10 juillet 2020
Classics

Little Big Man d’Arthur Penn : Danse avec les sioux

LES CLASSIQUES DU CINEMA

LITTLE BIG MAN


(1970)

Réalisé par Arthur Penn

Avec Dustin Hoffman, Faye Dunaway, Chief Dan George, Martin Balsam, Richard Mulligan, Jeff Corey 


Par Pierre Tognetti


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Jack Crabb (Dustin Hoffman) a 121 ans. Un journaliste vient le voir à l’hospice pour enregistrer le témoignage de celui qui prétend être le seul survivant de la fameuse défaite de Custer à la bataille de Little big Horn. Le vieil homme va raconter comment, suite au massacre de sa famille, il fut capturé par les cheyennes. Il n’avait alors qu’une dizaine d’années, mais sa vie, entre peaux rouges et visages blancs, n’allait pas manquer de couleur… Magnéto !


A partir d’une affirmation erronée (il n’y eut aucun survivant lors de la bataille de Little Big Horn) Arthur Penn va livrer une version corrosive du génocide indien. Si ce n’est pas la première fois que la thématique autour de la réhabilitation est abordée au cinéma, c’est sous l’angle inédit de l’humour sur fond de vérité historique qu’il va la mettre en scène.

Dans "Little Big Man" on retrouve tous les clichés du western Hollywoodien gravés dans l’imagerie populaire avec des indiens, des tuniques bleues, des cow-boys, des hors-la-loi, un shérif, un saloon, des filles de joie… Mais aussi toute une galerie de personnages « mythologiques » comme le révérend Pendrake, au verbiage vertueux, le faux doc mais vrai charlatan, et des scènes typiques comme l’attaque de la diligence par des indiens, le supplice du goudron et des plumes… Un incroyable concentré de pur western !

Un tableau sous les traits grossis de la caricature pour dépeindre la naïveté moraliste d’un peuple face au cynisme conquérant d’un autre. Peau de la vieille hutte (Chief Dan George), le grand père indien adoptif de Crabb, incarne cet esprit candide avec ses visions prophétiques et ses grandes envolées emplies d'un humanisme désuet (les indiens se surnommant « les êtres humains ») en opposition à la personnalité d’un général Custer (Richard Mulligan), personnage outrancièrement iconique, arrogant et aveuglé par ses ambitions carriéristes.

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Richard Mulligan


La singularité du scénario se situe au niveau de son découpage en trois actes pour montrer l’évolution de son personnage principal au fil des années, ballotté entre deux cultures, l’ensemble souligné par la voix off du vieil homme.

- Dans la première partie, à partir de l’enlèvement de Jack, on suit son initiation par les indiens de l’enfance jusqu’à l’adolescence chez les américains, décrit sur le ton savoureux du pastiche et du burlesque. L’occasion de scènes cocasses avec miss Pendrake (sublime Faye Dunaway ), jolie et coquine femme du révérend , chargée de son éducation « spirituelle » (ah ! La scène du bain qu’elle donne à Jack…). Celle de l’apprentissage du tir au revolver avec « plissage des yeux » et déhanchement de circonstance est un désopilant écornage du mythe du cow-boy viril ! Ou encore la rencontre désopilante dans le saloon avec le shérif Wild Bill Hickock, (personnage réel campé par Jeff Corey), avec un Crabb tout en mimétisme puéril intimidé par ce « roi de la gâchette ». Incontestablement Penn maîtrise parfaitement l’art de la satire, qu’il distille avec une intelligence rare, ce qui lui permet de mieux préparer « son coup »…

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Dustin Hoffman et Faye Dunaway


- Dans la seconde partie Crabb rencontre enfin son « héros » Custer. Une admiration qui permet de mettre en marche la mécanique parfaitement huilée de la démystification, esquissée dans le regard du jeune Jack lorsque, dans un élan de grande gratitude, le général lui accorde un poste de « muletier » ! Toutefois, l’humour va progressivement être moins prégnant pour laisser de la place à la dramaturgie, avec le massacre historique du camp indien de la Washita River (1868) par l’armée américaine menée par Custer. La charge des tuniques bleues sorties de la brume sur un sol neigeux au son du « 7th Cavalry March » est l’occasion d’une scène somptueuse, magnifiée par le CinemaScope. Et marque surtout un fulgurant et dramatique retour cruel a la « réalité historique », comme si Penn avait voulu dire « vous avez compris ou je veux en venir ?! ».

Une violence graphique alors jamais vue dans un western, mais une scène cruciale pour bien comprendre la caractérisation du personnage de Crabb. Intouchable par les balles et les sabres des soldats, comme il le dit en voix off « nous étions peut-être des invisibles », il sortira vivant de ce carnage mais ne pourra empêcher l’assassinat de sa femme et de son enfant. Qu’il soit Jack Crabb ou grand petit homme, son personnage n’est qu’un simple spectateur comme nous. Il ne peut interagir avec les situations car c’est « l’histoire » donc « déjà écrite », et Penn empêche à son anti-héros toute forme d’interaction anachronique, d’effet papillon.

- Le décor du dernier acte est planté. Crabb va errer a travers le spectre de ses idéaux, comme ceux d’une Amérique des années 70 en pleine crise identitaire. La mort de Hickock (seul personnage du film qui n’ait pas subi la caricature de Penn) abattu d’une balle dans le dos, est également un fait historique qui confirme ce définitif retour « a la réalité ». Un fracassant atterrissage qui passe par sa déchéance d’alcoolique, à son exil en mode "Jeremiah Johnson" pour s’achever avec la mort de Custer et de ses troupes à Little Big Horn (1876). Massacre duquel il réchappera comme pour être le rapporteur de l’« Histoire ».

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Chief Dan George


La partie narrative prend fin avec peau de la vielle hutte demandant à grand petit homme de l’amener au sommet d’une montagne car « c’est un bon jour pour mourir ». Allongé, il ne mourra pourtant pas, dernier pied de nez aux légendes d’une nation indienne qui est sur le point de s’éteindre. Comme le magnétophone du journaliste, à qui le vieillard dira « voilà toute l’histoire des êtres humains à qui on avait promis des terres où ils pourraient vivre en paix, qui seraient à eux tant que l’herbe y pousserait, tant que le vent soufflerait et que le ciel serait bleu », ce à quoi le reporter répondra « Mr Crabb, je ne savais pas » avant de quitter la pièce laissant le vieil homme le regard perdu dans l’éternité. Bouleversant !

Dustin hoffman est tout bonnement extraordinaire dans ce rôle d’anti-héros, aussi cabotin qu’attachant avec son regard de môme naïf et versatile, un des plus rôles les plus marquants de sa longue carrière. Avec "Little Big Man", Arthur Penn réalise une formidable œuvre picaresque, sous la forme d’un gigantesque fresque, avec, au bout du compte, un des plus incroyables et surprenants westerns de l’histoire du 7ème art.

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