22 septembre 2020
Classics En Une

L’Avare : Louis de Funès en Harpagon

Par Jérémy Joly

La pièce « L'Avare » de Molière a connu plusieurs adaptations au cinéma. Tout d'abord en 1908, Georges Méliès, un des pionniers du 7ème art, réalise un court-métrage muet de cinq minutes. Ce film ne permettant évidemment pas d'apprécier l'écriture de Molière, offre tout de même un Harpagon amusant. En 1990, l'Italie tente une libre adaptation du le texte et de l'histoire avec « L'avaro » réalisé par Tonino Cervi, un pari risqué qui est tombé dans l'oubli. Mais c'est une autre version cinématographique qui continue de traverser les décennies...

En 1980 sort au cinéma « L'Avare » avec Louis de Funès. Dès la fin des années 50, alors qu'il n'a pas encore atteint le statut de vedette de cinéma, de Funès reçoit déjà plusieurs propositions pour jouer Harpagon au théâtre ou au cinéma. Mais l'acteur ne se sent pas encore prêt à interpréter ce personnage qu'il rêve d'endosser. A la place, il accepte d'autres projets de films et de pièces de théâtre. Il faudra à Louis de Funès pas moins de vingt ans pour qu'un film intitulé « L'Avare » voit le jour. Il a alors atteint la maturité qu'il juge nécessaire pour interpréter Harpagon.

Dixième collaboration avec le réalisateur Jean Girault, le nom de Louis de Funès est inscrit pour la première et seule fois de sa carrière en tant que réalisateur. Tandis que Jean Girault apporte ses connaissances techniques, Louis de Funès se charge de la mise en scène et de la direction d'acteurs. A eux deux, ils forment un duo qui fonctionne parfaitement. Louis de Funès ne savait pas où placer une caméra mais apporte le rythme comique nécessaire au film. Ce dernier signe également la co-adaptation, lui permettant de superviser toute la création.

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Le générique commence avec l’enterrement de la cassette contenant le trésor d'Harpagon, sur une musique baroque. Composée par Jean Bizet, la bande originale n'a qu'un seul but, rappeler le XVIIème siècle, l'époque où la pièce a été écrite. Ce manque d'originalité est plutôt décevante. Il s'agit de la seule composition connue de Jean Bizet qui est resté dans l'ombre. Il est regrettable que la bande originale n'ait pas été confiée à Raymond Lefebvre, habitué du cinéma de Jean Girault, qui aurait apporté sans doute une musique plus décalée et intéressante...

Les premières scènes sont très théâtralisées, avec un minimum de décors et des pages du livre imprimées en grand qui tapissent les murs. Les acteurs ne semblent pas jouer dans un film, mais sur une scène, cette adaptation prend une dimension de théâtre filmé. Une fois que nous découvrons Harpagon à l'église, « L'Avare » devient du pur cinéma, avec des décors extérieurs et des mouvements de caméra. Toutefois, par la suite, le film gardera toujours ce flou entre le théâtre et le cinéma, par exemple lorsque Harpagon et Maître Jacques se retrouvent face à un grand dessin d'Uderzo avec des chevaux maigres. Parfois, des couvertures du livre servent de décors. Dans certaines séquences, les lieux changent d'un plan à un autre comme un changement de décors au théâtre. Enfin, dans une scène, Louis de Funès se retrouve sur les planches d'un théâtre, où il déclame quelques répliques. Dans l'église, nous découvrons Louis de Funès en Harpagon, qui grimace (dans le sens comique et non-péjoratif du terme) lorsqu'il s'agit de donner une pièce à une dame à la messe. Cette dernière ira même jusqu'à le poursuivre dans les rues.

Durant sa carrière, Louis de Funès a joué des personnages aimant accumuler la richesse comme ce Don Salluste, un ministre des Finances qui prend plaisir à s'enrichir en détournant la récolte des impôts dans « La Folie des Grandeurs » de Gérard Oury. Son personnage, créé à travers les différents films, est souvent méchant et régulièrement hypocrite avec les plus faibles. Quant à Harpagon, il n'hésite pas à battre son cocher/cuisinier Maître Jacques et à l'amadouer pour lui soutirer des informations qui l'intéressent. C'est un rôle que Louis de Funès s'est approprié durant deux décennies et « L'Avare » ressemble à un aboutissement de son talent.

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Louis de Funès a souhaité que le film soit fidèle à l’œuvre de Molière, même s'il est vrai que quelques répliques ont été coupées lors de la scène où Cléante et La Flèche lisent le mémoire. Cette adaptation va même jusqu'à respecter les apartés, les acteurs s'adressent directement aux spectateurs en regardant la caméra. Cependant, il apporte de l'originalité avec un visuel comique : le tiroir d'une commode qui est d'une grandeur exagérée ou encore la transformation d'Harpagon en paon afin de séduire Marianne. Cela donne au film un côté populaire, au sens noble du terme. Il dépoussière la pièce de Molière en la rendant accessible à un large public. La célèbre scène où Harpagon découvre le vol de sa cassette est réussie, Louis de Funès explose, court partout, crie et ses yeux en larmes donnent un côté tragique pendant quelques secondes.

Dans « L'Avare », nous retrouvons une distribution originale, dont une grande partie des acteurs proviennent du théâtre. Tout d'abord, notons la présence de proches du cinéma funésien avec Michel Galabru, qui a fait le Conservatoire national d'art dramatique avant d'entrer à la Comédie-Française, Claude Gensac qui s'est formé au Conservatoire de Paris, Guy Grosso et Michel Modo. Ensuite, d'autres acteurs ayant une formation classique sont présents : Franck Cabot-David qui a intégré l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre ainsi que le Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique, Georges Audoubert qui était pensionnaire de la Comédie-Française et Pierre Aussedat un élève du Cours Florent. Enfin, ont été choisis Bernard Menez et Anne Caudry, connus pour avoir joué sous la direction de Pascal Thomas, un réalisateur que Louis de Funès appréciait.

La fin de « L'Avare », entièrement imaginée par Louis de Funès est magnifique. Harpagon part dans le désert, sans eau ni nourriture, traînant sa cassette remplie de 10 000 écus comme un boulet, poursuivi par celle qui réclamait une pièce à la messe. Il s'enfonce dans le désert vers une mort assurée en compagnie de son or qu'il aime plus que tout. Ce film attire deux millions et demi de spectateurs dans les salles obscures. C'est un succès très modéré pour Louis de Funès si l'on compare avec son précédent film « Le Gendarme et les Extra-terrestres » qui a fait plus de six millions d'entrées l'année précédente. Malgré tout, les années ont passé et cette adaptation est souvent montrée aux écoliers lorsqu'ils étudient l’œuvre de Molière. Dans la carrière de Louis de Funès, ce film est malheureusement un trésor oublié qui mérite d'être déterré et l'édition en Bluray proposé par StudioCanal le 01 Septembre devrait le favoriser.



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