25 octobre 2020
Classics

Le Dictateur : Salutaire !

Par Pierre Deplancke

Sortie en format Blu-ray le 22 Septembre dernier chez Potemkine Films, la version restaurée du "Dictateur" ("The Great Dictator") de Charlie Chaplin, 80 ans après sa réalisation, amène à la question suivante : faut-il revoir "Le Dictateur" et pourquoi le conseillerez-vous à ceux qui ne l’ont pas encore vu ? Eléments de réponse...

Pour résumer brièvement, Adenoid Hynkel est le dictateur fasciste aux airs hitlériens d’un pays nommé la Tomainie. Dans ce pays, un ancien vétéran de la Première Guerre mondiale, un simple barbier juif, se retrouve amnésique suite à un accident. Il sort de l’hôpital sans avoir eu connaissance des évènements depuis 1918, notamment l’arrivée au pouvoir de ce Hynkel (dont la ressemblance physique est troublante mais “purement fortuite” comme le dit la note de début de film). Dès le synopsis, Chaplin n’y va pas par quatre chemins. Il s’agit d’un pamphlet politique de deux heures à l’encontre du régime fasciste d’Adolf Hitler. Une parodie aux parfums burlesques car le barbier juif a de sérieux traits de Charlot, même si officiellement le personnage disparaît à la fin du précédent film, "Les Temps Modernes", sorti en 1936.

Concernant la genèse de ce film, elle est un peu le pendant des "Temps Modernes". Charlie Chaplin y aborde des thèmes sensibles et politisés. Le tournage commença dès septembre 1939 alors que la guerre en Europe venait à peine de débuter. Les pressions du studio United Artists sont fortes, car les Etats-Unis ne sont pas officiellement en guerre, mais Chaplin insiste et parvient à achever son oeuvre.

Dès le début du "Dictateur", on retrouve le Charlot soldat qui nous a tant fait rire mais côté allemand cette fois. Une fois ce moment d’hilarité passé, on entre dans le vif du sujet. Le film entier est une satire contre la politique antisémite et totalitaire d’Hitler. Hynkel en est une parfaite parodie, enchaînant les gags visuels mais aussi parlés, car il s’agit du tout premier long-métrage parlant de Chaplin. Il avait tenté l’expérience avec "Les Temps Modernes" tout en étant insatisfait du résultat, seule la chanson de cabaret fut chantée. Ici, c’est le film qui est intégralement parlant.

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Le côté burlesque du "Dictateur" est légèrement moins présent que dans les oeuvres précédentes. Néanmoins, on retrouve des scènes d’anthologie comme celle du dictateur s’amusant avec son globe terrestre ou encore le barbier rasant un client en rythme avec la Danse Hongroise n°5 de Brahms. Elles se font d’ailleurs écho dans "Le Dictateur", se succédant pour présenter le tempérament de chacun des personnages. L’un est un bouffon mégalomane, l’autre, un distrait poétique. A noter aussi une inspiration probable du conte et de la pièce de théâtre de l’allemand Bertolt Brecht, Têtes Rondes et Têtes Pointues, parue dans les années 1930, car on y retrouve les changements brutaux de politique où le régime opportuniste de Hynkel n’hésite pas à opprimer ou dorloter les juifs selon ses intérêts personnels du moment.

La fin du "Dictateur" va cependant vous laisser un tout autre souvenir. Pendant les six minutes du discours final, le barbier juif ayant pris la place du dictateur, finis les gags, finie la parodie. C’est Charles Chaplin lui-même qui s’exprime à travers son personnage. Face caméra en plan fixe, il assène un discours vibrant en faveur de la liberté, la démocratie et l’entente entre les hommes. D’abord timide et humble en évitant la caméra, il fixe ensuite l’objectif et s’adresse directement au spectateur. Il y va fort, et étonnamment, ce discours résonne encore fortement aujourd’hui, sa profondeur n’a pas pris une seule ride.

En cela, "Le Dictateur" est le film d’un lanceur d’alerte de 1940. Il est absolument indispensable de le visionner et même de le revisionner, car ces six dernières minutes ne vont pas vous laisser indifférent et vous trouverez encore des exemples actuels pour illustrer le propos. Y compris en France, hélas… “Notre savoir nous a rendu cyniques, notre intelligence inhumains. Nous pensons beaucoup trop et ne ressentons pas assez. Etant trop mécanisés, nous manquons d’humanité. Etant trop cultivés, nous manquons de tendresse et de gentillesse. Sans ces qualités, la vie n’est plus que violence et tout est perdu.

Lors de sa sortie, l’accueil fut glacial. "Le Dictateur" est interdit en Allemagne (évidemment) et même dans certaines salles américaines. Même si l’opinion publique visionne malgré tout le film, en parle, le phénomène reste pourtant marginal. "Le Dictateur" est projeté à Londres en pleine bataille d’Angleterre, terre natale de Charlie Chaplin. Il n’aura finalement un véritable succès qu’avec le temps, lors de l’entrée en guerre des Etats-Unis, en 1941, et à la fin de la guerre où il est projeté en France, non pas en 1945, mais en 1958 seulement ! Il est aujourd’hui reconnu à juste titre comme un chef d’oeuvre de dimension internationale. Une oeuvre salutaire encore aujourd'hui en somme...

"Le Dictateur" contribuera malheureusement, avec "Les Temps Modernes", à accuser Chaplin de sympathie pour les idées communistes, ce qui lui vaudra son exil en Suisse. Ce film est également la fin d’une époque pour Charles Chaplin. Après la guerre, la petite moustache typique de Charlot disparaît définitivement. Enfin, beaucoup d’autres cinéastes s’inspireront de ce film, notamment Roberto Benigni dans "La Vie est Belle", en 1997, qui mélangea avantageusement le côté burlesque du père avec son fils, au milieu de la tragédie de la Shoah.

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A PROPOS DU BLURAY

Contenu et Bonus Nouvelle version restaurée du "Dictateur" :

- Chaplin retrouvé : Le Dictateur, documentaire sur le film réalisé par La Cineteca di Bologna (23 min);
- Supplément jeunesse : un éclairage sur Le Dictateur (12 min – à partir de 8 ans);
- Visite des studios Chaplin par le cameraman Roland Totheroh;
– commentaire de Kate Guyonvarch de l'Association Chaplin (11 min);
-The Tramp and The Dictator, documentaire de Kevin Brownlow et Michael Kloft (55 min);
- Chaplin aujourd'hui : Le Dictateur, documentaire de Serge Toubiana avec la participation de Costa Gavras (26 min);
-Le tournage filmé en couleurs par Sydney Chaplin (25 min);
- "Charlot barbier", scène coupée d'un film de Charles Chaplin (7 min);
- Livret de 108 pages.

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