28 février 2020
Classics

La Monstrueuse Parade de Tod Browning : La petite boutique des erreurs

Par Pierre Tognetti

"La Monstrueuse Parade" - Introduction : « Nous ne vous avons pas menti. Nous vous avons annoncé des monstres et vous avez vu des monstres. Ils vous ont fait rire… et trembler. Pourtant, si le hasard l’avait voulu, vous pourriez être l’un d’eux. Ils n’ont pas demandé à naître, mais ils sont nés et ils vivent. Ils ont leur code, leurs lois. Offenser l’un d’eux, c’est les offenser tous. A présent si vous voulez bien me suivre vous allez voir la plus extraordinaire, la plus monstrueuse créature de tous les temps ! »

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Le ton est donné dans "La Monstrueuse Parade" avec cette glaçante tirade, « aboyée » par le guide d’une bien étrange ménagerie pour introduire une histoire sous la forme d’un long flash-back. Un an après avoir réalisé le premier "Dracula" (avec Bela Lugosi) Tod Browning va définitivement marquer l’histoire d’un cinématographe qui n’est alors qu’au tout début de son ère. Il nous entraîne au cœur d’un cirque "à l’ancienne". Nous sommes dans les années 30, époque où il était courant de croiser sous la toile des êtres humains victimes de malformations physiques, exhibés à un public venu épancher sa soif de voyeurisme (88 ans plus tard je ne suis pas certain qu’il soit rassasié…). Le réalisateur va nous offrir une incroyable plongée dans les coulisses d’une fête foraine.

Dès les premières images de "La Monstrueuse Parade", on se retrouve épris d’un terrible et incontrôlable malaise provoqué par cette galerie de « monstres » qui, paroxysme de l’effroi, ne sort pas de l’imaginaire d’un artisan des effets spéciaux. Pas de singe géant ou d’animal fabuleux, juste des hommes ou des femmes tout ce qu’il y a de plus a-normalement constitués. Car, pour parfaire la touche de réalisme, Browning va mettre en scène de véritables artistes sortis de chez Barnum, à cette époque le plus célèbre chapiteau du monde. La femme à barbe, les sœurs siamoises, l’homme tronc, le cul de jatte, les nains, l’homme élastique, les femmes enfants. Autant de phénomènes de foire qui cohabitent avec des clowns, des écuyers, des trapézistes, un avaleur de sabre ou un hercule, autres figures emblématiques de l’univers circassien du vingtième siècle mais dans les standards anatomiques. Même préparé par l’introductive envolée, c’est le choc absolu ! L’image noir et blanc, bien qu’un choix par défaut (on quitte à peine le cinéma muet, on est encore loin du technicolor), sublime le réalisme et amplifie l’immersion dans cette incroyable machine à remonter le temps : c'est bluffant !

Si cette esthétique très singulière caresse l’inquiétude dans le sens du poil (hérissé), l’intrigue s’avère beaucoup plus conventionnelle avec l’histoire de Hans (Harry Earles) marié, mais qui tombe amoureux de Cléopâtre (Olga Baclanova) la belle acrobate de service, au grand dam de Frieda (Daisy Earles), sa dulcinée. Sentant qu’elle perd son mari, elle cherche à l’avertir sur les véritables motivations de sa concurrente, en l’occurrence de mettre la main sur la fortune dont il a hérité. Une réaction qui pourrait ressembler à celle de n’importe quelle femme au bord de la crise de nerf en se sentant trahie, et prête à tout pour récupérer son homme. Sauf que l’homme en question est atteint, comme elle, de nanisme alors que son obscur objet du désir présente, avec son hercule de compagnon (Henry Victor), une enveloppe physique plus dans la norme.

Ce scénario trivial est le prétexte pour nous dévoiler le vrai visage des "monstres", qui ne sont pas forcément ceux dont l’allure rebute. Car, si la vue des corps difformes provoque une profonde gêne, cette sensation va finir par s’évaporer pour laisser place à une irrépressible affection. Les railleries dont ils font constamment l’objet par les "normaux", les rires moqueurs, les "macaques", les "demie portion"… deviennent très vite abjects et incommodent. Cléopâtre affiche un cynisme exaspérant, pendant que son musclor manie un humour plus pesant que ses barres en fonte. Un traitement qui rend le duo radicalement méprisable, d’autant que l’on connaît la nature de leurs intentions. Tod Browning, au fur et à mesure du déroulement de l’histoire, parvient à déclencher une profonde et sincère empathie pour les Freaks, dont on se sent plus de plus en plus proche. Dans leur vie ordinaire d’êtres extra-ordinaires, ils n’en demeurent pas moins très heureux ensembles et leur joie est communicative.

