Classics

Massacres dans le train fantôme : Carnivale holocaust

Par Pierre Tognetti

"Massacres dans le train fantôme" sortait sur les écrans français très précisément le 24 Juin 1981. 39 années ont passé et avec "Salem" (1979), un téléfilm de bonne facture adapté d’une nouvelle de Stephen king, je pensais déjà à l'époque, qu’après ses deux virées morbides, Tobe Hooper s’était assagi. Toutefois, comme tous ces néo-réalisateurs engagés des 70’s qui se font le porte-drapeau d’une jeunesse contestataire, le texan n’avait pas ravalé sa colère. Avec Wes Craven, Georges A.Romero, John Carpenter et ses potes, il continue sa violente déconstruction du mythe étasunien par le petit trou de l’horror movie.

Une excursion cathartique entamée en 1974, avec un passage caniculaire par les ateliers désaffectés d’une famille de ploucs chômeurs, aux mœurs et aux manières primitives, ou comment "Massacre à la tronçonneuse" allait révolutionner l’horreur figurative à partir d’une cynique métaphore sur cette Amérique rurale marginalisée. Trois ans plus tard, avec son " Crocodile de la mort ", il délaisse l’atmosphère poisseuse et étouffante de l’été texan, pour une halte boueuse et nocturne dans un hôtel en plein marécage. Avec son tenancier psychotique, hanté par son statut de vétéran du Vietnam, même si la dénonciation est plus «nuancée », Hooper écorne encore un peu plus la bannière étoilée du rêve américain.

La tronçonneuse et la faux à présent rangées dans l’atelier, les odeurs pestilentielles de membres sectionnés et de chairs meurtries vont laisser place aux arômes stimulants de funnel cake et d’épis de maïs grillés. A la lueur de grossières ampoules et de néons flashy, le texan nous propose dans "Massacres dans le train fantôme" une sortie en apparence beaucoup plus distrayante, dans l’univers des funfairs 80’s, ces fameuses fêtes foraines qui parcouraient le pays. Un troisième long métrage avec lequel il va en profiter pour nous rappeler l’indéfectible amour qu’il porte à l’horror movie, à commencer par Hitchcock qu’il n’a cessé de suggérer dans ses deux précédents films.

Avec un exquis second degré, il va même s’amuser à pasticher la fameuse scène de douche de "Psychose "(1960), égratignant au passage celle du "Halloween" de Carpenter (1978) avec le gamin dont le meurtre fratricide est filmé en plan suggestif à travers un masque de clown. Avec ce « faux meurtre » dans "Massacres dans le train fantôme", Tobe Hooper annonce la couleur : il va référencer, mais sa peinture sera fixée par l’épais vernis de l’humour noir ! Le passage par la chambre du gamin étale en une seule séquence tout un pan de sa culture Genreuse. On y aperçoit l’affiche du Dracula avec Bela Lugosi, celle de Boris Karloff en créature du docteur frankenstein, Lon Chaney en Wolf man, ou encore des photos de "La Fiancée de Frankenstein". Mais aussi des poupées, de grosses araignées et tout un tas d’accessoires de tortures cinéphiles. Il ne fait surtout aucun doute que c’est Universal qui produit…

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Après cette intro sous influence (ou crédit…), l’intrigue de "Massacres dans le train fantôme" va se déplacer dans ce parc d'attraction ou quatre ados viennent faire le plein de sensations, l’espace d’une soirée qu’ils espèrent prolonger jusqu’à l’aube. L’occasion pour Tobe Hooper de nous inviter à une fête comme on n’en voit plus aujourd’hui, ce fameux Carnival, descendant direct du légendaire cirque Barnum, comme le rappelle l’attraction principale. Avec son " freak alive " animalier et ces vaches à 2 têtes ou avec un bec de lièvre, on sent, à la manière de Tod Browning et sa ménagerie humaine dans son cultissime "Freaks, la foire aux monstres" (1932), un certain souci de réalisme. Mais il va surtout appuyer très fort sur la touche atmosphérique.

