Classics

Les Temps Modernes : Le sont-ils toujours ?

Par Pierre Deplancke

Pourquoi faut-il voir ou revoir "Les Temps Modernes" ? Sans doute l’avez-vous déjà fait durant le confinement car Netflix a proposé différents films de Chaplin dont notamment "Le Dictateur" (1940)...

Pourquoi "Les Temps Modernes" plus que les autres ?

La question se pose, mais avant toute chose, un premier avertissement s’impose. Ce n’est sans doute pas par ce premier film qu’il faudrait découvrir Charles Chaplin si vous n’avez pas encore exploré son univers complexe empreint de poésie, d’humour burlesque, parfois absurde, pour tourner en dérision les vices et travers de la société occidentale du début du XXème siècle. Commencez plutôt par le sublime "The Kid" (1921) ou par "La Ruée Vers l’Or" (1925), où tous vos rires et vos larmes vont se succéder. Un tel avertissement en guise d’avant-propos pour "Les Temps Modernes" parce que c’est un film éminemment politique. Explications…

Un peu d’histoire des Etats-Unis, tout d’abord, qui va à la fois présenter la situation du film et en même temps le contexte de sa réalisation et des choix faits par Chaplin. Tout est intrinsèquement lié, pire que le scénario d’"Inception". En 1929, le krach de Wall Street a dévasté l’économie et la société américaine. Une crise sans précédent dans l’histoire du monde s’abat et broie littéralement des vies, des familles entières. Chaplin, malgré sa citoyenneté anglaise, séjourne aux Etats-Unis et assiste malgré lui à l’effondrement économique, certes, mais surtout social de l’Amérique. Il s’en retrouve profondément atteint, choqué, scandalisé même de la misère qui envahit la société.

Chaplin prend le sujet à bras le corps ! Il s’en fait une véritable obsession et ce, dès 1934. Il aimerait même en faire un film parlant mais de lui-même il abandonne en cours de route, déçu du résultat de voir son personnage Charlot se mettre à parler. La seule scène finalement où on entendra pour la première (et la seule fois) son alter ego cinématographique s’exprimer sera dans le cabaret à la fin du film lorsqu’il se met à chanter dans une langue imaginaire, incapable de se rappeler les paroles, mais réalisant un brillant numéro de mime. Renoncer au parlant, c’est prendre un risque énorme car le cinéma muet est boudé, obsolète, depuis que les acteurs peuvent parler.

Et des risques, Chaplin continue d’en prendre. Son personnage Charlot, toujours balloté au gré de ses pérégrinations, se retrouve à serrer des boulons dans une usine. Travail à la chaine, tâche unique, standardisation… Toute la division du travail chère à nos enseignants d’économie est passée à la moulinette. Même la scène de la cantine automatique est un pied de nez à ceux qui pensent que l’homme ne doit plus se déplacer pour travailler, mais que c’est le travail qui vient à l’homme. Chaplin à travers Charlot dresse un portrait infâme du productivisme à outrance. Car ce film est une véritable bombe lancée à la figure des grands industriels, responsables selon lui de la crise que subit le peuple américain (et pas seulement). Il n’est pas le seul à le penser, bien évidemment, mais c’est encore un risque que Chaplin prend et qui le poursuivra toute sa vie. Après la guerre, et malgré "Le Dictateur" qui le dresse comme une figure anti-nazie, il sera harcelé lors de la chasse aux sorcières orchestrée par le sénateur américain MacCarthy, qui vise les américains proches des idées communistes. Cette chasse à l’artiste l’amènera à quitter les Etats-Unis pour séjourner en Suisse...

Chaplin communiste ?

On est en droit de se poser la question. Charlot communiste alors ? Pas exactement… Après le productivisme poussé à l’absurde, c’est à l’Etat que s’en prend Chaplin/Charlot (on ne sait plus très bien tant la frontière est mince). Mais c’est là qu’il va s’attirer le plus de foudres des critiques qui vont l’accuser d’anti-patriotisme et de rompre le moral déjà en berne des citoyens américains. On le voit comme un film pessimiste alors que bien au contraire… Mais nous allons y venir.

Il s’attaque à l’Etat surtout dans sa négligence et dans l’abandon des miséreux. Certes, Roosevelt déjà élu à la sortie du film avait lancé son fameux New Deal dès 1933. Toutefois, Chaplin n’est pas satisfait du sort des citoyens. Une relance économique ? Est-ce par le travail que l’humanité progresse et accède au progrès et à la modernité ? Le film donne une piste intéressante puisque Charlot, abruti par son travail, devient fou, serrant des boulons partout (avec la célèbre scène où il se glisse dans les rouages des machines, clin d’oeil satirique où l’homme devient lui-même une machine), bref, un burnout comme on dit de nos jours. Sorti de l’hôpital psychiatrique, il va enchaîner les petits boulots et tenter de se refaire une situation. Mais la scoumoune va le poursuivre…


Il va prendre sous son aile une orpheline, jouée par Paulette Godard qui n’est autre que sa femme. De Chaplin oui. De Charlot ? Aussi, ou en tout cas subtilement sous entendu… La frontière est mince je vous le rappelle. L’Etat veut placer la jeune fille et ses soeurs dans un orphelinat, lieu de perdition selon Chaplin vraisemblablement. Elle réussit à s’enfuir, mais voilà tout ce dont est capable l’Etat pour s’occuper des indigents. On les isole, on les parque… Charlot également puisqu’il est parqué dans une usine, parqué dans un HP, parqué aussi en prison !