L’humour est très présent dans "La Monstrueuse Parade", et modère la dramaturgie. Ce qui contribue a renforcer notre attachement à ces rejetés de la société, a les regarder d’un autre oeil. Le bègue, par exemple, amoureux d’une des sœurs siamoises, n’en manque pas lorsque qu’il demande à celui qui vient pour épouser l’autre sœur s’ils pourront continuer à se voir… On découvre ainsi que ces gens ont une existence remplie de choses aussi simples que le rire donc mais également la sexualité, sous entendue mais très présente (la femme à barbe qui accouche, les sœurs siamoises et leur courtisans, le couple Hans / Frieda…). Assez pour choquer les mœurs pudibondes des spectateurs de ce début de siècle, déjà révulsés par cet étalage de difformités.

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C’est à partir de la scène du banquet pour le mariage de Hans et Cléopâtre, introduite par un carton hérité du feu cinéma muet, que le film va basculer dans une autre dimension. Alors que les freaks font leur show, une sorte de liesse communicative s’empare des convives en transe avec en point d’orgue cette danse sur la table de la femme-enfant, au rythme d’un chant étrange repris en cœur par les artistes : hallucinant ! Avec ce qui semble une coutume et qui s’apparente à un rituel sectaire, nos sensations sont chamboulées. Embarqués dans un violent ascenseur émotionnel, on reste bloqué entre l’étage du sourire et celui de l’effroi. Les cris de la belle trapéziste, insolemment ricaneuse et narquoise, font soudain l’effet d’une douche froide pour Hans qui, humilié devant les siens, stoppe les festivités. Les monstres à forme humaine ont montré leurs vrais visages et les pauvres créatures sont aussi effrayées que nos sens sont agités. Le spectateur, quant a lui, a définitivement choisi leur camp.

Browning n’a plus qu’à se rendre à l’extérieur du chapiteau ou le convoi de roulottes a repris sa route pour parachever son tour de maître. Sous une pluie battante, dans la boue, la rébellion des mal lotis sera cinglante et brutale, pour notre plus grand et coupable plaisir. Une mise en scène apocalyptique, véritable mise en abîme du « revenge » a travers laquelle Browning réussit le pari de transformer ces êtres en impitoyables tueurs pour protéger les leurs, tout en épargnant notre libre arbitre qui nous a déjà rangé à leurs côtés. Un moment de pure épouvante, a l’issue brutale mais que l’on espérait avec une sadique et inavouable impatience.

« … Ils ont leur code, leurs lois. Offenser l’un d’eux, c’est les offenser tous » Il ne nous avait effectivement pas menti… » 

Considéré à sa sortie comme « extrêmement dérangeant et choquant » (il sera interdit pendant plus de 30 ans en Angleterre), gros échec commercial, les bobines seront égarées après la Seconde Guerre mondiale avant d’être retrouvées dans les années 60. Prés de quatre-vingt dix ans plus tard, il reste cette œuvre incroyablement visionnaire et parfaitement inclassable, si ce n’est au panthéon du 7ème art, sur l’étagère étroite des films cultes. "La Monstrueuse Parade" est une formidable fable sociétale, une puissante réflexion sur le regard que nous portons sur « l’autre », sur l’acceptation de la différence, sur la tolérance, le communautarisme. Des thématiques incroyablement modernes et toujours d’actualité, surtout à notre époque où la course au paraître n’a jamais été aussi excessive, et la philosophie du vivre ensemble aussi utopique… Il faudra attendre de longues années pour retrouver une œuvre de ce genre, en mesure de rivaliser avec un tel monument. Presque cinquante pour que David lynch soulève le drap de John Merrick et nous dévoile sont plus éléphantesque hommage, et sa célèbre tirade finale: « Rien ne meurt jamais ». Si seulement…

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