Car au-delà de ces bestiaux "bien réels", tous les personnages que l’on croise semblent jaillir de nos souvenirs de petit garçon (pour ceux qui ont eu la chance comme moi de connaître les foires françaises dans les années 70), flânant dans une ambiance fantasmagorique entre immenses stands colorés et baraques à gros lettrages (les souvenirs de gosse font volontiers dans le gigantisme !). Une imagerie dont les manèges sont complètement inséparables. Avec la chenille, les auto- tamponneuses, le carrousel, la pieuvre, les tasses, sans oublier les concours de force pour hercules du dimanche, les buvettes.etc c’est toute une esthétique vintage qui défile sur l’écran. On y croise également des nains, une liseuse de bonne aventure répondant au nom folklorique de Madame Zena, mi gitane, mi vieille, mi alcoolo (150 % flippante !). Mais aussi un illusionniste, Marko The Magnificent, hurlant à gorge déployée la "véritable" histoire de Dracula avec un "faux" empalement. Sans oublier un spectacle d’effeuillage burlesque interdit aux mineurs. Des stripteases offerts par de grassouillets ersatz de Bettie Page à un parterre de ploucs bourrés comme des coins et excités comme des fauves!

Tobe Hooper poursuit sa mise en filigrane de l’arrière cours du redneck movie, comme avec cette scène de liesse péquenauds et ce vieux pervers surpris par les ados en train de se masturber à l’extérieur du chapiteau (à l’extérieur du chapiteau : ça c’est pervers !). Une tradition du sud exotique, indissociable de son début de filmographie mais plus que jamais omniprésente dans ce "Massacres dans le train fantôme". Depuis les paroles adressées par les parents à leur jeune fille, Amy (Elizabeth Berridge) qui après avoir "survécu " a son petit frère se rend à la fête avec le beau gosse local. Le caractère inquisiteur de la question "tu n’aurais pas pu choisir autre chose qu’un aide pompiste ? », induit plus subtilement le cliché de la fameuse pompe à essence. Jusqu’à cet ivrogne errant dans l’indifférence au milieu de la foule de " bons citadins ". Mais également avec cette veille peau surgissant entre les allées pour proférer aux jeunes filles des avertissements sur un danger dont elles se tamponnent royalement.

Sans oublier bien sur le clou du spectacle avec l’hideuse apparence de celui qui sera l’attraction fatale de ce nouveau massacre, une sorte de créature difforme dont la présence d’un frère dans un bocal de formol ( !) laisse peu de doute sur « l’acte de procréation ». Consanguinité, pompe à essence, avertissements, autochtones bourrus et alcoolisés, opposition " urbains / culs-terreux ", frustrations sexuelles, viols, mœurs primaires…les clichés les plus folkloriques de la Hicksploitation sont bien là !

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C’est le parcours scénique du funhouse qui sera le décor du drame (sinon autant trouver un autre titre). Ce fameux train fantôme, témoin de nos premiers actes « d’héroïsme » lorsqu’au péril de notre vie on s’y engouffrait dans l’espoir d’avoir un petit bisou de la voisine de wagon en échange de notre protection (je me souviens de mon héroïsme, mais pas de la bisoutée…). Un décor de planches et de papier mâché bariolés ou nos quatre tourtereaux décident de passer la nuit, histoire de profiter d’autre chose qu’un « petit bisou » ( avec la langue ?!). Une insouciante intention, légitimée par les premières pulsions de l’adolescence, mais qui va basculer dans la tragédie. Car ils vont être témoins du meurtre par la créature féroce, de la voyante qui pour l’occasion n’était pas venue pour lire dans les boules, en tout cas pas celles en cristal...

