de leurs cendres dorées et récupérer leur leadership. Pour se faire elles vont laisser les clés à ces jeunes metteurs en scène audacieux, sortis des amphis des écoles de cinéma ou plus prosaïquement du cinéma d’exploitation. Elles vont également leur ouvrir le circuit des salles traditionnelles. Cette plus grande exposition, avec plus de moyens, un retour aux formats standards avec notamment des durées de projection de 90 à 100 minutes (le cinéma de marge ne dépassait pas 60, 70 minutes), et surtout beaucoup plus de liberté, contribuera à bâtir les fondations du cinéma moderne. C’est la naissance du fameux New Hollywood.

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« Si on essayait de décrire les années 60 avec un film, on pourrait montrer "Easy Rider" et ça suffirait. » Ces propos sortis de la bouche de Quentin Tarantino, docteur honoris causa du cinéma d’exploitation, résume parfaitement ce que représente ce film. En 1969 on retrouve donc les trois poulains de l’écurie Corman, avec Hooper devant et derrière la caméra, partageant l’affiche avec Fonda et Nicholson. De tous ces jeunes metteurs en scène qui sont en train de prendre le pouvoir, Denis Hopper ne rentrera jamais dans cette nouvelle catégorie de « surdoué », qualitatif que l’on réservera plus volontiers aux Spielberg, Lucas, Landis, Friedkin, Peckinpah, Scorsese, etc.

Pourtant, "Easy Rider", pellicule techniquement (très) imparfaite, remise dans son contexte historique, fait figure d’OFNI. En ce qui me concerne ce n’est qu’au début des années 80 que j’ai posé mon regard sur cette jaquette aux faux airs de western moderne, persuadé de tomber sur un biker movie. Si "Easy Rider" est bien un film de motards, il n’est pas conté du point de vue des hells angels, mais, pour la première fois, de celui des jeunes de la génération. Cependant, à cette époque de lycéen insouciant et avide de spectacle transgressif, j'allais quelque peu déchanter devant l'aspect quasi-documentaire et plutôt sobre de l’œuvre. Pourtant, une fois la k7 rembobinée, un étrange parfum mélancolique m’envahissait. Il me faudra attendre quelques longues années, de multiples visionnages et un voyage dans le grand Ouest pour en traduire les fragrances…

L’histoire, c’est celle de Wyatt (Peter Fonda) dit « Captain America » et Billy (Dennis Hopper) qui, afin de se rendre au carnaval de la Nouvelle-Orléans, vendent une grosse quantité de coke. Une fois la transaction effectuée, c’est au guidon de leurs Choppers que les deux compères vont parcourir les Etats-Unis d’ouest en est. Un road trip plus trépidant que prévu, et qui virera au drame. Si les deux potes étaient loin imaginer l’issue de leur périple, il est probable que l’acteur/réalisateur Dennis Hooper était à des années lumières de présumer l’impact que son film allait avoir sur le cinéma états-unien, et des retombées économiques sur le tourisme local.


Dès l’intro, sur l’air du « The Pusher » des Steppenwolf, avec ces deux loustics qui cachent l’argent de la transaction dans le réservoir de Wyatt, customisé comme son casque, aux couleurs du drapeau américain, le ton est donné. Ce que confirme, dés le début de leur périple, un « Born to be wild » (toujours Steppenwolf) bien nerveux et qui deviendra l’hymne de l’évasion pour plusieurs générations de riders. Car derrière ce road movie naturaliste servi par une intrigue minimaliste se cache une authentique œuvre résolument visionnaire sur une Amérique alors en pleine crise existentielle. Un portrait au vitriol, version « sex, drogue et rock en roll », d’abord matérialisé par ses décors naturels de route 66 à l’asphalte cabossée, bordée par des usines métallurgiques au look crépusculaire, ses bourgades isolées. etc. Une ballade dans un paysage de carte postale dont les couleurs altérées virent au sépia. Une désaturation déjà naturellement facilitée par les scories du grain pelliculaire du 16 mm, alterné avec des stocks-shot.

Avec cette intrigue tracée comme une longue ligne droite le réalisateur/ acteur va en profiter pour passer à la moulinette l’Amérique « Happy Days ». Ici pas de jolis diner’s avec des jukes-box rutilants crachant du rockabilly pour des T-birds gominés. Ces bikers sont traités comme des parias, rejetés par la société comme en témoigne le passage dans ce motel dont le gérant laisse porte close alors que l’enseigne est en mode Vacancy. Des exclus qui vont devoir compter sur l’hospitalité d’une famille de religieux, de fermiers cow-boys, d’une communauté de hippies pour parvenir au bout de leur circuit. Le passage chez les marginaux à chemises à fleurs et colliers de perles, perpétuant à la fois le culte de la famille hédoniste en fumant de la marijuana et s’adonnant aux plaisirs de la chair, symbolise parfaitement, à travers le phénomène des Monkees, la nature utopique de cette quête initiatique.

