21 septembre 2020
Classics

Les Seigneurs : American gravity

Par Pierre Tognetti

"Les Seigneurs" de Philip Kaufman est sorti il a maintenant 40 ans en France. C'était le Printemps 1980. Ce film nous ramène dans le début des années 60 à un moment où la rébellion cinématographique étasunienne est lancée, sonnant la mort du cinéma « traditionnel »....

D’abord agrippée au volant de leur caisse pour des projections en plein air, ou affalés sur des sièges inconfortables dans des salles intimistes, toute cette jeunesse issue du baby-boom vient se divertir... Drive-in et Grindhouse font le plein pendant que les circuits classiques de distribution se vident. Un vase communiquant qui met en avant un vaste mouvement social de contre-culture qui s’avérera irréversible pour le cinéma, malgré la reprise de pouvoir des studios à la fin des années 60. Néanmoins, avant ça, les nouveaux jeunes auront découvert sur grand écran tout ce que le cinéma mainstream se refusait de leur montrer jusqu’à présent. Le sexe, la musique, la drogue, l’alcool, l’ultra-violente etc., sont de véritables sphères d’air frais, mais surtout des zones de totale liberté et interdites aux parents. Des territoires récréatifs loin du joug d’une société patriarcale, inhibée par un puritanisme démesuré.

L’intrigue du film "Les Seigneurs" se passe en septembre 63, en plein cœur de cette période. En suivant ces gamins déambuler dans le quartier New-yorkais du Bronx, on se retrouve plongé dans le quotidien ordinaire de jeunes issus de la middle class. Le réalisateur plante immédiatement le décor avec ses longs travellings depuis les façades où fleurissent des escaliers de secours, jusqu’aux devantures où se confondent grindhouses et commerces en tout genre.

Bien qu’il réalise ce film en 1979, Philip Kaufman n’a eu qu’à utiliser les vrais décors urbains. Pas grand-chose n’ayant vraiment changé. Il lui suffisait alors de rajouter sur l’asphalte de belles américaines rutilantes, de relooker les passants, et le tour était joué. Il va parfaitement retranscrire dans "Les Seigneurs" l’âme d’une époque où coté look, on était à des années lumières de la fashion week. Les mélanges d’ethnies et leurs différentes cultures se singularisaient chez les jeunes par un grand besoin de différenciation: c’était la grande période des bandes et des gangs. Chacun y allait plutôt fort sur les signes distinctifs, histoire de ne pas être confondu avec la tribu voisine.

les-seigneurs-film-critique-4
Ken Wahl

A commencer par Richie (Ken Wahl), Joey (John Friedrich), Perry (Tony Ganios), Turkey (Alan Rosenberg) etc. Eux, ce sont les wanderers, champions toutes catégories du tape a l’œil. Les jeunes membres de la communauté italienne arborent une coupe ultra gominée et surtout un lumineux bombers bicolore, avec le nom du gang cousu dans le dos, façon mal voyant ! Des codes vestimentaires et d’attitude, dans un esprit puissamment rock-n-roll, qui fait la nique aux T-birds de "Grease". Une forte orientation musicale que confirmera leur hymne au refrain entrainant, ainsi que de nombreux standards qui parsèment "Les Seigneurs", faisant vibrer auto radios, Judge box et tournes disques.

Pour la petite anecdote, sans lien avec votre culture cinéphile, lorsque j’ai découvert "Les Seigneurs", j’étais encore collégien. Compte tenu de ma double étiquette de rock n’roller et d’italien de souche, j’ai visité toutes les boutiques et friperies de la région pour trouver ce blouson en satin jaune et orange, comptant sur les talents de couturière de la madre pour y broder le logo. Hélas ! Je ne l’ai jamais trouvé, mais j’ai quand même ramené un teddy noir à manches blanche, et de la gomina… Fin de l’anecdote, vous pouvez reprendre une activité normale, comme lire la suite par exemple.

