21 novembre 2019
Classics

Halloween de John Carpenter : American History H

Halloween

Un film de John Carpenter

Avec Jaimie Lee Curtis,


(1978)

Par Pierre Tognetti alias Peter Hooper


Avec un titre jugé pas suffisamment accrocheur par les producteurs, le script "The Baby Sitter’s Murder" co-écrit par John Carpenter et sa compagne Debra Hill, est rebaptisé "Halloween" à l’écran. C’est grâce à ce film que je découvre, à la fin des années 70, l’existence de cette fête. Comme je suis collégien, donc trop vieux pour ces conneries, et que cette tradition n’a pas encore passé nos frontières, je succombe à l’appel des strapontins grâce à "Halloween - La Nuit des Masques", le titre choisi par les distributeurs français. Effectivement, on sait déjà ce qu’est un masque…

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Avec ce(s) titre(s) John Carpenter va réussir son coup : nous faire peur ! Après avoir commencé par de la SF avec "Dark Star" (1974), puis avoir enchaîné avec un actionner "Assaut (1976), il choisit de réaliser un authentique film d’horreur, un genre qu’il affectionne particulièrement. Comme beaucoup de cinéastes, il voue une véritable admiration au "Psychose" d’Alfred Hitchcock (rappel pour ceux qui connaitraient la fête mais pas encore le film…) dans lequel il va piocher les meilleures cartes du thriller pour les rebattre en mode horrifique.

Sorti en pleine effervescence du cinéma d’exploitation, "Halloween", avec son budget famélique (325000€) et son intrigue élémentaire, calque parfaitement avec les standards syndicaux en vigueur. Pourtant Carpenter, qui n’a pas encore trente ans, va profiter de la lame aiguisée de son massacreur masqué pour se tailler une belle réputation dans le gotha. Son film rencontrera un beau succès au box office, accédant, avec le temps, au statut d’œuvre culte qui fera de lui, dans les 80’s /90’s, un maître du Bis fantastique. Deux décennies durant lesquelles il se montrera très prolifique en ne réalisant pas moins de treize films, dont la plupart continuent encore aujourd’hui de faire les beaux jours des distributeurs.

Tout commence donc un 31 octobre, en 1963 très précisément. Cette nuit la, dans la petite ville d’Haddonfield, le jeune Michael Myers, seulement âgé de 8 ans, assassine sa sœur à coups de couteau. Il est arrêté et interné dans l’asile de Smith’s Grove. Le 30 octobre 1978, lors d’un transfert vers un autre établissement, encadré par le docteur Samuel Loomis (Donald Pleasence) qui le suit depuis son fratricide, il parvient à s’échapper. De retour sur les lieux de ses crimes quinze ans après, le cauchemar (re)commence…

C’est donc à "Psychose" que revient la palme du premier slasher de l’histoire, un néo sous-genre horrifique dont le "Black Christmas" de Bob Clark sera, en 1976, le premier héritier direct. Une mouvance qui verra naître en Europe, avec "Les 6 Femmes pour l’Assassin" de Mario Bava (1964), son petit cousin du Giallo, genre policier avec assassin ganté et à la lame fatale. Toutefois, son berceau restera états-unien et Carpenter s’invitera avec "Halloween" dans cette petite cour du tueur en série sachant tailler.

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Jaimie Lee Curtis

Une fois passé le générique, la filiation avec le film d’Hitchcock saute aux yeux. Avec cette scène de meurtre filmée depuis l’extérieur de la maison, caméra à l’épaule en vue subjective à travers les yeux du tueur, et s’achevant plein cadre sur la jeune fille poignardée avec un couteau de boucher, l’arme favorite de Norman Bates. Un long plan-séquence suivi d’un travelling dévoilant le visage du meurtrier, un petit garçon entouré par ses parents.

