28 octobre 2021
Classics

Police : Tout sonne vrai

Par Pierre Delarra

Mangin (Gérard Depardieu), un flic à la fois brutal et honnête, misogyne et sensible, voit sa vie bouleversée par sa rencontre avec Noria (Sophie Marceau), ex-petite amie d'un trafiquant de drogue incarcéré. Leur histoire d'amour insolite est axée autour du trafic de drogue dans le quartier de Belleville à Paris. Après avoir volé l'argent de son clan, Noria est en danger. "Police" est un polar qui illustre les rapports troubles entre policiers, prostituées, truands et avocats du « milieu » parisien.

Avant toute chose, dressons une liste objective, et très simplifiée, des films français auscultant pertinemment les relations entre les policiers et les truands. Là voici à la fois exhaustive et dans le désordre : "L627" (Bertrand Tavernier-1992), "Polisse" (Maïwenn-2011), "Le Petit Lieutenant" (Xavier Beauvois-2005), "36 Quai des Orfèvres" – "MR 73" (Olivier Marchal-2004-2008), "Un Flic" (Jean Pierre Melville-1972) et enfin "Garde à Vue" (Claude Miller-1981). Cette relation intime entre flics et truands est sans doute, peu importe les structures narratives, la moelle épinière des films cités; ils forment une primordiale et impérieuse confrontation. C’est cette ambivalente dualité que nous retrouvons dans "Police" de Maurice Pialat.

Nous avons tous en mémoire le poing levé de Maurice Pialat lors de sa remise de la Palme d’or au Festival de Cannes en 1987, Palme qu’il reçoit pour "Sous le Soleil de Satan" et le metteur en scène de dire : « Si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus ! ». Voilà qui était dit et cette citation illustre bien le tempérament excessif de Maurice Pialat. Cet homme aura eu bien des relations conflictuelles avec ses comédiens, comédiennes et ses équipes, le tournage de "Police" ne fera bien sûr pas exception.

Sophie Marceau se plaindra de recevoir de vraies gifles données par Gérard Depardieu : l’effet de l’une d’elles se voit bien dans un plan particulier où le visage de l’actrice est marqué par la peur. Marceau ne joue pas, elle subit, sidérée et décontenancée. Maurice Pialat la traitera de godiche à la solde de la Gaumont pour ses rôles insipides dans "La Boum 1 et 2" et dans "Joyeuses Pâques". Il n’hésitera pas non plus à la qualifier de « conne » et de se raviser pour préférer l'appellation de « grosse conne ». De son côté, Marceau finira par qualifier Pialat de « sadomaso pervers », se jurant de ne jamais plus tourner avec cet homme.

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Sandrine Bonnaire, refusant le rôle de Noria, pour des questions de planning, se voit attribuer les miettes du rôle secondaire de la prostituée Lydie alors qu’elle était l’égérie du cinéaste. Richard Anconina, lui, se fait insulter de « Pire acteur qu’il n’ait jamais rencontré lors d’un film. » Richard Anconina fera à Pialat un procès qu’il gagnera. De même, Depardieu, couronné lors de ce film, véritable double de Pialat, celui-ci le taclera de cette manière : « Gérard est une Rolls-Royce avec un moteur de Solex ! » Cependant, c’est bien cette hystérisation lors de ce tournage qui est la genèse du chef d’œuvre du cinéaste.

"Police" est structuré en deux parties bien distinctes, la première partie se situe dans le commissariat. La seconde se concentre sur l’amour romanesque entre les deux personnages principaux : Mangin et Noria.

La première partie est donc consacrée à la vie quotidienne du commissariat. Chose assez étonnante, dès le début du film on découvre le commissariat tout peint de bleu, un bleu Police, qui, bien entendu, ne s’est jamais vu ou rencontré dans un commissariat. Cette idée du « bleu Police » se retrouve ainsi tout au long du film. Ce commissariat est une accumulation de papiers et paperasses, de ces vieilles machines à écrire, des ronéotypes, des carbones, de la lourdeur de l’administration. Maurice Pialat nous offre un quasi-documentaire consacré à ce microcosme bien particulier. Les dialogues sont crus : remontrances, quolibets, engueulades sans oublier les distributions de claques qu’inflige régulièrement Depardieu à qui le contredit à la manière d’un illustre Jean Gabin.

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« J’ai toujours menti, je suis incapable d’aimer » ne cesse de répéter Noria à Mangin. Tel pourrait être le leitmotiv de la deuxième partie du film. Nous quittons les affaires du commissariat pour les affres de l’amour. Maurice Pialat aura eu l’audace de changer du tout au tout. Il ressert inlassablement son cadre pour se rapprocher subtilement vers cet amour en dehors de tout. Les premières approches des deux personnages font place à trois superbes séquences de baisers, de plus en plus proches, de plus en plus volontaires. Mangin soupire à l’oreille de Noria à la manière d’un adolescent : « Vous êtes l’intimidante, on ne sait pas comment vous prendre. » Là prend place le romanesque de Pialat et on ne peut que penser à François Truffaut.

Alors, bien sûr, cet amour impossible, et contre nature, ne peut durer ou exister. C’est bien toute la force de Maurice Pialat : montrer avec une extrême douceur l’amour naissant, accompagnant avec paternité le superbe jeu d’acteurs de Sophie Marceau et de Gérard Depardieu. Comme Noria cet amour disparait, aussi vite qu’il n’est apparu, laissant Mangin transi. C’est par un magnifique plan gelé, accompagné d’une remarquable partition symphonique de Henryk Gorecki que finit "Police" : le visage de Mangin, un homme qui demeure amoureux et qui regarde vers le haut sublimant le souvenir de son amour Noria.

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