6 décembre 2021
Classics

La Traversée de Paris : Tout est bon dans le cochon

Par Jérémy Joly

Le 26 octobre 1956 sortait dans les salles obscures le vingt-et-unième long-métrage de Claude Autant-Lara, « La Traversée de Paris ». Ce film, qui réunit pour la première fois Jean Gabin et Bourvil à l'écran, est une peinture réaliste de la France sous l'Occupation.

Durant la Seconde Guerre mondiale, alors que l'armée allemande réquisitionne les vivres, le marché noir s'organise. C'est dans ce contexte que Marcel Martin, un brave chauffeur de taxi au chômage rencontre Grandgil, un étrange inconnu. A deux, ils traversent Paris avec quatre valises remplies de morceaux d'un cochon. Durant cette expédition, ils vont à la rencontre de personnages qui montrent une certaine mentalité française de cette époque. Nous retrouvons aussi bien les lâches, les profiteurs, les courageux jusqu'aux collaborateurs.


Une nouvelle de Marcel Aymé
L'histoire de « La Traversée de Paris » provient d'un recueil de huit récits intitulé « Le Vin de Paris », écrit par Marcel Aymé. Dans ce livre, toutes les nouvelles ont un point commun, elles se déroulent à Paris durant l'Occupation allemande. Les thèmes abordés reviennent sur les préoccupations de cette période trouble comme la pénurie, la lâcheté ou encore la collaboration. En plus de « La Traversée de Paris », deux autres nouvelles du recueil ont été adaptées mais pour le petit écran. La première est « La Grâce » réalisée par Pierre Tchernia et la deuxième « La Bonne Peinture » par Philippe Agostini.

Claude Autant-Lara a transposé à l'écran une autre œuvre de Marcel Aymé, « La Jument verte », qu'il tourne avec Bourvil. Marcel Aymé est aussi célèbre pour être l'auteur des romans « Le Passe-Muraille », « Uranus » et « La Vouivre ». Ceux-ci ont inspiré des œuvres cinématographiques, tout comme une grande partie de ses écrits.


Claude Autant-Lara derrière la caméra
Le réalisateur Claude Autant-Lara débute sa carrière dans les années 20 par des courts-métrages. En 1931, il réalise son premier long-métrage, « Buster se marie » puis « Le Plombier amoureux » l'année suivante, tous deux avec l'immense Buster Keaton. Plus tard, il tourne avec Fernandel, « Fric-Frac » qui connaît un grand succès. En 1947, il crée un scandale avec son film « Le Diable au corps », qui réunit Gérard Philippe et Micheline Presle. Il est vivement critiqué pour son exaltation à l'adultère et son éloge du militarisme.

Claude Autant-Lara est aussi connu pour « L'Auberge rouge », « Le Blé en herbe » ou encore « Le Rouge et le noir ». Dans les années 60, son cinéma ne rencontre plus le succès qu'il a connu, Autant-Lara décide donc de cesser ses activités à la fin des années 70.


Un long projet
En 1949, avec ses collaborateurs Jean Aurenche et Pierre Bost, Claude Autant-Lara se penche sur le projet d'adapter « La Traversée de Paris » au cinéma. Mais ne trouvant pas une fin satisfaisante, qu'il voulait différente de celle du livre, il décide de reporter le tournage. Il faudra attendre sept ans avant que ce film ne voit le jour sur grand écran.

A l'origine, Autant-Lara pense à Bernard Blier pour interpréter le rôle de Martin. Entre temps, ce dernier a pris du poids et son physique rondouillard ne correspond plus au personnage. Autant-Lara propose alors Bourvil. L'auteur Marcel Aymé s'oppose vigoureusement à ce choix. Le réalisateur est contraint à diminuer son budget de plus de 50%, soit 80 millions de francs, afin d'obtenir une liberté totale sur la distribution. Pour cette raison, « La Traversée de Paris » a été tourné en noir et blanc et non en couleurs comme il était prévu.

Après la sortie, Marcel Aymé a reconnu son erreur et a déclaré que le film était la meilleure adaptation d'un de ses livres. Le tournage se déroule d'avril à juin 1956, en grande partie dans des studios où des quartiers parisiens sont fabriqués par le grand décorateur Max Douy.

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Bourvil face à Gabin
« La Traversée de Paris » est célèbre pour réunir deux grands monstres du cinéma français. Après la guerre, Jean Gabin connaît une période difficile, avec des échecs et peu de propositions. Toutefois, il renoue avec le succès en 1954 avec « Touchez pas au grisbi », film qui donne un nouveau souffle à sa carrière. Jean Gabin redevient un acteur populaire en tête d'affiche. Par la suite, il enchaîne les rôles, environ cinq films par an dont « La Traversée de Paris » en 1956.

Bourvil avait commencé sa carrière au cinéma par des rôles de paysan benêt, un personnage qui fera sa renommée. C'est sans doute pour cette raison que l'auteur Marcel Aymé et le producteur ne souhaitaient pas engager Bourvil dans le film. Heureusement, le réalisateur Claude Autant-Lara a persisté dans son choix. « La Traversée de Paris » permet à Bourvil de prouver tout l'étendu de son talent, une palette large de son jeu d'acteur. En plus d'être drôle, Bourvil nous transmet la peur mais aussi la tristesse de Marcel Martin. Après ce rôle, le cinéma français n'hésitera plus à lui proposer des films aux registres différents. Pour son interprétation, Bourvil remporte la Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine à la Mostra de Venise.


« Jambiiiiiiier ! »
Jean Gabin et Bourvil sont alors des grandes vedettes du cinéma au moment du tournage. Dans une scène, aujourd'hui culte, ce merveilleux duo se retrouve face à un acteur qui n'avait pas encore atteint la célébrité, Louis de Funès. Ce dernier a joué des petits rôles dans une centaine de films depuis 1945. Dans « La Traversée de Paris », les spectateurs découvrent Jambier, un affreux épicier qui profite de l'Occupation pour s'enrichir avec le marché noir.

Ce Jambier qui n'hésite pas à écraser Marcel Martin et à s'effacer devant Grandgil est l'esquisse du personnage qui fera la popularité de Louis de Funès. Cette scène dans la cave de l'épicier, qui dure à peine plus de cinq minutes, est sans doute la plus symbolique du film. Tous les cinéphiles ont en mémoire cette image de Jean Gabin qui crie l'adresse de Jambier face à l'épicier en panique afin d'avoir une augmentation. Une autre scène populaire est celle où Gabin crie dans un café « Salauds de pauvres », expression reprise par Coluche dans les années 80.


Un grand succès
A sa sortie, « La Traversée de Paris » remporte un succès immédiat. La première semaine à Paris, il comptabilise 43 216 entrées. Il dépasse le million dans la capitale à la fin de son exploitation. Sur tout le territoire français, près de cinq millions de spectateurs se déplacent dans les salles obscures pour découvrir la balade de Martin et Grandgil. Le film est le quatrième plus gros succès de l'année 1956 derrière « Michel Strogoff », « Guerre et Paix » et « Notre-Dame de Paris ».

Pour son réalisme d'une époque marquante de l'Histoire, sa réalisation maîtrisée et sa distribution extraordinaire, « La Traversée de Paris » est le chef d’œuvre de Claude Autant-Lara qu'il faut voir et revoir sans modération.



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