Parlons-en justement de la prison. La force publique n’est pas en reste, tellement le film explore les thèmes et distille critiques sur critiques. Le film a un rythme rapide, les séquences s’enchaînant sans temps mort les unes après les autres. D’autant plus que le film est tourné en 18 images seconde, alors lorsqu’il passe sur un format 24 images seconde, l’action est encore plus frénétique. Le “défaut” est corrigé de nos jours au gré des multiples restaurations mais le rythme reste malgré tout soutenu.

Nous parlions donc des prisons, Charlot y séjourne mais grâce à un service rendu à la police, il bénéficie d’un traitement de faveur. Ce traitement lui convient si bien qu’il préfère rester en prison plutôt qu’en sortir lorsqu’il est libéré. Cependant, les ennuis avec la police seront récurrents, allant jusqu’au running gag. On se demandait si Charlot ou Chaplin était communiste. Il semblerait que ce soit “malgré lui”. Une brève scène de contestation populaire l’amène à agiter un drapeau rouge tombé d’un camion. Assimilé à un meneur de mouvement ouvrier il aura de nouveau des ennuis avec la maréchaussée…

Enfin, la critique de la consommation de masse et de “l’American Way Of Life” est vive ! Quoi ? Ces thèmes-là en 1936 ? Oui ! Les grands magasins dont les produits sont inaccessibles au commun des mortels (clin d’oeil au Bonheur des Dames d’Emile Zola ?), le fantasme ridiculisé par Charlot et l’orpheline de la petite famille bien parfaite mangeant son steak bien cuit dans la cuisine pendant que madame a fait la popote… et des publicités dans les rues bien visibles pour le V8 Ford par exemple, de la réclame, partout de la réclame !

Un sens du détail… et du timing

Car voilà ce qui conduit à faire passer "Les Temps Modernes" du succès au chef d’oeuvre. C’est le sens du détail ainsi qu’une précision mécanique avec un rapport constant au temps !

Le titre n’est pas choisi au hasard. Certes, il s’agit d’une critique de la modernité mais également d’une critique du temps, ou plutôt du rapport au temps. On parle de temps de travail, de productivité, de salaire à l’heure… ou même de l’heure du thé (tea time). Ce sont des thèmes logiques, pourtant Chaplin va plus loin encore. Il dresse une profonde dichotomie du rapport au temps selon les classes sociales. Population aisée, grands patrons, usine, tout est chronométré : alarmes, réveils, montres, horaires d’ouverture, pauses déjeuners, coups de sifflets, marche au pas, sirènes d’usines… Tout est réglé comme du papier à musique et les instruments de mesures sont là à foison.


A l’inverse, les indigents, les orphelins, les chômeurs, les prisonniers, les vagabonds, voient leurs journées rythmées uniquement par le lever et le coucher du soleil. Vivre au jour le jour car nul ne sait de quoi demain sera fait. Personne n’est là pour leur dire quoi faire ni quand. Et ça dérange… Les orphelins sont regroupés, les vagabonds affamés sont conspués tout en étant livrès à eux-mêmes. Seuls les ouvriers ont un patron pour leur dire quoi faire, quand et comment. Les prisonniers également. Chaplin ferait-il un parallèle entre l’usine et la prison ? Les univers sont-ils comparables ? Il semblerait bien que oui. Une preuve de cet argument ? Le portrait d’Abraham Lincoln accroché au mur du fond dans la cellule de Charlot. Dresser la figure du président ayant aboli l’esclavage en Amérique au fond d’une cellule de prison relève littéralement du réquisitoire que Chaplin porte sur les écrans après un long tournage de plusieurs mois.

La film s’achève avec une lueur d’espoir. Charlot et l’orpheline, qui n’a pas de nom et qui n’est nulle part mentionné (même lorsque les services sociaux prennent son état civil caché par une main posée au bon endroit), prennent la route au soleil couchant et partent pour tenter leur chance ailleurs. La symbolique de cette ultime scène est plus forte qu’on ne le pense. Voir un couple non marié et recherché, parcourant le pays à pied comme des repris de justice ressemble autant à une évasion de ce monde devenu fou qu’à une envie irrépressible de liberté. Aussi, Chaplin dit adieu dans cette scène à Charlot… jamais plus Chaplin ne jouera son personnage fétiche et c’est un peu comme un enfant devenu adulte que le réalisateur laisse partir dans le lointain avec la femme qui partagera sa vie et ses aventures. Chaplin laisse ainsi partir beaucoup de choses avec ce film. Son héros de toujours, son innocence aussi, et le cinéma muet. Il semble avoir pris les armes contre un monde qu’il trouve profondément injuste. Il récidivera avec "Le Dictateur", son premier film parlant qui sortira en 1940.

Finalement, "Les Temps Modernes" n’est pas le film le plus drôle ou le plus triste de Charles Chaplin. Certaines scènes sont devenues cultes comme la chanson du cabaret, la pause-déjeuner avec son collègue ouvrier coincé dans la machine qu’ils doivent réparer et évidemment l’exploit technique pour l’époque de le voir glisser dans les engrenages… C’est surtout l’un des films les plus populaires de Chaplin parce qu’il est beaucoup plus lourd de sens que tous les autres. Il interroge encore aujourd’hui sur l’état de la condition ouvrière mais aussi du rôle de l’Etat, du sort réservé aux démunis, du productivisme acharné, de l’absurdité des tâches effectuées…

En définitive, "Les Temps Modernes" fait écho à tous tout en étant simple (simpliste parfois ?) et l’esprit du spectateur n’a pas le temps de s’ennuyer. Il aura même plaisir à le revoir et son regard aura changé puisque sa propre vie aura évolué. Le revoir cinq ans, dix ans plus tard, il n’aura peut-être plus le même avis que la première fois… en tout cas, ce fut mon cas.

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