26 septembre 2021
Classics

Répulsion : Un lapin dans le réfrigérateur

Par Pierre Delarra

Dans "Répulsion", la jeune Catherine Deneuve (22 ans en 1965) interprète Carole Ledoux, une manucure belge fragile et introvertie, en proie à d’importants troubles psychiques. Elle vit chez sa sœur Hélène (Yvonne Furneaux) à Londres, dans un appartement dans lequel la présence parasite de Michael (Ian Hendry), l’amant d’Hélène, se fait de jour en jour plus oppressante. Gênée maladivement par la présence de cet homme chez elle, Carole témoigne d’une autre forme de détestation ou de répulsion pour Colin (John Fraser), élégant jeune homme dont elle ne cesse – timidement – de repousser les avances. Seule Hélène échappe à l’hostilité que sa sœur témoigne envers ces deux hommes qui tantôt la terrifient, tantôt la dégoûtent. Désespérée du départ en vacances des deux amants et après un incident à son travail, recluse, se retrouve bientôt confrontée à elle-même et à ses effrayantes hallucinations…

C’est par un gros plan de l’œil de Carole (Catherine Deneuve), allusion faite à Luis Bunel et à son "Chien Andalou", que débute le deuxième long-métrage de Roman Polanski qui compte une liste avec pas moins de 20 autres films. Lors de la première presse il dira au sujet de "Répulsion" : « voyez ce film comme une erreur de jeunesse » ; des erreurs comme celle-ci, on aimerait en voir plus souvent…Œuvre magistrale qu’est ce film, prouesse guidée par le manque de temps et le manque d’argent. Tourné avec moins de 100 000 euros, Polanski nous offre un quasi tête-à-tête avec sa sublime Deneuve.

La carrière de Catherine Deneuve débute très tôt, dès 1957 avec "Les Collégiennes" puis avec "Les Portes qui Claquent", en 1960. Travailleuse acharnée, elle tourne jusqu’à nos jours pas moins de 147 films et séries sur une carrière de 63 ans. On peut la qualifier de véritable « ogresse » dans le sens noble du terme et égérie du cinéma français. Elle est l’actrice des plus grands cinéastes : Polanski, Truffaut, Bunel ; elle est à la fois actrice, productrice de la plupart de ces films : elle est notre "Peau d’Ane", notre sœur, mère et grand-mère de toutes nos actions. Elle devient notre amie, celle qui est à nos côtés depuis si longtemps dans les salles obscures.

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Mais revenons à Carole, cette esthéticienne qui se ronge les ongles, car Carole a certaines mimiques : les regards fuyants, ses doigts qu’il faut absolument limer, ces couloirs qui ne se terminent jamais, empêtrée par ses mains et ses bras, dignes de Cocteau, car Carole est psychotique, schizophrène. Elle doit vivre dans cet intérieur, celui de son état : un appartement londonien qui se résume en un deux pièces. Une salle d’eau avec ce lavabo, pour se récurer les pieds, et un couloir qui n’a de cesse que de se resserrer, de l’enfermer, de l’obnubiler... Qu’est-il arrivé à Carole ? Polanski travaille avec elle comme avec une poupée. Il l’oriente à sa façon tel un démiurge nouant ses propres ficelles.

Que dire de Polanski ? Nous avons cette facilité d'affirmer qu’il est un roman. Ici dans les colonnes du Quotidien du Cinéma, nous aimons ce réalisateur. Toujours et encore nous devons nous méfier des mauvais augures et laissons cela aux merles et corbeaux des faciles écritures et autres mauvaises publications. Roman Polanski est et demeure un grand cinéaste doublé d'un grand metteur en scène. Avec ce deuxième long-métrage, "Répulsion", il y affirme ses idées : Il débute et crée avec ce film la trilogie des appartements qui sera complétée par "Rosemary’s Baby" et "Le Locataire".

Dans "Répulsion", Polanski enferme le spectateur comme un insecte dans un piège ; piégés c’est vous, c’est nous qui sommes enfermés. Lorsque le film commence il nous avertit : « Ne vous inquiétez pas, elle est déjà folle ». Il n’aura de cesse que de forger, d’accentuer, plan après plan les affres de la folie. Nous avons bien sûr une pensée à notre bon maître Alfred Hitchcock et à "Psychose" comme à un écho : le meurtre n’est qu’une condition de la pensée, un facteur aléatoire mais récurent.

Nous terminerons, une fois n’est pas coutume par le sujet impromptu du film : le lapin. C’est en invitant sa première victime que Carole a décidé de lui préparer un lapin pour le déjeuner, ce lapin sera le « gimmick » du film. C’est ce lapin, non cuisiné qui demeure dans le réfrigérateur de la cuisine, avec ses petites mouches. C’est bien là le sens de la morbidité du cinéaste : un lapin sans son pyjama, sa fourrure, froid comme la mort. Nous ne pouvons enfin achever ces quelques lignes en signalant les grands efforts produits par l’éditeur Carlotta (encore un clin d’œil à Hitchcock et à "Vertigo") pour ce coffret Polanski et par là-même nous vous invitons expressément à consulter les goodies : interviews du réalisateur, du chef opérateur ainsi que le designer du film. C’est assez rare et nous ne pouvons que les féliciter !

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