24 novembre 2020
Classics

L’Abominable Docteur Phibes : De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts

Par Gabriel Carton

"Le Fantôme de l’opéra" rencontre "L’Homme au masque de cire", c’est ainsi que l’on pourrait résumer le postulat de départ de "L’Abominable Docteur Phibes" (édité en Bluray par ESC Distribution), réalisé en 1970 par Robert Fuest à qui l’on devait déjà le thriller hitchcockien "And Soon the Darkness" et l’adaptation du roman d’Emily Brontë, "Wuthering Heights" avec Timothy Dalton, en sus de plusieurs épisodes de la série "Chapeau melon et bottes de cuir". Nul doute que le Dr. Anton Phibes aurait fait un excellent adversaire pour John Steed et Emma Peel dans leurs heures les plus psychédéliques.

Une série de morts étrange frappe le milieu médical, un médecin retrouvé dans son lit, vidé de son sang par une nuée de chauve-souris, un autre piqué par un essaim d’abeilles dans sa bibliothèque, un autre encore étouffé par son masque lors d’une fête costumée et ce n’est que le début. Il semblerait que toutes les victimes aient en commun une opération soldée par la mort d’une patiente, Victoria Regina Phibes (Caroline Munro, non créditée), épouse d’un célèbre organiste, Anton Phibes, lui-même décédé le même jour d’un accident de voiture alors qu’il se rendait à son chevet. Seulement Phibes n’est pas aussi mort que tout le monde semble le croire. Aphone et défiguré, il emploie toute son ingéniosité et sa science pour retrouver une voix et un visage, mais surtout pour se venger de ceux qu’il estime responsable de la mort de sa femme adorée.

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Une histoire de vengeance somme toute classique, du moins, c’est ce que serait le film si Fuest et son directeur artistique Bernard Reeves n’avaient pas opté pour une vision baroque qui fait en grande partie l’attrait de "L’Abominable Dr. Phibes". Génie acoustique et mécanique, Phibes, dans son antre art-déco, dirige pour lui-même son orchestre d’automates (Dr. Phibes’ Clockwork Wizards), danse avec son âme damnée, Vulnavia, dont on pourrait croire qu’il régit la garde-robe, capable qu’il est d’ajouter la haute couture au rayon de ses talents. La folle inventivité de Phibes ne se limite pas à la musique et à la décoration, et lorsqu’il s’agit de dispenser les condamnations, le meurtre se hisse au rang d’art, d’une manière que Thomas De Quincey n’avait sans doute pas envisagé.

Dans le rôle principal c’est évidemment Vincent Price qui brille de tous ses feux, grandiloquent malgré une fixité faciale parfois comique, faisant de sa voix, tantôt suave, tantôt cinglante, le médium principal des émotions de son personnage. Phibes n’est pas sans rappeler certains personnages déjà incarnés par Price, notamment le professeur Henry Jarrod ("House of Wax", Andre De Toth, 1953) par ses motivations, ou le prince Prospero ("Masque of the Red Death", Roger Corman, 1965) par sa « campitude » exagérée. L’aspect comique, bien que discret, joue énormément sur le caractère unique du film, l’humour noir associé à la tragédie relève d’une tradition britannique ici poussée à son paroxysme. Bien qu’il agisse par amour pour son épouse, Phibes agit aussi par amour de la mort, nul ne conçoit de tels moyens sans passion pour la fin : il se rapproche ainsi de toute une galerie de personnages de la littérature classiques, confits dans les ténèbres de leurs pensées tourmentée, autant qu’il s’en éloigne, transformant ses chambres de tortures en club de jazz surréalistes. Le trépas est un tableau funeste qui se doit d’être peint dans la joie et la bonne humeur.

Face à cette implacable vengeance, les autorités sont impuissantes, et l’inspecteur Harry Trout, incarné par l’excellent Peter Jeffrey, atteint des sommets dans la comédie « larguée », alors qu’il tente en vain de protéger les victimes potentielles (au nombre desquelles on compte en guest star un Terry Thomas en grande forme). Mais le grand adversaire de Phibes est aussi sa dernière victime, le Dr. Vesalius dont l’interprète partage la tête d’affiche avec Vincent Price : Joseph Cotten. Loin du "Troisième Homme" de Carol Reed (1949), l’acteur enchaine à l’époque une série de films d’épouvante, dont cet "Abominable Dr. Phibes" est le joyau, même s’il ne nous viendrait pas à l’idée de dénigrer le très bon "Baron Blood" de Mario Bava, ou le sympathique "Lady Frankenstein" de Mel Welles. Son ultime confrontation avec Price aurait pu tourner au cabotinage forcené, pourtant les deux acteurs semblent baisser le ton dans une volonté de préserver la tension d’un dernier puzzle meurtrier qui n’a rien à envier aux casse-têtes redondants d’un sous-genre dont "Saw" s’est fait le fer de lance à l’orée des années 2000.

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Si American International Pictures ne place pas de grandes espérances dans le film, ses dirigeants changent très vite d’avis suite à ses résultats au box-office et au statut culte qu’il acquiert en un temps record. C’est donc sans attendre qu’une suite est mise en chantier et que Robert Fuest se retrouve au commandes d’un "Retour de l’abominable Docteur Phibes" (1972), qui n’a pas à rougir de la comparaison avec son prédécesseur, AIP ayant revu l’échelle de production à la hausse. Robert Quarry ("Count Yorga", "Vampire", 1970), Peter Cushing (qu’on ne présente plus) et Fiona Lewis ("Dracula", Dan Curtis, 1973) rejoignent un casting de rôles secondaires dans une enquête toujours menée par l’inefficace inspecteur Trout en la personne de Peter Jeffrey.

Malgré ce retour triomphal, les aventures du Dr. Phibes s’arrêtent aux portes de l’immortalité faute d’un scénario jugé assez original pour justifier une nouvelle série de méfaits aussi inventifs que cruels. On pourra se consoler de l’absence d’un troisième opus en se tournant vers "Théâtre de sang" (Douglas Hickox, 1973) ou "Madhouse" (Jim Clark, 1974) qui bien qu’ils n’affichent pas la flamboyance de "L’Abominable Dr. Phibes" et de sa suite, jouissent de l’interprétation délicieuse de Vincent Price.

En attendant un troisième Phibes qui ne viendra jamais, Robert Fuest ira plus loin dans le psychédélique avec "Les Décimales du futur" (avec John Finch, 1973) avant de revenir vers une horreur plus traditionnelle avec "La Pluie du Diable" (avec William Shatner, 1975) même si l’on y retrouve, plus discrètement, son style coloré. Ce n’est pas la vision de son dernier film pour le cinéma, "Aphrodite" (avec Valérie Kaprisky, 1982), qui le démentira, "L’Abominable Docteur Phibes" est sans aucun doute le meilleur exemple du style de Robert Fuest, le meilleur résumé de son œuvre cinématographique, et le sommet de son bref mais passionnant passage sur le grand écran dans une carrière autrement plus marquée par la petite lucarne.

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