Un prologue immédiatement immersif et qui possède une petite singularité scénaristique, car si la victime (sa sœur) et les parents prononcent bien Michael, hormis le fait qu’ils l’ont reconnu (ah, l’instinct de famille…), on n’entendra plus ce prénom durant le reste du métrage. A noter également cette petite cocasserie de la version française où il s’appelle… Michel (c’est vrai qu’on ne connaît pas non plus Jackson…). John Carpenter a une idée très précise de la manière dont il va s’y prendre pour jouer avec nos émotions. Il n’est pas question pour lui de livrer un nouveau whodunit, et de nous embarquer dans une intrigue à suspense. Cette histoire est celle d’un tueur en série, autant en simplifier les enjeux.

Pour mieux apprécier son processus créatif, il convient de contextualiser cette œuvre. Dés 1960, à partir de "Psychose", le cadre du pur film d’épouvante gothique, celui des montres fantastiques et imaginaires, prend un virage brutal à 360 degrés pour s’aventurer sur les nouvelles routes de l’horreur réaliste. Les vieilles figures légendaires de la momie, Frankenstein, et autres Dracula ont laissé leurs places à des visages beaucoup plus familiers. Si Ed gein par exemple, qui inspira l’assassin de Marion Crane (14 ans avant les exactions de Leatherface), est un boucher si terrifiant, au-delà d’avoir réellement existé, c’est surtout qu’il n’a plus l’apparence d’une créature extraordinaire mais d’un être à enveloppe humaine. Et c’est bien en ça que le grand Alfred a réellement intronisé les codes de l’horreur figurative telle que l’on la connait depuis un demi-siècle.

J’avoue que chez moi les Karloff, Lee, Price, Lugosi et autres Cushing du cinéma de minuit ne font plus flipper que mes parents… J’aime avoir peur, mais comme le public de mon âge, les toiles d’araignées cotonneuses et les chauves souris en plastique commence plutôt à me faire sourire, alors que "L’Etrangleur de Boston" de Richard Fleisher diffusé dans "Les Dossiers de l’Ecran" d'Armand Jammot me vaudra quelques nuits blanches. Et lorsque La nuit des masques tombe, mes peurs primales rejaillissent…

De son coté Carpenter ne va tomber dans la facilité en tirant sur les bonnes grosses ficelles, pourtant si caractéristiques des productions d’exploitation de l’époque, mais témoigner au contraire d’une sacrée audace dans le traitement, tout en respectant un certain académisme. Deux ans auparavant, il avait déjà fait preuve de roublardise dans la mise en scène des assiégeurs de ce poste de police, en se réappropriant les codes des genres pour livrer une oeuvre téméraire sur la forme et visionnaire sur le fond. Avec des zestes d’ingrédients piochés dans le western, le thriller, l’actionner qui, savamment mixés, conféraient à l’ensemble un coté surréaliste le rendant inclassable. Cette recette deviendra sa patte si singulière et son style si identifiable.

Cette « Carpenter touch », avec "Halloween", c’est d’abord le retour à ce fameux procédé d’abstraction utilisé dans "Assaut Un technique avec laquelle il s’amusait à brouiller notre appréciation avec des assaillants surgissant plein cadre comme des fiers à bras déterminés, s’évaporant en contre champ comme de simples silhouettes, où flottant dans l’horizon telles des ombres spectrales. Un culte du trouble paranoïde qu’il va encore plus affiner avec son serial killer.

Carpenter prend d’abord soin de planter le décor d’une intrigue qu’il souhaite résolument atmosphérique. Alors que le 16 mm, ce format du documentaire est sur utilisé dans le genre horrifique, c’est avec le légendaire cinémascope qu’il va filmer cette petite ville et ses quartiers typiques de la middle classe américaine. Un procédé qui lui permettra de donner une incroyable profondeur de champ à Haddonfield et son allure d’immense cité fantôme.

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Carpenter ou la science du cadre

Dans cette ambiance réaliste, le brouillage de pistes commence. Alors que depuis son évasion nous avons bien pris conscience des macabres motivations de Mike (… et bien compris qu’il n’est pas venu chercher des bombons !) chacune de ses apparitions instille le malaise. Le réalisateur le filme de manière très fugace, parfois fondu dans le décor des rues désertiques, ou juste planté comme un arbre au troisième plan du décor, quand il n’est pas une silhouette furtive entre les claquements d’un drap étendu. S’il semble omniprésent, il n’est pourtant pas si souvent à l’écran, Carpenter prenant bien soin d’éviter la surexposition.

