2 décembre 2020
Classics

Les Affranchis de Martin Scorsese : Critique

Par Yann Vichery

« Autant que je me souvienne, j'ai toujours rêvé d’être gangster ». La scène d’ouverture présentait déjà les 3 personnages qui feraient la légende de ce film absolument génial signé Martin Scorsese : "Les Affranchis". C’est l'aboutissement de toute une carrière pour Scorsese. Délaissant l’histoire durant les années 80 (pour réaliser "La Dernière Tentation du Christ"), il reprend le livre de Nicholas Pileggi ("Wise Guys"), basé sur une histoire vraie, pour réaliser avec "Les Affranchis" l’un des meilleurs films des années 90 (actuellement disponible sur Netflix) et celui qui l’a remis en selle pour la suite de sa carrière.

Dès le pré-générique, le ton est donné, Martin Scorsese ne fera pas dans la dentelle, et nous voilà embarqué dans un univers mafieux, où les lois n’existent pas. "Les Affranchis" retrace l’itinéraire d’un fils d’immigrés italiens à New York (Henry Hill), embarqué et fasciné par la Mafia dès son adolescence. Ce film est un Everest du cinéma pour diverses raison qui en font un objet d’étude fabuleux pour tout futur réalisateur qui se respecte.

Mettre en scène la Mafia

Au sein de la filmographie de Martin Scorsese, il n'y a que 3 films ("Les Affranchis" (1990), "Casino" (1995) et "The Irishman" (2019)) qui portent sa marque de fabrique du film de mafia inspiré de faits réels. Durant 2h30, on assiste dans "Les Affranchis", à une course vers un échec programmé et le brio de la mise en scène laisse pantois. La caméra de Scorsese n’est jamais fixe, comme la vie trépidante des protagonistes du film, elle suit et précède les acteurs, toujours en quête de ce qui va leur arriver. Un flux d’images et de sons ininterrompus qui fatiguent le spectateur par un rythme fou. Le montage, réalisé par Thelma Shoonmaker, est comme à l’habitude parfait. Les diverses voix off susceptibles d’alourdir les images ont, au contraire, une force d’explication implacable afin de décrire, à travers le regard de Henry Hill, et dans les moindres détails le monde mafieux dans lequel il est introduit.

"Les Affranchis" est découpé en deux temps : l'ascension et la chute des personnages. Le rythme monte progressivement, balançant des scènes d'anthologie (comme dans le restaurant) afin de montrer la folie des personnages et le mode de vie qu’ils mènent. Lorsque tout leur sourit, que tout semble sous contrôle, l’envie de dépasser cela fait tout dérailler, c'est le début de la fin, le rythme s’emballe à un point rarement atteint (la scène ou Henry change de véhicules pour échapper à la police est emblématique de ce rythme effréné), jusqu'au point de non-retour et à la chute finale. Pour la bande-originale, Scorsese évoque « le film-jukebox », en enchaînant, comme sur un album, les morceaux de rock, de jazz ou de crooners afin de signifier l’ambiance du film.

Le monde impitoyable des gangsters

Scorsese présente toute une galerie de personnages, à tel point qu’il faudrait presque noter leurs noms sur un post-it pour tous se les remémorer. Chacun a sa personnalité de mafieux plus ou moins engageante : du suiveur au profiteur, aucun n’a vraiment de valeur aux yeux des autres même s’ils semblent avoir confiance, respect et amitié les uns pour les autres. Passé le point de rupture, ce ne sera que paranoïa, trahisons et meurtres.

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Paul Sorvino

Paul Cicero (Paul Sorvino) est un peu le Don Vito Corleone du pauvre qui dirige sa petite mais florissante entreprise; Jimmy Conway (Robert De Niro) est le bon soldat, calme, mais plus que dangereux dans son envie de pouvoir; Tommy De Vito (incroyable Joe Pesci) est clairement le personnage le plus électrisant, le plus incontrôlable du film; Henry Hill (Ray Liotta) est l’élève. Les personnages féminins sont peu présents dans le film, à part Karen Hill (Lorraine Bracco) qui est plus un faire valoir de son mari. Elles se contentent de suivre leurs époux, ne sont jamais intégrées au business. Au mieux, elles sont presque des potiches en somme.

Scorsese présente tous ces protagonistes de manière peu reluisante, sans véritable code d’honneur ou de respect, souvent trahis dans leur propre famille. Les acteurs sont d’une crédibilité à toute épreuve. Joe Pesci sortant bien évidemment du lot dans son interprétation hallucinée (amplement oscarisée d’ailleurs), une interprétation qu’il avait débuté dans "Raging Bull" et qu’il achèvera dans" Casino".

Un monde fascinant mais peu reluisant

Il y a quelque chose d’extrêmement jouissif à observer ce monde, à voir comment les règles sont transgressées, comment l’argent est gagné, dilapidé, comment la violence s’immisce dans ce quotidien bien huilé, avant de s’apercevoir que tout s’écroule. Puisqu’au milieu évolue le personnage d’Henry auquel nous pouvons facilement nous identifier sans peine, grâce à son statut d’observateur, d’initié. En effet, Henry, toléré malgré son origine extérieure est le personnage qui nourrit ses ambitions dans l’ombre de ses acolytes et qui provoquera sa chute ainsi que celle de son monde.

Scorsese dans son film essaie justement de démythifier le monde de la mafia, tentant de montrer que ses personnages ont juste dans les mains un pouvoir impossible à maitriser dans la durée. Ils subiront tous une fin minable au sujet de laquelle Henry Hill dira finir : « dans la peau d’un plouc ». Martin Scorsese réitérera d’ailleurs la description de ce monde sur un mode encore plus grandiose dans "Casino" (mêmes personnages, acteurs dans le cadre le plus bling bling du monde, Las Vegas, violence extrême, etc.).

30 ans après sa réalisation, "Les Affranchis" reste un pur plaisir de cinéphile, un film somme dans la filmographie de Martin Scorsese, à placer au côté de la trilogie du "Parrain" de Coppola et de "Il était une fois en Amérique" de Sergio Leone, le film où on aura jamais aussi bien vécu l’ascension et la descente aux enfers de celui qui rêvait d’être un gangster...

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