16 juillet 2020
Classics

Elephant Man : Je ne suis pas ce que vous croyez

Par Yann Vichery

Actuellement repris dans les salles obscures grâce aux bons offices de Carlotta Films, "Elephant Man" de David Lynch demeure, 40 ans plus tard, un véritable film-culte, et le terme ne saurait être galvaudé en la circonstance, qui aura profondément marqué des générations de cinéphiles.

En 1977, David Lynch, après quelques courts métrages assez confidentiels, réalisait sa première oeuvre cinématographique, "Eraserhead". Plus une expérience filmique, une oeuvre concept qu’un film comme on l’entends. Cet OFNI qu’il ne faut d’ailleurs pas tenter de comprendre au sens cartésien du terme et dans lequel on y suit un homme obligé de s’occuper de son fils, une « chose » n’ayant que peu un aspect humain, posait déjà quelques bases de ses obsessions que l’on retrouvera d’ailleurs tout au long de ses 9 autres films (sans oublier pas "Twin Peaks", série majeure du maitre). Ces obsessions, on les retrouve d’ailleurs dans le film qui nous intéresse, réalisé trois ans plus tard, "Elephant Man", tiré des mémoires du docteur Frederick Treves, et qui narre l’histoire vraie de John Merrick, jeune londonien atteint d’une lourde pathologie l’ayant rendu difforme, et recueilli en institut après une exploitation en tant que monstre de foire.

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John Hurt

"Elephant Man" est, avec "Une Histoire Vraie" (1999), le film le plus accessible de la carrière de Lynch, celui qui explore une réalité « réaliste » sans partir dans les méandres de l’inconscience. Les thèmes brassés par le film sont tous universels tant ils font partie de la vie et de la société. C’est avant tout un éloge à la différence, à la tolérance et à l’acceptation de l’autre. David Lynch confie (1) : « ce qui m’a plu dans le projet, c’est d’abord John Merrick, le personnage de l’homme éléphant. Il était si étrange, merveilleux et innocent. Ce qui m’intéressait aussi c’est la révolution industrielle. Toutes les images d’usines me rappelaient les excroissances sur le corps de Merrick. Ce sont comme des petites explosions. Même ses os finissaient pas casser, changer de textures, puis tout sortait de la peau comme une lente éruption. L’idée des cheminées, de la suie et des industries si proches de la chair du personnage m’attirait beaucoup. »

On découvre au départ, John Merrick exhibé, maltraité telle une curiosité de la nature dans un spectacle et il faut remonter en 1935, et au chef d’oeuvre de Tod Browning, "Freaks", pour y voir quelque chose de semblable dans la description de l’exploitation de la difformité humaine allant jusqu’à filmer de vraies personnes difformes.

Le docteur Treves (Anthony Hopkins, 11 ans avant d’incarner un autre docteur bien plus terrifiant que celui ci) le recueille, avant tout pour l’étudier en temps que curiosité scientifique. Il découvrira, au final, une sensibilité et une humanité chez son patient lui permettant de connaitre un temps, un semblant de vie et de plaisirs. Le message véhiculé est do,c simple mais universel : mettre le spectateur face à la beauté des laids et à la laideur des beaux (Freddie Jones est d’ailleurs terrifiant de froideur dans son rôle d’exploitant de foire) et bousculer un peu l’attitude que l’on peut observer face à ce qui est différent du canon esthétique.

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Anthony Hopkins

Lynch met aussi en avant les obsessions déjà aperçues dans "Eraserhead" : un univers sonore sourd marqué de de vent permanent, de tuyauteries industrielles, de brume et de fumée dans le Londres industriel du XIXème siècle. Il s’arrête longuement sur l’infirmité de John Merrick tout comme il le faisait sur le bébé de "Eraserhead". A ce sujet, il faut souligner l'extraordinaire travail de maquillage signé Christopher Tucker (d’après des photos et moulages originaux de Merrick conservés dans un hôpital de Londres) que subissait John Hurt quotidiennement.

Enfin, le noir et blanc sublime de Freddie Francis et la musique assez discrète de Franck Morris jouent évidemment pour beaucoup sur la beauté globale de l’oeuvre. Lynch touche à l’émotion pure dans la scène finale, aidé en cela par l’adagio de Samuel barber.



* La maladie très rare dont souffrait Merrick n’a pu être diagnostiquée de son vivant. Plus tard, des études ont laissé penser qu’il était atteint de neurofibromatose, une maladie affectant les os et la peau qui n’a jamais pu être vérifié scientifiquement.

* "Elephant Man" a reçu huit nominations aux Oscar sans remporter aucune statuette. Décors, maquillages, musique, montage, scénario, réalisation, interprètation de John Hurt ou meilleur film, tout lui est passé sous le nez. Robert Redford sera le grand gagnant avec "Des gens comme les autres". Le lendemain de la cérémonie, Mel Brooks (producteur du film) déclara : « dans dix ans, Des Gens comme les autres ne sera plus qu’une simple question de quizz, Elephant man au contraire sera un film que les gens regarderont encore. » (2)

(1) entretiens avec David Lynch : Chris Rodley (éd. cahiers du cinéma)
(2) David Lynch de Michel Chion (éd. cahiers du cinéma)

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