Classics

L’homme qui en savait trop : Un Hitch parfait

Par Yann Vichery


22 ans après avoir réalisé pour un studio anglais, "L’homme qui en savait trop", avec Peter Lorre et Pierre Fresnay, Alfred Hitchcock réalisait, pour le studio américain Paramount, le remake de son propre film. Le tout afin de mettre en image les nombreuses idées de mise en scène qu’il n’avait pu utilisées dans la version de 1934 (comme il l’expliquait à François Truffaut lors de ses fameux entretiens). Avec celle nouvelle version, Hitchcock allait proposer aux spectateurs une relecture encore plus parfaite de l’histoire originale.

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Copyright : Paramount Pictures
Plus qu'un simple remake

L’histoire de "L’homme qui en savait trop" est de celles qu’affectionne Hitchcock. En l'occurrence, un couple d’américains plongé dans un imbroglio bien malgré eux, parce qu’au mauvais endroit, au mauvais moment. Toutefois, ils parviennent à reprendre pieds pour mener l’enquête sur un complot qui les dépasse.

Ce film fait partie des purs divertissements hitchcockiens dont le modèle reste quand même "La mort aux trousses". Mais Hitchcock est homme de défi ! Il sait mieux que personne ce que les spectateurs attendent du « maitre du suspense ». En l'espèce, un divertissement de haute volée où la virtuosité de la mise en scène amène une histoire dont la tension va crescendo jusqu’au final. Il doit se renouveler afin de proposer à chaque film, quelque chose de nouveau et d’original (il le fera à mainte reprises dans l’horreur, "Psychose"; le fantastique, "Les oiseaux"; le voyeurisme du spectateur, "Fenêtre sur cour" et le film de psychanalyse "Sueurs froides").

"L’homme qui en savait trop" bénéficie donc du budget luxueux alloué par le studio. Un budget qu’Hitchcock utilisera pour donner un aspect plus grandiose au casting et aux scènes-clés de l’enquête. Ici, c’est James Stewart qui incarne le premier rôle, et Doris Day qui joue sa femme (une comédienne imposée par le studio ainsi que l’obligation de lui faire chanter sa chanson phare « Que sera sera »). Hitch, plutôt que de subir cette actrice qu’il n’a pas choisie, l’utilisera pour la mettre en valeur lors des moments-clés du film.

Des personnages inoubliables

Les personnages des films de Hitchcock sont d’ailleurs souvent plus travaillés que ce qu’ils ne montrent en début de film. Ici, on suit un couple typique en voyage au Maroc. Un couple pris dans un malentendu après leur rencontre avec un français (Daniel Gélin) et confondu avec un autre couple par une organisation terroriste censée assassiner un diplomate. Ils se verront mêlés au meurtre du français et à l’enlèvement de leur fils. Le chantage qu’ils subissent de la part de l’organisation terroriste les oblige à mener eux-mêmes l’enquête pour retrouver leur fils sans prévenir les services de police.

Alfred Hitchcock va créer pour Doris Day un rôle de grande qualité qui va la révéler peu à peu et qui va l’impliquer dans les deux grandes scènes du film. Au début, on sent une femme qui suit son mari, qui s’efface malgré elle et que James Stewart sur-protège (au point de ne pas lui révéler de suite la disparition de son fils) afin de s’occuper seul de l’enquête. Pourtant, comme souvent chez Hitchcock, la femme détient la clé de l’énigme. Dans "L’homme qui en savait trop", sa connaissance de la musique permettra au personnage de Doris Day de prendre l’avantage sur son mari, de révéler sa force de caractère.

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Copyright : Paramount Pictures
Filmer le suspense

Hitchcock a confié lors de ses entretiens avec Truffaut que « tuer quelqu’un est long, très long ». Aussi, met-il en pratique cette idée d’élongation du temps et de tension lors d’une scène-clé. Celle de l’assassinat du diplomate qui doit se produire lors d’un concert (avec un orchestre dirigé par Bernard Herrmann, le compositeur attitré de Hitchcock) au Royal Albert Hall au moment précis d’un coup de cymbales devant masquer le bruit de l’arme. Cette séquence dure plus de 6 minutes sans aucun dialogue. Seule la l'oeil de la caméra fait monter la tension.

Au fur et à mesure, les plans en champs-contrechamps s’intensifient. Ils deviennent de plus en plus nombreux et de plus en plus rapides. Le tout entre le diplomate, l’héroïne, le tueur caché dans une loge et les musiciens. La caméra fixe les cymbales, le pistolet et la partition par un travelling latéral jusqu’à la note précise. Doris Day scrute encore et encore dans la loge jusqu’au cri qui libère le spectateur !

La dernière scène du film se situe à l’ambassade où le couple est invité par le ministre rescapé de l’attentat. Le lieu où fut justement emprisonné l’enfant. Doris Day est invitée à chanter devant les invités. Si ce moment permet à Hitchcock de remplir le cahier des charges et de caser la chanson « Que sera sera », il fait de cette contrainte un moment important puisque la mélodie permet à la mère de résoudre l’enquête et de retrouver son fils séquestré qui reconnait la voix de celle ci à travers la porte. Là encore, les sons semblent filmés et accompagnés par les différents plans jusqu’au petit garçon.

C’est donc avec un sacré brio que le maitre du suspense aura réussi à se renouveler en réalisant une nouvelle version d’un de ses films. Parce qu'en la rendant encore meilleure et en réussissant à en faire un divertissement total et inoubliable.

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