Toute la première partie du film "Les Seigneurs" s’écoule au rythme d’un bon gros sachet de marshmallows qu’on s’enfilerait les uns derrières les autres, les oreilles plaquées sur les enceintes crachant du Smokey Robinson ou The Isley Brothers. Le summum de l’insouciance en somme (ou de la glandouille !), celle de mômes bien loin des préoccupations de leurs ainés. Un ordinaire partagé entre lycée, des virées entre potes, des concours de bowling, des surprises parties avec des filles, de la zique, des danses chorégraphiées et alcoolisées, avec en option du streap poker et des blagues potaches. La dolce vita avec l’accent américain !

Sans oublier les petites bastons, histoire de jouer à celui qui a la plus grosse (communauté !), et de régner en maitre dans un quartier bigarré, où cohabitent italiens, irlandais, juifs, afro-américains et asiatiques. Si l’ambiance est toujours tendue et virile, elle dépasse rarement le cadre de simples joutes verbales, avec quelques belles envolées où fleurissent volontiers les plus beaux noms d’oiseaux. Des querelles qui finissent par se régler sur un terrain de football américain. Les adultes sont cantonnés aux rôles de figurants, mais il y a une certaine forme de respect hiérarchique qui devrait faire rougir les lycéens d’aujourd’hui. Pour preuve cette classe chauffée à blanc et que le prof ramène à l’ordre juste en haussant la voix : « Négros, ritals. C’est comme ça que parlent vos vieux ? » Oui, c’était bien comme ça qu’ils parlaient, mais c’est sur un terrain de football américain que leurs fils en décousaient. Rendez-vous est donc pris pour un règlement de compte, d’hommes à hommes, mais qui se jouera dans la dernière partie du film.

Coté rixe, les plus coriaces sont les Baldys, ceux qui veulent s’approprier de force le territoire, mais qui délaissent les bancs du lycée. De véritables Golgoths, blousons de cuir noir et crânes rasés. Commandés par le grassouillet mais bien nommé Terror (Erland van Lidth de Jeude), ces ancêtres des skinheads cognent mieux qu’ils ne causent (forcément, les bancs du lycée…). Si ce sont les premiers à apparaitre dès le générique, cela tient tout sauf d’un simple choix « esthétique ». Alors qu’ils jouent aux coqs dans les rues du Bronx, la silhouette d’un personnage figé en arrière-plan interpelle. Sur sa vitrine on a juste le temps d’apercevoir une affiche de l’oncle Sam avec « The US marines want you »… Un détail a priori anecdotique, mais qui s’avérera en fait la clé de la malle dans laquelle se trouve le fond de cette chronique, amorcée sur sa forme comme un simple mainstream 70’s.

les-seigneurs-film-critique-2
Philip Kaufman va d’abord passer près de la moitié de son histoire entre Feel good movie et film de gang, une mixture de genre qui le verra balader sa caméra dans les arrières cours de "West Side Story" (1961), sur les sièges des caisses d’"American Graffiti" (1973), sur les pelouses de "Grease" (1978), le tout sur une B.O. euphorisante. Avant que la seconde partie nous entraine sur les traces sanglantes des "Guerriers de la Nuit"  (1979) et plante le décor brutal du futur "Outsiders" (1983).

Le réalisateur ne va pas lésiner sur les violentes et récurrentes ruptures de ton, pour aller crescendo jusqu’à l’inévitable point de rupture. Car si jusqu’ici tout va bien, la descente est amorcée par l’entrée en scène de l’énigmatique personnage en off du générique, en fait un officier de l’ « US recruting ». Un recruteur de l’armée américaine qui va faire signer les crânes rasés trop alcoolisés pour réaliser ce qu’ils viennent de faire. « Vous avez envie de vous battre ? Vous allez affronter les types les plus coriaces du monde ». Cette guerre, Kaufman ne la citera jamais, ne lui donnera pas de nom, pas plus qu’à ses ennemis. Toutefois, l’histoire est déjà écrite et nous savons que les américains sont en train de poser leurs rangers dans les rizières boueuses du conflit Vietnamien. Il est bien là, le message du film "Les Seigneurs" : celui de la fin d’une époque d’innocence pour tout un pays porté par une jeunesse qui rêvait juste de liberté.

