21 janvier 2021
Classics

La Nuit des Juges : Justice, où es-tu ?

Par Emmanuel Francq

En ces temps de controverse avec la polémique récente née autour d'un article 24 et celle portant sur le documentaire "Hold Up", on avait envie de vous reparler de "La Nuit des Juges" où un jeune magistrat va découvrir une justice parallèle complotiste qui s’en prend à des criminels dézingués à la pelle. Un film emblématique de 1983, ressorti voici 14 mois dans une belle édition Blu-Ray et à (re)découvrir de toute urgence.

A priori, ce thriller policier n’est pas vraiment un film de complot, on serait plutôt tenté de lui trouver un air de famille avec les films de « vigilante », les films de justiciers dont le plus illustre représentant reste la saga avec Charles Bronson. Même l’Inspecteur Harry a eu droit aux justiciers autoproclamés quand il se retrouve confronté à des flics « juges, jurés et bourreaux » dans le second opus de ses aventures : "Magnum Force" (1973). A noter qu’au casting de "La Nuit des Juges", on retrouve encore Hal Holbrook, déjà présent chez Clint Eastwood. La télé s’y met à son tour en pompant sans vergogne le cinéma dans divers épisodes de séries, notamment chez "Starsky & Hutch" (1975/79) et "Le juge et le pilote" (1983/86).

Mais à y regarder de plus près, on se dit que finalement, le label du film de complot lui irait mieux, sans toutefois chercher à l’étiqueter à tout prix. "La Nuit des Juges » se situerait donc plutôt à la lisière du film de complot et du thriller judiciaire. Dès ses premières images, il nous plonge dans un climat bizarre, presque onirique, où cauchemar (réel) et violence urbaine se mélangent de façon insidieuse. Le film marque par la qualité de son propos, de sa mise en images et plus encore par sa musique qui crée son ambiance si particulière et vous hante encore longtemps après.

Si ce score vous dit quelque chose, ne cherchez plus, c’est bien Michael Small, le même compositeur d’"A cause d’un assassinat" ("The Parallax view"), réalisé en 1974 par Alan J. Pakula, où Warren Beatty infiltrait une organisation secrète recrutant des assassins. Le film de complot par excellence, une œuvre désormais culte et déconcertante, nous laissant dans un questionnement dubitatif à l’image de la vie. Beatty évolue dans une ambiance particulièrement sombre et dangereuse, magnifiée par la direction de la photographie de Gordon Willis (déjà derrière "Klute" et "Les hommes du Président" du même Pakula mais encore du "Parrain" de Francis Ford Coppola ou encore plusieurs Woody Allen). Dans le même trip parano complotiste, citons encore "La Théorie des Dominos" (1976) de Stanley Kramer avec un Gene Hackman désabusé, édité le 02 juin 2015 par Eléphant Films en combo (Blu-Ray et DVD). Et bien sûr, le classique et incroyable "Un crime dans la tête" (1962) avec Frank Sinatra et son remake tout à fait honorable de 2004 avec Denzel Washington et Meryl Streep.

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Dans « La nuit des juges », on retrouve cette idée de l’homme seul face au système implacable, à la différence que son principal protagoniste fait partie du système en question. La scène du début au tribunal dit tout de la loi : même si les flics la connaissent et respectent ses subtilités, il y a toujours des avocats rusés comme des renards pour les mettre « échec et mat ». Dépité, voire dégoûté, Steve Hardin (Michael Douglas) se voit contraint de relâcher d’immondes criminels pour vice de procédure. Sans dialogues ou presque, Douglas montre toute sa maîtrise de jeu quand, marqué par l’impuissance, on lit sur son visage ce qui le tourmente : « Quel sens a encore la société quand la justice ne fonctionne plus ? »

Le jeune juge doit se résoudre à accepter qu’il ne contrôle plus rien, encore plus quand il découvre l’existence d’un tribunal « parallèle » où d’influents confrères proclament la sentence finale. Un sens de la justice très personnel qui rappelle l’Ouest sauvage et son fameux juge Roy Bean, incarné par Paul Newman dans "Juge et hors-la-loi" (1972), comédie western de Robert Altman. Mais ici, pas de gaudriole, tout est grave et le film de Peter Hyams se situe plusieurs crans au-dessus du banal thriller judiciaire et qui plus est, sans arrogance ni effets de style tape-à-l’œil. C’est comme si nous suivions une enquête pointue, à la fois judiciaire et journalistique, menée avec une certaine angoisse par Michael Douglas, horrifié au fil de ses découvertes.

Idéaliste jusqu’au bout des ongles, Steve Hardin se rend compte qu’il ne peut pas laisser faire, quitte à devenir lui-même une cible en essayant de sauver la mise à deux paumés dans le collimateur des juges expéditifs. Outre la prestation de Douglas, la force du film réside encore dans la mise en scène impeccable de Peter Hyams, à la fois nerveuse et précise (la scène de course à pied du début, même près de 40 ans après son tournage, laisse pantois par sa maîtrise). Considéré comme un honnête artisan plutôt que comme un auteur à part entière, Hyams reste pourtant un brillant cinéaste, signant souvent la photo de ses films. C’est lui qui nous a livré plusieurs pépites comme "Capricorn One" (1977) avec déjà la thèse du complot relatif au faux atterrissage sur la lune ou encore le western spatial "Outland" (1981) avec un Sean Connery formidable.

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Hal Holbrook et Michael Douglas

Car la question principale que se pose Michael Douglas reste d’une brûlante actualité. En effet, la justice est à l’image des hommes : imparfaite. Dès lors, au nom de quoi peut-on s’arroger le droit de vie et de mort sur des criminels qui ont déjà été jugés et remis en liberté ? Pour illustrer le propos, le film nous emmène dans les bas-fonds californiens avec ses quartiers dangereux et crasseux, revenant à plusieurs moments du film. Cela pourrait être une forme de métaphore pour les idées nauséabondes de l’auto-justice américaine.

Le 1er octobre 2019, le studio « L’Atelier d’Images » avait eu la bonne idée de ressortir ce grand film méconnu dans une édition Blu-Ray de qualité, au boîtier métallisé et dur comme l’auto-justice pratiquée dans "La Nuit des Juges". Une œuvre solide qui vous prend aux tripes et à (re)découvrir d’urgence. Ce film constitue certainement un des sommets dans la carrière impeccable de Michael Douglas qui retrouva Peter Hyams en 2009 pour un autre thriller judiciaire, "Présumé coupable", moins nerveux mais également bien ficelé. Et rien que pour le plaisir de se replonger dans l’ambiance inquiétante, écoutons le score musical de Michael Small, composé pour "The Star Chamber", titre original de "La Nuit des Juges" :

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