Lorsque dans la maison se met en place un jeu du chat et de la souris avec ses proies, le gars jaillit de tous les angles du décor. Une mise en scène en huis clos ingénieusement cadrée par Carpenter qui nous met le trouillomètre a zéro en nous faisant sursauter. Mais il n’y a pas de sur effet gore, les meurtres s’avérant au final assez « propres ». Si le gars fait aussi peur, c’est dans la manière dont Carpenter le filme, dans ses déplacements. Il fait aussi vite irruption sur la toile qu’il s’évanouit dans l’atmosphère, pour réapparaître aussi soudainement. Et même lorsqu’il soulève plein cadre une de ses victimes, son allure pétrifiée fait courir des frissons dans le bas des reins. La captation est méthodique mais clinique, et froide… comme la mort.

Avec ce procédé, Carpenter vient de lancer la mode du Jump scare. Autant que j’en m’en souvienne, cette année la, a chaque apparition du tueur monolithique, on n’en menait pas large dans mon cinoche ou les sièges claquaient sec ! Certes, le détraqué se cache à présent le visage derrière un vulgaire masque blanc, enfile la salopette d’un garagiste et joue à cauchemar en cuisine en y dérobant a nouveau un couteau. Mais cette figuration n’est pas vraiment le parti pris de Carpenter, qui semble en faire une matière impalpable, un monstre immatériel, une créature ambivalente…

Pour parachever ce malaise, il va s’appuyer sur le personnage de Samuel Loomis (toujours dans Psychose, le nom de l’amant de Marion Crane. NDR) et son traitement au deuxième degré. Il compte sur le jeu théâtralisé de ce solide second couteau de Donald Pleasence, déjà plus de soixante rôles au compteur. Dès son arrivée a l’asile et à travers la description qu’il donne de Myers a l’infirmière qui l’accompagne, jusqu’au plan final ou son regard se perd dans le ciel alors que le tueur vient de tomber d’un balcon, son jeu entretien en permanence cette étrange ambiguïté.

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Donald Pleasence

Bien qu’il soit psychiatre, le doc refuse toute explication rationnelle car pour lui Michael est « la chose », « le monstre », « le mal » ou simplement « il », et sa traque obsessionnelle tourne a la profession de foi. Carpenter semble s’en amuser en forçant le trait parfois jusqu’à la caricature, notamment avec cette attitude en permanence exaltée et ses répliques de prédicateur pleines d’emphase. Loomis est viscéralement possédé par sa quête et avec ses yeux exorbités, son regard hanté et sa mono expressivité, il a tout du prêtre exorciste, même sans soutane. Il voit le tueur comme une créature surnaturelle alors que nous sommes convaincu d’avoir juste affaire à un « simple » psychopathe. Le réalisateur opère volontiers une sorte de distanciation avec ce personnage, et du coup notre esprit critique se trouve sérieusement malmené…

Pour donner de l’épaisseur à Mike Myers, il lui fallait un solide antagoniste. Carpenter a bien compris que pour complexifier le méchant, en plus de lui conférer une brutalité absolue et une détermination sans faille, il est nécessaire de mettre sur son chemin un adversaire de poids. Histoire de respecter un certain équilibre dans cette lutte ouvertement manichéenne.

Avec le choix de la jeune Jamie Lee Curtis, les gentils battements de cils prennent l’allure de gros clin d’œil à Hitchcock puisqu’il s’agit ni plus ni moins que de la fille de Janet Leight, la Marion Crane de Psychose ! Elle endosse le rôle de Laurie Strode, ce personnage bien loin des motivations des jeunes de son temps, nourris au « sexe drog and Rock'n'roll», dans cette ambiance typiquement 70’s d’une Amérique libertaire.

