25 octobre 2021
Classics

Taxi Driver : Par delà le miroir

Par Pierre Delarra

Vétéran du Viêt-Nâm, Travis Bickle (Robert de Niro), est un jeune homme chauffeur de taxi de nuit à New York. Insomniaque et solitaire, il rencontre Betsy (Cibyll Shepherd), une assistante du sénateur Charles Palantine, candidat à la présidentielle, mais elle le repousse après qu’il est emmené voir un film pornographique. Renvoyé à sa solitude et confronté à la violence et à la perversion de la nuit new-yorkaise, il achète des armes au marché noir et s’entraîne à les manier. Travis se met alors en tête de sauver Iris (Jodie Foster), une prostituée mineure de douze ans qui a fui son foyer familial et qu'il aperçoit régulièrement dans la rue...

Dans "Taxi Driver" (actuellement proposé par TCM), New York City est le carrefour et la somme de toutes les plaies : prostitution, délinquance, pauvreté, racisme, animalité et violence. C’est le maelström de la vie de Travis. C’est une ville aux allures sombres, aux reflets opaques, aux flaques croupies, aux fumées et fumeroles crachées des bouches d’égouts ; ce New York est un nouvel enfer sordide et inquiétant. Cette ville est le personnage principal de "Taxi Driver", un personnage qui fait peur à l’instar du deuxième personnage : le « yellow cab » de Travis, la mythique Checker Marathon, véritable char d’assaut à la calandre qui ne sourit pas, qui inquiète et qui fait peur tout autant. Voilà Travis à la convergence de ces deux décors, de ces deux personnages qui n’auront de cesse que de l’écraser, le broyer et de l’annihiler.

C’est cette pressurisation qu’affecte Travis de digression en digression, ce jeune homme devient une sentinelle au cœur de New York n’ayant plus qu’un objectif : nettoyer la ville de toute cette racaille, de ces sangsues qui grouillent le long des trottoirs de la ville. Il devient un tueur froid, il a les yeux vides, entièrement exempt de tous sentiments et de toute moralité. Il est devenu un corps sec comme irradié. Travis travaille avec son « Taxi carapace » ou il accompagne à chaque trajet, chaque course les misères glauques du monde. Travis devient alors un chasseur dans la jungle new yorkaise où il veut tout détruire, chasseur il est un esprit invisible et furtif prêt à tout éradiquer, tout détruire médias-télévision et politique jusqu’à lui-même et son double narcisse dans la scène iconique : « Are you talkin’to me ? » c’est par cette scène : aller par-delà le miroir, aller jusqu’au bout ; devenir cet homme qui doit tuer. Mais ce sont les femmes qui vont modifier et déplacer un temps le parcours mortifère de Travis, elles sont deux : Besty et Iris.

Besty est une apparition, la vision d’un ange, une féminité idéalisée et magnifiée. Une aura que baigne les pensées de Travis, il veut la séduire, la posséder pour lui seul. « They cannot touch her » dit-il à son double narcissique, alors il veut sortir avec elle et lui offrir ce disque vinyl qui n’est pas anodin : « Prophète et Pourvoyeur » de Kris Kristofferson et puis de l’emmener au cinéma voir un film porno, l’ange est blessé, interdit. Outrée Betsy disparait, Travis pensait bien faire, il a toujours fréquenté les salles de cinéma porno, qu’y avait-il de mal ? Il est comme foudroyé par cette défection et de ressasser « Dieu m’a abandonné. »

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Au hasard des rues il manque de renverser une jeune prostituée : Iris. Travis voudrait aider ce petit ange déchu à sortir de son milieu dévergondé, mais Iris refuse son aide et préfère rejoindre son proxénète Sport (Harvey Keitel). Iris rejette Travis. Elle agit comme un révélateur, elle interpelle Travis lors d’un petit déjeuner : « Tu ne te regarde jamais devant un miroir ? » Travis ne comprend pas et ne veut pas comprendre. Il se radicalise dans un fascisme ordinaire l’emmenant vers la folie paranoïaque. Les deux personnages féminins sont des anges, deux pôles inversés à l’amour idéalisé et à l’amour charnel. Betsy refuse l’acte, Iris se propose à l’acte et c’est Travis qui le refuse. Entre frustration sexuelle et désir d’être aimé, Travis ne pourra qu’aller de l’avant comme une fuite sans fin jusqu’à la rédemption par le meurtre général organisé de la scène finale.

Dans "Taxi Driver", rachat et rédemption sauveront Travis d’une autodestruction ultime pour qu’il puisse retrouver finalement dans son taxi Betsy dans ce regard-miroir de son rétroviseur. Un plan final qui inquiète plus qu’il interroge…Travis continuera sans doute pendant bien longtemps encore de traverser les avenues du Bronx. « Bickle se situe quelque part entre Charles Manson et Saint Paul. » confiera plus tard Martin Scorsese...

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