Classics

Les Feebles : Muppets (très) chauds !

30ème anniversaire du film "Les Feebles"

Réalisé par Peter Jackson

(1989)

Par Pierre Tognetti

"Les Feebles" (sorti le 08 Décembre 1989 en Nouvelle-Zélande) est une troupe de théâtre qui, pour la première fois, va connaitre les honneurs d’une retransmission sur une grande chaîne de télévision. La veille d’un probable succès sans précédant, les répétitions s’enchaînent. Robert, un hérisson gentiment naïf débarque pour intégrer la troupe. Cependant, les choses ne vont pas du tout se passer comme prévu. Dans les coulisses les masques vont tomber et la situation dégénérer, verbe tenant du doux euphémisme…

Après son décapant film d’étudiant, "Bad Taste" (1987) Jackson souhaitait réaliser un film très gore mais il ne disposait pas des fonds nécessaires. "Meet The Feebles", dans son triptyque déjanté entre "Bad Taste" et "Braindead" (1992), est donc son film de transition. Pour l’occasion il va livrer une version trash et décadente du "Muppet Show", qui claque comme un cinglant réquisitoire sur l’univers du Show Biz, l’indécente métaphore étant facilitée par cette transposition dans un univers de marionnettes en chiffon.

A l’approche des fêtes de noël, ne soyez pas mal inspiré de poser cette galette sous le sapin car nous sommes ici très (très !) loin d’un spectacle pour enfants, et le décalage que va choisir le néo-zélandais va atteindre des sommets d’outrance et de débauche putassières, repoussant très (très ! Très ! ) loin les limites du spectacle transgressif. La teneur de l’histoire et son traitement sexe, drogue et rock 'n' drôle pourrait se résumer à travers la seule description des nombreux protagonistes en tissu, un véritable bestiaire haut en couleurs cohabitant (ou copulant…mais c’est aussi de la cohabitation) dans un jouissif pornawak. 

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Peter Jackson en charmante compagnie...

On découvre donc Robert le candide hérisson. Sébastien le metteur en scène, un renard qui ne prêche que pour son numéro, éloge a la sodomie. Bletch un morse cocaïnomane, dealer et sournoisement manipulateur, producteur véreux et trafiquant de drogue (un sacré cumulard !). Heidi l’hippopotame, star du show et dépressive (pas simple d’être un star en surpoids…). Trevor un rat laid (bien je ne connaisse pas de rats beaux, sauf peut être dans mon atelier), un réalisateur de porno responsable de la sécurité et assassin pervers (ça rat sure…). Wynard une grenouille défoncée a l’héroïne (pas du genre a faire dans la jolie fable, même avec le rat…), vétéran du Vietnam du genre plutôt nerveux du couteau (forcément…). Harry le lapin queutard (forcément…). Buzz la mouche à merde paparazzi (…pas forcément ! Ben si, je plaisante !). Mais aussi Arthur le ver régisseur, Lucille le caniche, amoureuse du hérisson… Tout ce beau (!) monde va partir en vrille, et Peter Jackson de nous livrer un hallucinant sommet de loufoquerie, un pur bijou de délire non-sensique mais franchement bidonnant.

Mené a un rythme effréné, "The Feebles" est jonché de véritables scènes anthologiques, parfois d’un goût douteux, notamment lorsque Buzz mange des excréments, ou avec ce contorsionniste qui se coince ta tête dans l’arrière train (le fameux « avoir la tête dans le cul »…), ou encore dans la monstrueuse malformation du lapin queutard (beurk !). Mais aussi avec ses parodies hilarantes (ha, la roulette russe de "Voyage au bout de l’enfer" !), sans oublier ses pornographiques fornications, incroyablement surréalistes dans cet univers animatronique (peut aussi s’écrire en deux mots…), ou des passages plus truculents comme ce massacre avec en fond musical un hymne à la sodomie. Un déluge pyrotechnique d’humour noir ou jaunâtre, bien salace et joyeusement déjanté !

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Si, dans les critiques contemporaines, l’emploi du terme d’OFNI se trouve volontiers galvaudé, l’acronyme retrouve ici tout son sens. Au jeu de tentative d’étiquetage "The Feebles" serait au "Muppet Show" de Jim Henson ce que le comics de Robert Crumb "Fritz the Cat" est au Félix le chat de Otto Messmer : un duplicata irrévérencieux pour public averti.

Peter Jackson dira plus tard qu’il trouve son film « très malsain ». Toutefois, il ne manquera jamais de rappeler les difficultés qu’il a dû endurer, le tournage avec la mise en scène de marionnettes s’avérant techniquement très complexe. Cependant, l’expérience s’avérera doublement payante. D’abord en lui permettant de recueillir auprès d’une compagnie japonaise l’argent pour réaliser "Braindead", sa bouffonnerie grand-guignolesque. Ensuite, parce que sa maîtrise des contraintes, sa polyvalence, son travail de cadrages minutieux, son sens du rythme, l’utilisation de focales courtes, etc. contribueront à dessiner les pourtours de ce deviendra SON cinéma, celui de son dressage de gorille et de ses lancés de nains (l’inverse eut été périlleux).

Avec cette licencieuse parade de freaks en chiffons dans ses décors de carton pâte, Peter Jackson nous fait du Jean de la fontaine en classe X, le discours sonnant comme une pachydermique dénonciation des coulisses de l’industrie du show-business et de ses dérives. Il est assez cocasse d’établir des parallèles, derrière cette cynique allégorie, avec les véritables affaires de mœurs qui agitent la corporation depuis des lustres. Et trente ans après d’imaginer un possible remake, histoire d’y balancer un porc queutard que l’on pourrait appeler Harvey ou Roman ?

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