C’est Debra Hill qui la choisie, d’abord pour son physique androgyne, histoire de persévérer dans l’abstraction. Cependant, elle est surtout persuadée qu’être la fille de l’actrice du chef d’œuvre d’Hitchcock devrait donner un surplus d’intérêt au film. Il fallait de toute les façons une vraie personnalité pour faire déjouer Myers dans ces plans et pour assumer le basculement de victime expiatoire à celui de final girl, ce statut intronisé par Marilyn Burns dans Massacre à la tronçonneuse (1973). Sa capacité à résister aux tentations des ados (elle ne fume ni ne boit, et… elle est vierge) s’avérera effectivement aussi forte que son instinct de survie quand il lui faudra échapper, lors de l’affrontement final, à un Mike furieusement décidé à l’assassiner.

Pour envelopper l’ensemble, Carpenter va sortir son synthétiseur de sa housse. Avec quatre notes il va bâtir, avec le ténébreux Tubular Bells de Mike Oldfield pour "L’Exorciste" (1974) ou la symphonie empirique de John Williams dans "Jaws" (1975), un des thèmes les plus marquants du cinéma de Genre. De ceux éternellement ancrés dans notre esprit comme absolument indissociables de l’image et du titre. Simple mais redoutablement efficace !

La peur dans Halloween, c’est donc cette part d’irrationnel, les questionnements que l’apparence du tueur soulève et qui reste en suspension après le twist final. Je me souviens également qu’après la projection, on débattait ferme sur la disparition du serial killer. « Il n’est pas mort ! » « Il est invincible » « non, c’était un rêve » « mouais, c’était pas un humain »… Voila le type de réaction que l’on pouvait avoir, ado, à la fin des année 70.

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C’est la que se trouve tout le génie du film de Carpenter qui lance à présent sa carrière de maître du ratio" ingéniosité / effet ". Comme avec ce masque qu’il récupère au cascadeur qui doublait William Shatner dans "La Pluie du Diable" (1975). Il le customise en découpant les yeux, avant de teindre les cheveux en noir. Cette habileté, il l’a mettra également en œuvre quand il peindra les feuilles des arbres en marron car le tournage, pour des questions de timing imposé, démarre en mars alors que la fête de Halloween à lieu à l’automne. La légende est en marche, celle d’un passionné du Bis, un authentique touche à tout qui fait plus marcher sa tête que le compte en banque.

A l’aube de la naissance des figures emblématiques de l’horreur moderne, Halloween intronise le personnage du Boogeyman, ce serial killer qui revient inlassablement alors qu’on le croit définitivement occis. Un genre qui fera de ces nouvelles icônes de l’Horror Movie les vrais héros, ces stars pour lesquelles on se déplace et que l’on n’a surtout pas envie de voir mourir. Un sillage profond dans lequel s’engouffreront les Freddy, Jason, Chucky, Ghostface et tous seront idolâtrés à travers autant de franchises.

Je suis persuadé, après cet énième visionnage pour rédiger ce texte, que John Carpenter n’a pas vraiment voulu que l’apparence de son tueur en face la vedette (d’où peut-être l’emploi d’une poignée de figurants pour interpréter Myers à tour de rôle dans ce premier volet). Cependant, je suis absolument certain qu’il n’augurait pas de l’ampleur du phénomène qu’il allait déclencher. S’il ne voulait qu’une simple enveloppe pour incarner ce timbré (...), il créera l’archétype du genre. Une des raisons qui font que, plus de 40 ans après, cette œuvre conserve un inoxydable charme.

La double réédition en Mediabook et en 4K UHD Blu-ray (ESC Editions) est une superbe occasion de le (re)découvrir et vous (re)faire votre propre avis. Et peut-être, pour les plus jeunes, d’y apprendre que dans l’hexagone, avant d’être « la nuit des (casses) bonbons » et une attraction purement commerciale, quelle oeuvre influente fut cet Halloween : la nuit des masques.

Sur ce, je vous laisse, on sonne...

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