Avec ce monstre, Tobe Hooper mixe ses personnages de Leatherface, le boucher de "Massacre à la tronçonneuse" et de Judd, l’hôtelier du "Crocodile de la mort", pour accoucher d’une sorte de contre-nature hybride, entre freak de foire et redneck frustré. L’occasion de saluer au passage le très beau travail de l’immense Rick Baker, champion incontesté depuis les années 70 du maquillage facial avec cette prothèse d’une fascinante laideur. La scène de confrontation entre le père et son fils renvoie dans sa violence à la folie de "Massacre a la tronçonneuse", mais emprunte un surprenant angle pathétique proche de "Elephant Man" (sorti la même année !), avec ce pauvre garçon, caché, rejeté, qui n’a pas demandé à venir au monde, en tout cas pas « comme ça »! Un passage étonnant par la case émotion qui opère une pause avant les massacres. Car une fois le masque tombé, c’est le psychopathe qui apparait !

Une fois lancé dans les couloirs de l’attraction à la poursuite des témoins indésirables, Tobe Hooper va s’approprier les reliefs d’un décor statique en variant les filtres, jouant magistralement avec la lumière et les ombres, a renfort de flashs psychédéliques sur ces gueules monstrueuses qui font offices de conduits. Jusqu’aux clairs obscurs sur cette effrayante galerie de marionnettes, en passant par un noir et blanc baroque et très Universalien (à créditer…). Une dernière partie qui sonne d’ailleurs comme un vibrant hommage à ce studio légendaire avec ces éclairs électriques au milieu d’une machinerie qui n’est pas sans rappeler le laboratoire expérimental d’un célèbre docteur…

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Dans "Massacre à la tronçonneuse", il avait utilisé un simple décor naturel pour son carnaval mortifère. Avec "Eaten Alive", il avait démontré qu’il pouvait s’accommoder des contraintes du huis clos. Mais en s’offrant un plus grand terrain de jeu, grâce surtout à un budget beaucoup plus important, il va nous emporter plus loin dans les arcanes de l’horreur. Moins putassier que son "Massacre à la tronçonneuse", moins macabre que son "Crocodile de la mort", Tobe Hooper nous offre une œuvre a la mise en scène moins hystérique mais mieux maîtrisée, et esthétiquement très soignée. Il s’amuse avec une incontestable habileté de la représentation des Carnivales, jonglant avec le burlesque, le Grand-Guignol et les freaks, sans quitter l’univers des parias de l’Amérique et sans jamais se départir d’un bon second degré.

Pondu comme une simple bisserie généreuse, en marge d’un cinéma hollywoodien qui continue sa grande mue, "Massacres dans le train fantôme" est une nouvelle preuve que depuis les 70’s le genre horrifique a définitivement basculé dans une toute autre dimension. Il clôture surtout majestueusement son sinistre triptyque survival/slasher, avec, à mon humble avis, sa meilleure réalisation, mais qui souffrira assurément du vacarme assourdissant de son Texas instrument, le public guettant toujours « un nouveau massacre texan ». 

Tobe Hooper signe ici sa dernière œuvre redoutablement « originale », sur une impression formelle de travail bien fait. Une sensation confirmée par ce superbe plan séquence final sur le parc, ou les forains s’activent à démonter les manèges, avec le sdf ivrogne et la vieille dame « avertisseuse », les tentes rouges et blanches, un décorum qui dans ce petit matin calme sonne comme le chant du cygne de la carrière de Hooper. Car, en dehors d’un nouveau passage sympathiquement cartoonesque chez les Sawyer, un "Poltergeist" (1982) trop impersonnel, il ne confirmera pas plus loin ses talents d’illusionniste. La fête est bien finie, brutalement mais brillamment. Toutefois, dans le Walk Of Fame des grands bâtisseurs du Genre, à côté de Wes Craven et Georges A. Romero, il brillera aussi éternellement que dans mes propres souvenirs d’ado cinéphage. Celui de mes premiers actes d’héroïsme…

Ci-dessous, la bande-annonce proposée au moment de l'édition en Bluray et en DVD par Elephant Films...

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