28 septembre 2021
Classics

Ma nuit chez Maud : Ma vie chez Rohmer

Par Estelle Aubin

« Un jour, tu verras, on se rencontrera, quelque part, n’importe où, guidés par le hasard… Et la main dans la main, par les rues, nous irons… », fredonnait Mouloudji, avec sa voix enveloppante, presque rassurante. C’était en 1954. Quinze ans plus tard, Éric Rohmer prolongeait la chanson avec un film, "Ma nuit chez Maud". La ballade se poursuivait à Clermont-Ferrand, à mi-chemin entre le marivaudage hivernal et la réflexion philosophique. Parier ou pas ? Choisir ou fuir ? Pour son quatrième opus des « contes moraux », son premier grand succès cinématographique, Rohmer filme les flocons, la mauvaise conscience, le noir, le blanc.

Au commencement de "Ma nuit chez Maud", il y a des rues tapies de neige, une (longue) messe de Noël et un homme, Jean-Louis (Trintignant) qui tombe amoureux d’une blonde en un regard. C’est décidé, elle sera sa femme. Puis, au hasard des rues, il rencontre un vieux camarade de classe, marxiste en costume, qui l’invite à dîner chez une amie. Elle, elle est brune, a des yeux de biche, une présence magnétique. Ce sera sa nuit chez Maud (Françoise Fabian) : une conversation, au crépuscule, sur le mariage, le hasard, la religion. Et sur le pari de Pascal, qui habite tout le film. Le philosophe l’affirme : ne pouvant savoir si Dieu existe, nous avons tout intérêt à y croire. Rien n’à perdre, seulement la chance de gagner le paradis. Faire le pari de croire en Dieu certes. Mais aussi de croire dans l’amour, le destin, la révolution... Tout choix de vie devient un pari sur l’avenir, qu’on tente, l’œil à demi fermé, le cerveau dans le cirage. L’espoir fait vivre entend-t-on. Gloire à Rohmer.

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Françoise Fabian

À chacun sa croyance

D’un côté, il y a Jean-Louis, l’ingénieur catholique, nœud de cravate impeccable et épaules carrées, volontaire et volontariste. Il a préféré se choisir un destin, l’anticiper, élire sa dulcinée dès la première scène et rester fidèle à sa foi, à ses lois. Quitte à étouffer toute possibilité de surprise. L’homme va et vient dans Clermont-Ferrand, d’un point A à un point B, le pas tranquille, quoiqu’un peu robotique. Infaillible, rationaliste, il se dit certain que l’amour ne va sans la fidélité. Le choix plutôt que l’émoi ? C’était sans compter sur Rohmer, le taquin. Opposant à la volonté, le hasard, il joue la carte de Maud. La brune tient salon dans sa chambre, sourit avec malice et parle avec le cœur. Elle voit large et libre, tentatrice malgré elle. La vie invente alors. Et vite, le désir lutte contre l’auto-conviction.

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Jean-Louis Trintignant

Et si le silence de l’action valait tous les mots ?

Rohmer filme des discussions, longues et caféinées, des idées, des plaidoiries même. Mais surtout, il sonde l’humain. Les personnages sont pris face à leur totem moral, leurs contradictions, face à l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes. Rohmer confronte le discours à l’action, les croyances à la vie. Là, dans un décor noir et blanc, au temps de Noël, comme au temps de la mer, la surprise se fraie son chemin. Comme toujours, les personnages rohmériens déambulent, tâtonnent, cherchent une manière de vivre, sinon une morale. En surplomb, planent des culpabilités inavouées et une beauté, absolue. Encore une fois, son cinéma nous apprend à regarder l’autre et nous-mêmes, avec nos contradictions et nos demi-victoires. « Je est un autre » dirait l’autre. Et l’amour dans tout ça, on fait le choix d’y croire, on se raconte nos histoires, on lance les dés. L’amour, ce pari pascalien ? Parions d’abord, sans folie, sur Rohmer.

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