18 septembre 2020
Classics

Scanners : L’horreur intérieure

Par Pierre Delarra

Artères, artérioles, veines et veinules sont les chorégraphes et les solistes d’une symphonie lymphatique nouvelle, celle de la chair. La chair est complexe, que dire du metteur en scène David Cronenberg, le sang se mêle au sang, il coulera toujours. Jamais un cinéaste ne s’est approprié de telle sorte la viande, le rouge. Cette tête qui explose sera l’idée même de "Scanners" (qui ressort dans les salles obscures le 19 Août, distribué par Les Bookmakers), scanner cette étrange entreprise.

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Je me suis longuement entretenu avec David Cronenberg, chez lui à Toronto ; de nos devises il en demeure une : « Ne jamais se précipiter… » alors prenons notre temps… Quand bien même… « Les films avancent comme des trains dans la nuit » nous apprenait François Truffaut ; alors apprenons à explorer les corps au plus profond de nous-mêmes ; de cette intériorité naîtra sans doute notre avenir. La filmographie de David Cronenberg s’inscrit dans le sang, celui qui court en nous et peut être celui qui nous manque tant.

Mais revenons à "Scanners". La tête qui explose : cette scène, est la plus emblématique du film car, hors de cette indéniable horreur et de sa fonction scénaristique, c’est la vision propre de Cronenberg qui s’exprime : l’intérieur -ici la cervelle- prend le dessus sur l’extérieur – le visage. Cette symbolique jalonnera tous les films du cinéaste canadien. Comment signifier l’idée qui est sienne, celle de l’Horreur Intérieure. A regarder précisément la filmographie de David Cronenberg, c’est comme ressasser de vieilles images aux couleurs d’hémoglobine séchée. Un vieux manège qui sans cesse doit être remonté, remémoré, faire partie de l’histoire pour jamais en échapper. C’est le piège du scanner, pieds et poings liés ; aucune échappatoire n’est envisageable, c’est une histoire d’ADN si simplement prévue dès le départ. Ecrite et finie.

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Cameron Vale (Stephen Lack) est un télépathe rendu inapte au fonctionnement dans la vie civile par son don. Il est pris en charge par un scientifique, le Dr. Ruth (Patrick McGoohan) qui, après l’avoir libéré de ses visions par des injections, le forme en tant qu’agent à la solde de ConSec, sa firme, pour retrouver d’autres médiums lâchés dans la nature. C’est à ce moment qu’une démonstration de télépathie tourne au carnage suite à l’intrusion dans la séance de Darryl Revok (Michael Ironside), télépathe décidé à faire l’usage le plus malfaisant de ses facultés.

Joli foutoir jouissif que voici, plus qu’une fonction duelle, Cronenberg nous apprend à dépasser la filiation fraternelle en une nouvelle organisation cérébrale d’autant plus dangereuse car elle nous regarde, nous tous puisqu’elle s’adresse à notre propre intériorité, nos propres consciences. Lucidité d’un réalisateur, David Cronenberg s’entoure presque toujours de la même équipe, comme une famille : Marc Irwin puis Peter Suchitzky à la photographie, Carol Spier à la décoration, Ronald Sanders pour le montage, Howard Shore (véritable double du metteur en scène) à la musique ou Denise Cronenberg pour les costumes.

L’empreinte du réalisateur est la cellule familiale. Ici dans "Scanners" s’affrontent un père et deux frères. "The Brood" est un drame familial, l’histoire d’un père qui veut retirer sa fille des griffes d’une mère abusive dont il est séparé. Tout est aussi axé sur le lien familial, "The Dead Zone" ou le couple formé par Johnny (Christopher Walken) et son amour impossible avec Sarah (Brooke Adams). Celui qui soigne Johnny n’est autre que son propre père (Dr Weizak), Johnny donnera des cours à Chris, l’enfant d’un multimillionnaire qui a coupé toute communication avec son propre père. Que dire de Seth Brundle (Jeff Goldblum) devenu mi-homme mi-mouche qui rêve d’avoir été un homme et qui a aimé cela et pour ce faire, désire avoir un enfant viable avec Véronica (admirable Geena Davis) ?

David Cronenberg arrive au climax de sa carrière avec "Dead Ringers" ("Twins") qui ausculte la gémellité et les faux semblants de l’illusion monozygote des frères Mantle inspiré d’un effroyable fait divers concernant les frères Marcus, authentiques jumeaux gynécologues retrouvés morts à New York dans le milieu des années soixante-dix. Gynécologie métaphysique ou les frères Mantle sont habillés de rouge tels de « grands prêtres-empereurs » de l’obstétrique. Qui est l’un de l’autre, l’un dans l’autre, formidable rôle pour Jérémy Irons qui marque à jamais sa carrière.

Dans "Scanners" Micheal Ironside rappelle le Jack Nicholson de "Shinning", deux hommes dont la normalité sombrera dans d’effroyables meurtres mais David Cronenberg l’a prophétisé « Rien n'est vrai, tout est permis ».

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