En effet, si les deux garçons profitent pleinement d’une sexualité libérée, tout en ingurgitant des litres d'alcool et en fumant des champs d’herbe folle, ils portent, malgré cette relative insouciance, un regard lucide. En témoignent ces veillées autour du feu fonctionnant tout au long du métrage comme des aires de repos, animées par des débats amplis d’une certaine vacuité avec laquelle nos protagonistes s’adonnent aux analyses plutôt binaires sur la face du monde actuel. Hopper opère ainsi avec ses antihéros une ironique distanciation empêchant toute forme de jugement tranché : ils ne sont ni les bons, ni les méchants. Pour preuve l’attaque nocturne ou l’avocat Hanson (Jack Nicholson), sorte de « caution morale » récupéré après une grosse biture, est assassiné sauvagement par des ploucs locaux, sonnant d’abord comme un retour brutal à la réalité. Avant que les deux potes abandonnent son cadavre pour continuer leur périple, sans faire preuve du moindre état d’âme. Toutefois, le ciel sur leurs rêves s'est assombri…


Une fois arrivés à destination, Hopper et Fonda vont se mettre en scène en laissant le caméraman capter leurs comportements en off lors des festivités du carnaval de La Nouvelle-Orléans. L’occasion d’un (authentique) trip détonnant sous acide, herbe et alcool qui les verra, accompagnés par deux prostituées récupérées dans un bordel ultra kitch, déambuler depuis les rues de la ville en (véritable) ébullition jusqu'à un cimetière. Hopper va alors nous offrir une incroyable scène de delirium, avec une caméra virevoltante pour des plans circulaires ou des flashs stroboscopiques, accompagnée par une musique instrumentale lancinante. On découvre Wyat en pleurs enlaçant la statue d’une sainte comme si elle était sa propre mère, dans une attitude régressive de petit garçon, pendant que Billy est « ailleurs », planant avec les deux donzelles dénudées : un sommet absolu de transe psychédélique ! C’est là que plane l’ombre de Corman, qui avait utilisé ces plans expérimentaux dans "The Trip", comme celui de la caméra tournant autour du joint. Ou comment boucler la boucle d’un cinéma d’exploitation qui se réinvente.

Néanmoins, dans l’ensemble du métrage, techniquement, Hopper se contentera d’aligner les plans très académiques, sans maestria, avec une caméra sage voire très amatrice, les montages et raccords grossiers en fondu obérant de l’aspect « bricolage ». Mais ses défauts, en devenant presque la marque de fabrique de nouvel Hollywood, contribueront à statufier la légende du film "Easy Rider". Notamment avec cet épilogue d’une noirceur maladive et profondément désespéré. D’un côté Dennis Hopper sortira proclamé « grand Gourou junkie de la contre-culture », pendant que les personnages iconiques de Wyatt et Billy seront propulsés au rang de martyrs par cette fin incroyablement violente et hautement métaphorique.

A la fin des années 80, cette portion de la mother road sur laquelle les deux personnages vont user leur gomme, sera déclassée. Délaissée, la route 66 tombera en lambeaux avant de retrouver un second souffle, comme "Easy Rider" grâce au format VHS, devenant à la fois un symbole de la culture populaire américaine et un circuit d’évasion pour plusieurs générations de Wyat et Billy en herbe. En 2015 j’ai pu, à mon tour, parcourir quelques milles de leur escapade et je n’y ai pas retrouvé le jus de cette époque, entre ces nouvelles enseignes rutilantes, ces amas de bétons ou ces routes impraticables. Cependant, j’ai ressenti à nouveau ce spleen de la première vision, et j’ai définitivement compris.

1969/2019. Comme un improbable alignement de planètes, pour l’anniversaire du demi-siècle de la sortie de "Easy Rider", Quentin Tarantino aura proposé son monumental hommage esthétisé, pendant que le dandy Peter Fonda, histoire de voir si l’herbe est plus verte là-haut, est parti y rejoindre le furibard Dennis Hopper... Enjoy men, don’t walk on the grass but smoke it !

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