Pour arriver à dépeindre ce désenchantement, le réalisateur va aligner les effets de style, parfois surprenants de noirceur. A commencer par cette première confrontation avec le gang des Dukkies boys, dans un climax digne d’un film d’épouvante. Alors que les wanderers se lancent sur les traces d’une jeune fille et que leur voiture résonne des chœurs d’un gentil doo-wop improvisé, ils vont atterrir dans une impasse lugubre face à une meute de barges taiseux a deux doigts de les massacrer à coups de battes. Un climat d’ultra violence soudaine, a la mise en scène abrupte proche des guerriers de Walter Hill, avant de glisser sur l’esthétique « Carpenterienne » d’"Assaut" (1976), entre abstraction, brume mystérieuse et score synthétisé. Une impression qui se confirmera d’ailleurs dans l’autre rencontre avec les Dukkies dans une église, ou quand les spectres de "The Fog" (1980) de big John sont déjà là… Un passage d’une obscurité abyssale et qui aboutira à un drame.

les-seigneurs-film-critique-3
Karen Allen

Une dramaturgie qui va survoler toute la dernière partie du récit. Avant cela Richie aura croisé la route de la jolie Nina (Karen Allen - "Les Aventuriers de l’Arche Perdue"), dont les bonnes manières et l’érudition dénotent avec celles des gominés. Ce qui n’empêchera pas le début d’une courte idylle entre les deux tourtereaux, mais qui trouvera son épilogue devant un bar ou l’italien regarde d’un œil distancié la jeune fille écouter Bob Dylan chanter son « They The Times Are a-Changin' ». Pas étonnant de croiser à cet instant du métrage cet indécrottable militant des droits civiques, dont cet air deviendra d’ailleurs l’hymne anti guerre pour toute une génération de pacifistes.

Cependant, les temps viennent soudainement de basculer dans une autre dimension, et les larmes de ces passants prostrés devant une boutique de téléviseurs annonçant en direct l’assassinat de JFK, ne sont que les petits ruisseaux qui feront les grandes rizières (…). Une mise en scène ouvertement lacrymale, sublimée par le magnifique « Stand-by me » de Ben E.King. Ce passage crève-cœur est un véritable tour de passe-passe émotionnel pour Kaufman, qui n’a plus à présent qu’à porter l’estocade, orchestrée lors du match de football US entre ritals et blacks.



Une rencontre entamée sous les auspices de simple guerre de clocher, virile mais correcte, mais qui va dégénérer avec la nouvelle apparition des hordes de Dukkies, surgissant tel des fantômes pour le morceau de bravoure du film "Les Seigneurs", alors que les ethnies sont contraintes de fraterniser pour combattre l’ennemi. Les adultes eux, d’abord simples spectateurs, ont à présent déserté les tribunes, jusqu’aux gros maffieux en chemises hawaïennes. Une échappatoire comme pour mieux amplifier la métaphore de cette future guerre forcément « réservée » aux jeunes du pays.

"Les Seigneurs" est une œuvre unique en son genre, un immense plat de spaghettis à la sauce aigre douce. Aigre comme le gout de la mort qui colle aux palais de ces ritals et de leurs rivaux, nés dans le même quartier, culturellement si différents, mais qui vont embarquer pour combattre ensemble sous le même drapeau étoilé. Douce comme une simple virée entre potes, avec des filles, de l’alcool et de la musique.

Sur des airs endiablés de rock n’roll, des accords majeurs de film de potes, quelques accords mineurs légèrement sexistes (les filles sont toujours au second plan, mais les minois de Karen Allen et Toni Kalem sont de jolies petites étincelles), avec de violentes dissonances dans les graves, Philip Kaufman livre avec "Les Seigneurs" une des plus belles partitions sur la fin de l’époque dorée des 60’s. Et il réussit à coudre ces bombers avec une étoffe qui n’est pas encore celle des héros...

Depuis de l’eau a coulé sous le pont de Brooklyn et d’ailleurs, mais quant à moi, « They call me the wanderer, Yeah, the wanderer, I roam around, around, around » : j’ai trouvé le bombers !


ça peut vous interesser

Un flic dans la mafia : La série

Rédaction

The Devil’s Rejects : Les valeurs de la famille à drames

Rédaction

Massacres dans le train fantôme : Carnivale holocaust

Rédaction