28 septembre 2021
Classics

Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock

Par Pierre Delarra

Mélanie Daniels (Tippi Hedren), une jeune femme un peu snob de la bonne société de San Fransisco, se rend à Bodega Bay pour amener deux « love birds » (inséparables) en cage en cadeau d’anniversaire à une petite fille (Veronica Cartwright) qu’elle ne connait pas, mais dont Mitch, le grand frère (Rod Taylor), un avocat sarcastique, lui paraît bien séduisant. Dès son arrivée elle est blessée au front par une mouette et, grâce à cela, invitée à rester vingt-quatre heures chez Mitch dont la mère (Jessica Tandy) se révèle d’emblée possessive, jalouse et abusive. N’est-elle pas responsable de la rupture des fiançailles de Mitch avec l’institutrice Annie Hayworth (Suzanne Pleshette) ? Le lendemain, au cours du pique-nique d’anniversaire, des mouettes attaquent les enfants…

"Les Oiseaux" » (récemment réédité en édition Steelbook 4k par Universal) est le quarante-huitième long métrage de Alfred Hitchcock, le dixième film de ces fameuses années d’or (1954-1964). A son accoutumée Hitchcock centre son film sur la féminité, une histoire où se croisent et se recroisent quatre femmes dans une petite ville au large de San Francisco, les deux premières sont en opposition : Mélanie et Annie ; la blonde et la brune ; exercice frontal, formel et formidable pour le réalisateur, il met tout son art à l’étude de la relation perfide entre les deux femmes.

Les deux autres personnages féminins sont Lydia, la mère de Mitch et Cathy, la propre sœur de ce dernier. Lydia formidablement interprétée par Jessica Tandy prend le rôle d’une mère possessive, caractère récurant du cinéma hitchcockien. La jeune Cathy (Veronica Cartwrith, que l’on retrouvera 16 ans plus tard dans "Alien") joue le lien dans ce jeu matriarcal détonnant. Quatre femmes donc et un homme : Mitch. Personnage masculin bien solitaire joué par Rod Taylor, acteur choisi par défaut par Hitchcock qui aurait préféré Cary Grant et le réalisateur dira de son acteur qu’il est un piètre comédien et dixit : « Un mufle » et Hitchcock n’aura de cesse de lui répéter : « Ne jouez pas ! », « Ne faites rien ! » Oui Hitchcock aura eu grands regrets de n'avoir pu solliciter James Stewart ou Anthony Perkins ce qui n'empêchera par Rod Taylor de poursuivre une solide carrière ("La machine à explorer le temps", "Le dernier train du Katanga", etc.).

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"Les Oiseaux" procède d’une étude ornithologique tout hitchcockienne : du plus petit oiseau au plus gros, des oiseaux communs, familiers ; le metteur en scène aurait pu caster des prédateurs : rapaces en tous genre, faucons, aigles, vautours et autres buses. Le choix de Hitchcock est de nous susurrer à l’oreille : « Regardez ces petits passereaux, comme ils sont jolis et gentils…» Pourtant ce sont eux qui vont tuer. Par là même, c’est une véritable échelle de la peur qui s’opère dans la petite station de Bodega Bay.

Au fait, que vient faire cette bourgeoise au milieu de ce petit port de province de surcroit puritain éloigné de tout ? Amoureuse elle doit conquérir l’exilé citadin Mitch, le subterfuge des inséparables (love birds) ne suffisant pas ; elle doit aguicher l’homme et pour cela provoquer son ancienne amante Annie. C’est tout le talent de Alfred Hitchcock : mettre le spectateur dans l’intime connivence et pour cela révéler derrière l’image parfaite de son actrice, le visage impénétrable de Tippi Hedren, ses intimes volontés, son état de femme.

"Les Oiseaux" débute telle une comédie. La première scène dans l’oisellerie le démontre fort bien, c’est Mitch qui ironise sur le fait que Mélanie est une riche jeune femme enfermée dans une cage dorée et que rien ne peut lui arriver. Bien plus tard elle sera enfermée sur la place de Bodega Bay dans une cage d’acier, la cabine téléphonique, spectatrice de la grande attaque des oiseaux. La cage dorée devient une cage d’horreur. Rarement Hitchcock aura fait glisser son récit vers l’épouvante et les sourires du début font place aux râles de la frayeur jusqu’à l’apothéose finale où les oiseaux sont des monstres et Mélanie réduite à un corps cinématographiquement découpé, désarticulé, absent de toutes réactions.

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Hitchcock dessine point par point dans "Les Oiseaux" les marqueurs d’un style nouveau quasi surréaliste avec, comme au générique de début, les oiseaux qui forment des traces noires comme des jets de peinture flanqués sur l’écran comme des annonces à la noirceur intérieure, surréalistes les plans de la dernière attaque des oiseaux laissant Mélanie aux cris d’horreur puis à la surdité de la sidération, aux regards effarés qui cherchent sans trouver.

Cette dernière scène pourrait faire appel au fameux cri de E.Munch : la furie qui appelle la folie, la peur et la frayeur ; jamais sans doute Hitchcock aura été aussi loin dans l’introspection. C’est à ce point que le film ne se termine pas car il n’a pas de fin, juste ce plan du départ des personnage au travers de milliers d’oiseaux, l’aube d’un crépuscule se levant sur un status quo !

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