Classics

Le Quai des Brumes de Marcel Carné

Par Pierre Delarra

Que dire du film "Le Quai des Brumes" sorti en salles lors de l’année 1946 ? Il est peu de films qui ont autant marqué cette fin d’après-guerre tant il est inscrit dans l’âme des spectateurs de la France de l’époque. Cet encrage est tel qu’il modifie pour tout à chacun le titre même : "Le Quai des Brumes" restera pour tout le monde "Quai des Brumes". Ce simple oubli de l’adjectif qualificatif demeure la preuve de l’amour populaire convié à cette entreprise. En cette fin le public s’approprie l’idée même qu’un amour, serait-il purement idéalisé, devient celui de tout le monde : le mien comme le vôtre, en d’autres termes, ce quai aussi lointain devient mon quai, votre quai au plus profond de nous-mêmes.»

Marcel Carné n’a que 29 ans lorsqu’il entreprend la réalisation de ce film, il est un jeune réalisateur issu d’une famille de la petite bourgeoisie. Très vite attiré par les lumières des salles de cinéma, il obtient dès lors un diplôme des cours du soir de l’école « des Arts et Métiers » devenant opérateur et technicien photographe. Très vite il est l’assistant réalisateur du grand Jacques Feyder qui appréciant toutes ses qualités, l’amènera sur les plateaux de Jean Renoir. En très peu de temps Marcel Carné devient un metteur en scène à part entière dont la principale préoccupation est l’étude psychologique de ses personnages et de cette intériorité deviendra l’essence même que nous appelons aujourd’hui « Le Réalisme Poétique ».

Que dire du réalisme poétique si ce n’est qu’une aberration même de son propos : le réalisme est tangible alors que la poésie est divague, évanescente. Cette idée va alors dominer la production cinématographique des années 1930-1940. Elle est issue du courant de l’expressionnisme allemand très vite illustré par Jean Vigo, René Clair, Jean Renoir des L’Herbier, Allégret, Becker, Grémillon, Feyder et Jean Duvivier. Ce Réalisme Poétique tient de cette double tendance : les personnages sont issus d’un environnement populaire, ils sont urbains donc sociaux. Mais ils sont des personnages maudits et parias, guidés par leur destin, la fatalité ; ce fatalisme l’idée même de ne jamais pouvoir s’en sortir devient alors prépondérante. C’est le côté poétique : « C’est comme ça », le constat est alors irrémédiable, définitif : « de ce traquenard, point d’issue. ». Ce courant cinématographique devient précurseur, il est le limon du cinéma fantastique français abreuvé par les décors de Alexandre Trauner, des lumières de Eugène Schüfftan et de Henri Alekan ainsi que la merveilleuse musique composée par Maurice Jaubert. C’est un nouveau et véritable courant moderniste qui balaie et fait table rase sur toute la production française.
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Mais encore, quel casting ! Peu de fois et en si peu de temps le public aura vu se rencontrer deux figures emblématiques du cinéma français se donner la réplique : Jean Gabin et Michèle Morgan. Et au demeurant quelle aventure ! Jean Gabin, alias Alexis Moncorgé, monstre sacré du cinéma français, aura tout traversé. De la « Gueule d’Amour » des cafés concerts des quartiers de Ménilmontant, aux astres du Music-hall et chanteur d’opérettes des années trente auprès de Mistinguett, il devient très vite la star du cinéma français à trente ans. Avec Jean Duvivier il prouve encore son talent avec "La Belle Equipe" en 1936 et surtout avec "Pépé le Moko" l’année suivante, riche de cette réplique proverbiale « J’ai mal aux bateaux… » qui illustre sa trogne et donne son titre au film.

Au retour de la guerre il doit renoncer aux rôles des jeunes premiers et éviter ainsi les affres des fins de carrière trop courte. A 40 ans, Gabin change d’image, il est l’homme d’expérience, "Le Pacha", celui qui distribue sans les compter les paires de claques et impose le respect. Tel un affamé il devient le patriarche, celui qu’on écoute et qui connait la vie. Celui qui enfin peut dire « Je Sais. ». Au crépuscule de sa vie Jean Gabin a tout connu, les méprises, les femmes, le succès et les envies mais aussi les remords pour enfin rejoindre sa ferme de Normandie, bien loin des illusions de Paris. Il quitte le tout cinéma pour une dernière apparition publique lors de la célébration des premiers Césars du cinéma Français de 1975.

Et "Le Quai des Brumes" n’en finit pas. Aux côtés de Jean Gabin, Simone Roussel, dite Michèle Morgan, lui donne la réplique. Qui de mieux que cette jeune actrice blafarde et inconnue pour lui répondre avec ses yeux et son regard si doux, aimante, avide et tellement romantique, ce regard prégnant, volontaire et fixe, de ce bleu ‘noir et blanc’ à jamais photographié dans nos rétines. Michèle Morgan sera élue dix fois par le public « actrice française la plus populaire », la muse des plus grands réalisateurs français et américains de ces cinq dernières décennies. Nous ne pourrons jamais oublier ces phrases et répliques que nous nous remémorerons une nouvelle fois :

Jean : « Tu as de Beaux Yeux tu sais. »
Nelly : « Embrasses moi » (Nelly et Jean s’embrassent)
Nelly : « Embrasses moi encore. »

Ce baiser marque à jamais le cinéma français, il demeure un symbole inébranlable de nos consciences, l’idée même de nos envies et de nos forces. Cette volonté du cinéma qui ne nous quittera jamais, celle que l’on aime et que l’on désire revoir pour toujours et pour encore bien des éternités.

Et n'oubliez pas ! Pendant les réclames « A vos chocorèves, esquimaux et bonne projection » !

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